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Alain |
YVES DORION
(mise à jour le 24/02/09)
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Sommaire3-La philosophie de l’imaginaire
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1- La théorie des idées Les Entretiens ne portent pas de titre. Les titres ci-dessous sont ceux des leçons. |
2- La politique Les titres ci-dessous sont ceux des leçons, non des Propos.
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3- La philosophie de l’imaginaire Les titres donnés ci-dessous, sauf celui de la leçon se rapportant à l’Introduction, sont ceux qu’a donnés Alain aux chapitres des Dieux
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dans les Entretiens au bord de la mer
(1998)
à Robert Bourgne
en vif souvenir
des leçons d’autrefois
(PREMIER ENTRETIEN)
On peut se demander si le nom d’entretien définit assez clairement la forme dans laquelle l’auteur expose en ces quelques dizaines de pages sa philosophie. Il en a ailleurs et ordinairement pratiqué une autre qui ne s’éloignait guère du propos inventé par lui. Mais cette fois c’est de la forme platonicienne qu’il se rapproche, sans cependant s’y identifier. Ce qu’un entretien vulgaire a de commun avec le dialogue vulgaire c’est l’échange des idées émanant de deux ou de plusieurs points de vue. Il y a là en même temps ce qui les distingue le plus profondément du dialogue platonicien. Lorsque Socrate s’entretient avec Phèdre ou avec Théétète, le lecteur ne rencontre pas une opposition entre le point de vue de ces derniers et celui du philosophe. Socrate n’a pas de point de vue. Le dialogue tient en ceci que Socrate y procède à l’examen impitoyable de la doctrine qui lui est proposée par son interlocuteur. La manière d’Alain est assez proche : ici il y a bien des interlocuteurs qui les uns et les autres exposent des idées, mais leurs réflexions sont convergentes et, sans jamais s’affronter, ils soumettent quelque point à une discussion sereine mais tenace, l’un essayant telle idée, l’autre la saisissant et la prolongeant.
Il serait par conséquent illégitime de prétendre que l’un est le porte-parole de l’auteur, tandis que les autres exprimeraient des doctrines à combattre. Il s’agit plus d’un dialogue intérieur, chacun des intervenants étant en quelque manière le représentant de l’auteur lui-même. Comme Polyeucte ou Auguste ont leurs stances, Alain sans cesser d’être lui-même, réfléchit, se propose des idées et les soumet à l’attention la plus vigilante. Les Entretiens au bord de la mer sont des monologues d’Alain. Ce n’est qu’en apparence que les interlocuteurs sont autres que lui... en même temps que ce n’est qu’en apparence qu’ils sont lui. Lebrun semble être le plus extérieur. Mais, si Alain n’a assurément jamais été polytechnicien, il y a pourtant en lui pour les mathématiques, les sciences et les techniques une part d’aptitude et de goût, qui aurait éventuellement pu aboutir à faire de lui un ingénieur, voire une part de regret de n’avoir pas suivi la carrière du béton armé. Réciproquement Lebrun ne manque pas de philosophie. ça le distingue de ses collègues. Il a reçu les leçons du maître. Le lecteur ne tardera d’ailleurs pas à s’apercevoir qu’il fallait que participât à cet entretien un homme de formation scientifique. Le narrateur, puisqu’il s’exprime à la première personne, parce qu’aussi il est nommé Alain par les autres, donnerait facilement à croire qu’il est l’auteur. Mais il n’est que l’auteur des " petites feuilles " (p. 10), c’est à dire des Propos, tels que la presse quotidienne les publiait. Sans qu’on doive l’assimiler à la part journalistique d’Alain, car il est manifestement aussi professeur de philosophie, il est l’auteur dans sa jeunesse, lorsqu’il n’avait pas encore publié de livre, quoiqu’il fût un professeur réputé, avant la guerre (celle de quatorze dix-huit) car ce n’est pas lui qui l’évoque mais Lebrun, ce qui confirme que celui-ci également est bien une part de l’auteur. C’est un Alain prompt à la polémique philosophique, " trop professeur ", trop politique aussi, même si le temps des Universités populaires est passé. Il est le radical au sens de la fin du XIXe siècle, c’est à dire le républicain sans concession. Ce n’est pas que l’âge permette de déguiser les concessions sous l’apparence flatteuse de la sagesse. Cependant l’auteur est enfin dans le personnage du vieillard par la distance que prend celui-ci à l’égard de la philosophie des écoles en même temps que de la politique : la passion autrefois éprouvée pour les choses de la cité s’est apaisée. L’engagement militant s’est éteint. La raison de cette mutation n’est pas tant la déception que l’exigence philosophique qui situe la pensée politique au niveau où elle est vraiment... et la philosophie au sien ! Il ne faudrait pourtant pas n’identifier l’auteur qu’au vieillard, car celui-ci n’exprime qu’une tendance, qui a elle aussi son excès dans un retrait du monde qui n’est pas le fait de l’auteur en 1929. Il n’est pas encore le vieillard. Quant à la muse de style italien, indice autobiographique, elle n’appartient pas seulement au peintre aux cheveux tout blancs.
Ainsi la pluralité des vrais interlocuteurs, qui éloigne l’entretien du dialogue platonicien, est en même temps ce qui l’en rapproche, puisque c’est une seule pensée qui s’y soumet à l’examen le plus attentif. Le narrateur étant nommé Alain, et l’auteur étant manifestement ailleurs, je me tiendrai pour désigner celui-ci à cette seule qualité. Peut-être puis-je ajouter sans verser dans l’anecdote qu’il y a entre lui et le narrateur la même relation qu’on trouve en certains dialogues entre Platon et Socrate jeune, guidé par un interlocuteur tel que Parménide ou l’Etranger d’Elée, dont le vieillard serait ici en quelque sorte l’analogue. Mais Lebrun l’incarne encore plus jeune et c’est lui qui au cinquième Entretien sera le répondant.
Il n’est nullement indifférent que les entretiens se déroulent au bord de la mer. Ce rivage océanique a beaucoup plus d’importance que n’en ont les rives de l’Ilyssos dans le dialogue de Socrate avec Phèdre. On serait tenté de dire que c’est un hommage de l’auteur à la Bretagne. Mais ce n’est pas l’un de ces goûts dont on ne discute pas qui le portait vers elle ; c’est parce que la mer rend hommage à l’entendement qu’Alain a aimé la Bretagne et choisi ce pseudonyme celtique. Il y a donc un lien intime entre ce qui fait l’objet des entretiens et leur cadre. Sans pouvoir l’expliquer pleinement, il faut cependant tenter de l’éclairer dès à présent en anticipant l’analyse qui va suivre. Une philosophie qui entreprend une " recherche de l’entendement ", comme l’annonce le sous-titre, est une philosophie qui ne cherche plus à saisir un objet quelconque (le monde, l’histoire, l’homme), mais qui s’interroge sur ce qui rend possible de saisir un objet quelconque. Elle ne peut pourtant aboutir qu’à la condition de ne pas le quitter. Tout objet peut être compris : si complexe qu’il paraisse et qu’il soit, l’entendement est capable de le rendre intelligible. Comme le remarquait aussi Einstein, dont la physique sera examinée plus loin, " il n’y a qu’une seule chose au monde qui soit inintelligible, c’est que le monde soit intelligible ". Est-ce miraculeux ? Comment l’entendement rend-il le monde intelligible, telle est la question à laquelle ce livre veut répondre. La référence à Platon n’est donc pas que de seule forme. C’est le fond de la philosophie exposée qui est platonicien. L’auteur écarte deux types de réponse qui, par des voies diverses cependant, aboutissent à chosifier l’entendement. L’une porte au compte d’idées éternelles l’accord du monde et de l’entendement (le spiritualisme), l’autre l’attribue à une nature (le matérialisme). Elles se trompent l’une et l’autre en ce qu’elles attribuent aux idées une raideur et pour tout dire dans les deux cas une réalité, à laquelle peut bien conduire la considération des choses de la terre et de la pierre, mais dont détourne à l’inverse le spectacle de " la mer sans moissons ". C’est pourquoi les Entretiens ont pour cadre un sentier de douanier, le village dans le dos et l’océan en face.
Ce n’est pas seulement de la terre et de ses idées figées dont on se détourne, c’est aussi de la cité. Le narrateur indique dans quelles circonstances il a connu son ami Lebrun. Il n’est nullement anecdotique de renvoyer aux Universités populaires. Comme leur nom l’indique, en un temps où les études secondaires ne concernaient que les enfants des classes aisées, ces initiatives visaient à donner aux ouvriers une formation qui fût plus élevée que celle qu’ils pouvaient atteindre par la simple fréquentation de l’école primaire. La motivation de leurs promoteurs était essentiellement politique : la République, menacée par la conjuration anti-dreyfusarde, avait besoin, pensaient-ils, de cadres prolétaires. Il lui fallait pour les produire le concours de formateurs, bénévoles assurément, mais de haut niveau. Le narrateur, professeur de philosophie, Lebrun, polytechnicien, ont pu se rencontrer dans la fondation d’une Université populaire et nouer d’autant plus facilement une amitié qu’ils agissaient volontairement, animés d’un idéal commun. Ils rêvaient d’un changement politique... qui ne se fit point. Il y a quelque chose de militant dans ces deux personnages, même si au moment des entretiens les Universités populaires ne sont plus de saison et s’ils les considèrent d’un œil critique. Ils n’en demeurent pas moins marqués par un engagement qui visait à changer la cité. Alors qu’ils y ont renoncé, ils ne sont évidemment pas comme s’ils n’y avaient jamais pris part. Les Entretiens vont témoigner, à leur manière, de cet engagement politique passé.
Selon une image qui se rencontre dans Rousseau (Contrat social, I, 5 et au-delà), Comte, Durkheim et beaucoup d’autres auteurs, la société est un corps plus grand, mais qui en tant que tel a sa tête, son estomac, ses membres, bref différents organes entre lesquels existent des liens semblables à ceux qu’on rencontre dans un vivant. Il a sa vie, son activité, marquées par des événements normaux (croissance, digestion, circulation...) et d’autres pathologiques comme ces soubresauts dont il est question ici (p. 9). En première analyse ils s’opposent à des actions plus concertées et plus dirigées, à des changements comme ceux que voulaient les interlocuteurs de ces entretiens, qui eussent été maîtrisés. Cette première réflexion critique n’est pas la plus fondamentale. Elle est d’ordre sociologique. Mais si l’on pousse plus loin la réflexion au sujet des soubresauts, on peut penser qu’ils s’opposent à des changements plus réussis et tout simplement plus réels. Or ce que dit l’auteur est particulièrement pessimiste : de changement maîtrisé et réel il n’y en a point. Tout ce dont sont susceptibles les corps politiques c’est de cette agitation qui saisit certains dormeurs : sans pourtant s’éveiller ils peuvent donner des coups et se les donner à eux-mêmes, se battant, en rêve, contre des moulins à vent. A moins qu’il ne s’agisse d’une agitation d’ivrogne, qui au lendemain ne laisse d’autre trace que la gueule de bois. Il y a donc des révolutions parce qu’il n’y a pas d’évolution volontaire et maîtrisée. Seulement les transformations qu’elles opèrent sont illusoires. Quiconque a participé aux Universités populaires a forcément médité sur la Révolution de 1789 et aussi sur celles du XIXe siècle. Ce mouvement était animé par le souvenir et par l’espoir, à moins que ce ne fût la condamnation, qu’il faisait naître. Toujours est-il qu’après quelques années d’activisme les initiatives étaient retombées.
Le plus important cependant relève de la pédagogie. Le narrateur se fait cette réflexion que les militants qui visaient à éduquer les prolétaires s’y prenaient à l’envers. Leurs cours, fussent-ils de mathématiques, avaient pour objectif de les mener à une analyse politique. Il n’est pas difficile en effet de constater que les prolétaires n’ont pas spontanément une représentation prolétarienne ou simplement véridique du monde. La triste mais incontournable vérité est qu’ils adoptent les points de vue de la classe dominante, de la bourgeoisie qui les exploite. C’est ce que Marx explique remarquablement dans l’Idéologie allemande (in Philosophie, Folio, pp. 338-339). Ceux qui assistaient à ces cours n’avaient donc aucun souci d’autre chose que de politique. Il fallait leur expliquer qu’ils avaient raison d’être républicains. Mais ces Universités populaires ne pouvaient réussir à faire des prolétaires des intellectuels. Le verdict est sans appel. Elles péchaient par succomber à la tentation d’éviter un détour. Elles voulaient aller tout droit au but, sans se rendre compte qu’en faisant l’économie d’une réflexion plus profonde elles allaient contre leur but. Qu’est-ce qui distingue une idée de gauche d’une idée de droite ? Si l’un est pour la liberté et l’égalité, tandis que l’autre est pour l’ordre et la tradition, ni les idées de l’un ni celles de l’autre ne valent qu’on meure pour elles, ni qu’on se fasse mutuellement la gueule pour elles. Si les valeurs s’opposent entre elles, le choix de celles-ci plutôt que de celles-là relève de la subjectivité : c’est de naissance ou sous influence qu’on est d’un côté ou de l’autre, mais ça ne se discute pas. Donc ça n’a pas de sens. La seule conclusion à tirer de là est que chacun doit avoir le droit de prier ses pénates devant son petit autel domestique, pourvu qu’il n’importune pas les autres.
Aller au fondement des valeurs est une toute autre affaire. Cela exige de prendre départ et appui sur ce que peut réellement penser chacun. Car la pensée ne vaut que par son mouvement propre. Ce qui fait la valeur d’une pensée ce n’est pas qu’elle est conforme à tel idéal plutôt qu’à tel autre, qui ne lui serait préféré que par des raisons subjectives. C’est qu’elle est le produit d’un mouvement véritable de la pensée, de l’esprit ou de l’entendement, comme on voudra dire. Ce n’est donc pas par en haut qu’elle doit être formée, mais par en bas. Il faut partir des conditions d’activité et d’existence. Il est inutile d’enseigner aux ouvriers de belles et bonnes idées. Il faut les amener à porter un jugement sur leurs propres pensées, leur faire découvrir ce qu’il y a en elles d’erroné, les amener à les redresser par eux-mêmes. Une pensée vraie n’est pas celle qui vient combler une lacune, remplacer l’ignorance par le savoir. C’est celle qui vient redresser une erreur. Il faut partir de ce que savent ceux auxquels on s’adresse pour les amener plus haut. Si ce sont des prolétaires, ils savent essentiellement un métier, une pratique professionnelle. C’est sur celle-ci qu’il faut les amener à réfléchir. Ainsi un maçon a une pratique du ciment. Elle est propre à faire naître en lui une réflexion de nature scientifique et à le porter vers le concept d’atome. C’est un mauvais choix que de lui enseigner Démocrite, l’abstraction du dernier et plus petit élément constitutif du réel. Le bon choix eût été de passer par la prise du ciment. Comment sa pâte d’abord liquide peut-elle si rapidement se figer et devenir aussi solide que le roc ? Elle est faite d’éléments entre lesquels il n’y a de jeu que pour autant qu’ils sont maintenus dans certaines conditions (température, pression). Si on les place dans d’autres conditions il n’y a plus de jeu. Cela est penser comme Lucrèce.
N’est nullement anecdotique non plus le fait que la discussion se fasse les pinceaux à la main. Le vieillard est d’abord mentionné comme peintre, le narrateur déclare avoir le goût de peindre. Certes, comme il est dit, cela permet de longues pauses dans la conversation. Mais de cela le lecteur n’a rien à faire ; il est seulement invité à les placer où il veut. Ce qui est tout à fait essentiel par contre c’est l’attention que la peinture donne nécessairement à l’apparence. N’est-il pas étonnant que des philosophes se jettent dans la peinture ? L’entendement vise l’être, il cherche à saisir l’être. De quoi la pensée serait-elle la pensée, si ce n’était de l’être ? Aussi doit-elle évidemment se défier de l’apparence. Lebrun remarque (p. 12) qu’un champ carré apparaît selon la perspective comme une figure aplatie qui a des angles aigus et des angles obtus. Il ne faut pas le prendre pour un losange s’il est carré. De même la fable avertit que tout ce qui porte la bure n’est pas moine. Pour atteindre l’être ne faudrait-il donc pas renoncer à le voir afin de le penser seulement ? Mais cela est assurément impossible. C’est dans l’apparence qu’il faut trouver l’être et le déterminer. Il n’y a pas d’autre voie pour parvenir à l’être que de passer par l’apparence. C’est en cela que le peintre est meilleur que qui que ce soit d’autre. Chacun, sauf lui, a tendance à projeter dans sa vision ce qu’il croit savoir. Dans un dessin d’enfant le champ qui est connu carré sera figuré carré. Le peintre au contraire va le figurer tel qu’il apparaît, c’est à dire comme l’a dit Lebrun. Il est l’homme qui se défie le mieux de ses pensées. C’est pourquoi mieux qu’aucun autre il est capable d’atteindre l’être, qui est toujours plus complexe qu’on ne le pense. L’apparence en effet est toute vraie, pourvu qu’on sache la comprendre. Selon la belle parole de Hegel, l’être ne peut apparaître mieux qu’il ne le fait. Car si le champ carré apparaît aplati, ce n’est pas pour tromper celui qui le regarde, mais pour lui dire en même temps d’où il le regarde. De la même façon si le bâton droit paraît brisé, cela dit qu’il y a de l’eau. Mais les peintres d’ordinaire ne poussent pas plus loin cette fermeté qu’ils manifestent dans le refus des pensées précipitées. Ils ne la poussent pas même toujours aussi loin. Car dans la figuration de scènes telles que le baptême dans le Jourdain, ou Jésus enfant traversant le ruisseau sur les épaules de Christophe, les peintres se refusent à briser les jambes plongées dans l’eau. Aussi, tout en peignant, les interlocuteurs de ces Entretiens sont-ils autre chose que des peintres. Ils sont assurément philosophes.
Leur objet n’est d’ailleurs pas seulement le respect de l’apparence. Ici l’apparence est mouvante. La mer contrairement à la terre n’a pas une apparence stable. L’esprit terrien a toujours du mal à se représenter les lieux tels qu’ils étaient, autrement qu’ils ne sont. Qu’à l’emplacement même de ces bâtiments et de ces routes il y eût autrefois des prés et des bois, que telle personne qu’on connaît y eût ses jeux et ses émotions, cela est toujours objet d’étonnement et presque de scandale, même si l’on sait bien que c’est vrai. " Tu as connu, toi, cet endroit au temps où etc. ! " Le bouleversement des lieux terrestres est tenu pour théoriquement possible mais, en attendant, quotidiennement on y retrouve les mêmes choses. L’esprit marin n’a pas ces assurances. Dans un petit discours (pp. 13-15) le vieillard invite les deux autres à s’assurer en leur commun siège ionien. L’Ionie c’est la Grèce maritime, celle d’Héraclite dont l’éloge sera fait plus loin (p. 121), opposée à la Grèce continentale, fût-elle la Grande Grèce de Parménide. Il faut penser le mobile, le mouvant et non plus l’être, la permanence. Il ne s’agit cependant pas de se contenter de dire que tout passe et tout trépasse, que rien n’est mais que tout devient. Cet héraclitéisme de pacotille est en dessous de la philosophie, en tout cas de la philosophie de l’entendement que ces pages visent à édifier. Pour aller jusqu’au bout de l’image du fleuve, il faudrait dire que non seulement ses eaux ne sont plus les mêmes aujourd’hui qu’hier, mais aussi ses rives. Mais ce n’est pas au regard d’un homme, en quelques décennies, que les rives coulent et que le fleuve se déplace. Encore que dans les baies vaseuses le pêcheur à pied sache bien ne pas trouver les rivières toujours au même endroit ; il sait bien qu’elles divaguent. Toutefois il est déjà dans le domaine maritime. Il est moins facile de penser la mort du soleil, parangon de la permanence. C’est pourtant ce qu’a fait le philosophe éphésien.
L’océan est briseur d’idoles. La fluidité de ce milieu ne permet pas en effet de subir en face de lui l’illusion qu’on éprouve invinciblement en face de la terre. Face à celle-ci on a invinciblement l’impression que les idées lui sont faites sur mesure. C’est ce qu’on interprète soit en admettant qu’elles émanent d’elle, soit en s’agenouillant devant le miracle qu’elles trouvent en elle leur application (c’est hélas ce que faisait Einstein). Ainsi en va-t-il par exemple de l’idée du cercle, dont on est porté à croire soit qu’elle est empiriquement tirée des objets ronds soit qu’il y a entre elle et eux une merveilleuse harmonie. Mais face à l’océan il devient tout à fait évident qu’il n’y a pas d’objets qui soient ronds avant que l’entendement n’y applique l’idée du cercle qui est sienne. Dès lors il faut reconnaître que l’idée de cercle est un outil de l’entendement, créé par lui, avec lequel il se porte vers les choses afin de les prendre, comme le marteau est un outil de la main, créé par elle, afin de prendre les choses. Or personne ne dit que le marteau soit empiriquement tiré de la contemplation des choses, ni ne prétend qu’il existe entre lui et les choses une ressemblance miraculeuse. Face à la terre l’idée de cercle se fait ronde, elle se fait chose. Face à l’océan elle reste le produit de l’entendement. L’océan avec son flux et son reflux, avec ses vagues qui montent et qui descendent et qui ne font que semblant d’avancer n’est pas seulement rebelle à la chosification dans le solide. Il devient l’image même de l’entendement. Car c’est celui-ci d’abord qui refuse de se faire chose, qui refuse de s’identifier à quoi que ce soit et même à ses propres idées.
Significativement Alain situe sa perspective philosophique au-delà du spiritualisme et du matérialisme, il nomme son objet entendement, entre esprit et corps. Cette philosophie met en lumière que l’entendement est activité et qu’il ne peut se résoudre ni dans une nature spirituelle, ni dans une nature corporelle. Dans le premier cas on voudrait faire de l’entendement, sous le nom d’esprit, un relais de l’esprit divin, voire un dépôt de celui-ci, recelant des idées qui ne seraient que le reflet de celles qui appartiennent premièrement à celui-ci et c’est la tendance de Parménide -les formes éternelles-, Descartes, Leibniz et Kant, tandis que dans l’autre on voudrait faire de l’entendement un reflet et un dépôt du monde corporel dans la mesure où l’expérience, comprise dans le sens le plus étroit de ce qui affecte immédiatement les sens, serait la source des idées et c’est la tendance abdéritaine qui, partant de Démocrite - l’atome immuable -, ou de Protagoras et de sa sensation, se prolonge dans l’empirisme, dont on discutera plus loin l’expression que lui donne Berkeley (p. 165). Entre fils du ciel et fils de la terre, les uns et les autres chosifiant l’entendement, c’est à dire perdant son activité, l’auteur essaie de tracer le sillage d’une autre philosophie, qu’il n’est sans doute pas le premier à ouvrir, mais où il est l’un des très rares à avancer. Personnellement je vois devant lui dans cette voie Héraclite, Platon, Spinoza et Marx. Il est possible que l’auteur lui-même serait quelque peu surpris de mes classifications, des cousinages que je lui attribue, car l’interprétation que je donne des philosophes n’est pas la sienne.
Que l’on verse dans le spiritualisme ou dans le matérialisme (en fait dans l’empirisme), la cristallisation des idées qui s’ensuit nécessairement est aussi une sacralisation, selon le cas, de ce qui vient du ciel ou de ce qui vient de la terre. Voulant mettre au-dessus de toute critique les idées, parce qu’elles viennent d’en haut le spiritualisme a vite fait de prêcher pour un ordre politique de droit divin, tandis que symétriquement, mettant au-dessus de toute critique les idées parce qu’elles viennent d’en bas, le matérialisme a vite fait de prêcher contre ce même ordre. La même faute est commise par ces deux philosophies, et elle leur vaut la même punition : retomber au niveau de la politique. Celle-ci est bien l’art de gérer les cités, assises sur la terre, faites de maisons et de routes de pierre. Quant à la philosophie capable de sauver l’entendement, l’auteur la montre à l’œuvre dans les observations qu’il livre sur le cercle, la roue et le rouleau. Mais on la trouvera développée dans les entretiens suivants.
(DEUXIEME ENTRETIEN)
Ce chapitre est l’expression d’une nécessité philosophique, celle d’une mathématique d’entendement. Il s’en tient cependant à la géométrie. La discussion entre les trois interlocuteurs porte tout entière sur le triangle. Il faut comprendre que l’exposé qui se construit sur la géométrie du triangle est certes conforme à l’exposé euclidien quant à ses propositions, mais tout autre que lui quant à ses voies. Le livre d’Euclide n’est en effet pas de nature à satisfaire le besoin d’une géométrie d’entendement. Au lieu de son appareil de démonstrations et de preuves abstraites, ce qu’exige cette philosophie c’est de mettre l’entendement en action sur le monde et, ce faisant, de produire la géométrie. Mais il ne faudrait pas qu’on se méprenne sur ce rapport au monde et qu’on en fasse un rapport empirique. C’est tout le contraire d’un rapport empirique. En celui-ci on prétend aller du monde aux idées pour y voir naître l’entendement, ce qui en réalité ne se peut pas ; tandis qu’en celui-là on va de l’entendement au monde pour y voir naître les idées. Aussi en même temps qu’elle doit se situer par rapport à celle d’Euclide et se séparer d’elle, cette géométrie doit-elle s’opposer, et encore plus vivement, aux géométries non euclidiennes, ou du moins à leur version naïve qui attribue des qualités à l’espace.
Le mètre pliant, celui dont usent ordinairement les ouvriers du bâtiment, dont il a déjà été fait mention dans l’entretien précédent et justement à propos des triangles changeants que le maître se plaisait à montrer à ses élèves, est largement sollicité maintenant. Il sert à établir la relation qui existe entre les trois angles du triangle. Ensuite on procédera à la rotation par laquelle s’ouvre l’angle du sommet et corrélativement se ferment les deux autres. Enfin une autre manipulation, la translation, permettra d’examiner ce qui se passe lorsqu’on fait varier la position de la troisième droite de l’angle.
1° : de l’intersection. Le triangle est la figure formée par l’intersection de trois droites. Afin de comprendre les relations qui lui sont internes, il faut d’abord prendre en considération ce qu’est un angle. Contrairement à ce que pourrait dicter un point de vue trop abstrait, l’angle n’est pas ce qui sépare deux segments de droite, comme seraient deux murs d’une maison. Dans la chambre je peux placer un lit de coin si l’angle formé par les deux murs est un angle droit. Je ne le peux pas si c’est un angle aigu, et j’en suis détourné par des raisons pratiques ou esthétiques si c’est un angle obtus. Mais comme l’indique le nom du lit dont je parle, ceci n’est nullement un angle, c’est seulement un coin. On peut cependant se demander si la notion d’angle ne dérive pas de celle de coin, c’est à dire si ce ne sont pas des considérations empiriques qui conduisent à l’élaboration de concepts géométriques. Mais il n’en est rien, car dans cette hypothèse on ne voit pas pour quelles raisons il faudrait prolonger les côtés du coin au-delà de leur point de rencontre. Au demeurant il est parfaitement clair qu’aucune considération empirique (en tout cas en ce sens étroit et classique du terme) ne permet de donner à un énoncé quelconque une nécessité ni une universalité. D’un autre côté on peut être tenté de prétendre que le concept géométrique, ici celui du triangle, est tellement indépendant de l’expérience, que loin d’en être tiré c’est lui qui la rend pensable. Mais il faut s’entendre : quelle est alors son origine ? C’est ici que les rationalistes, spiritualistes, en réalité soutiens de la théologie, veulent conclure qu’il est issu de la raison seule, telle qu’elle est voulue par le Créateur. Alors se pose le problème signalé dans la précédente leçon, comment est-il possible que les concepts de la raison reçoivent leur application dans le monde sensible ? Il est vrai que les théologiens (et derrière eux jusqu’à Einstein) ont leur réponse toute faite : la raison et la nature étant l’une et l’autre l’œuvre du Créateur, il y a entre elles une harmonie telle que la raison peut comprendre la nature. Mais ce ne sont que des mots vides de sens. C’est bien le cas de dire avec Spinoza que Dieu est l’asile de l’ignorance.
Contre l’empirisme et contre le spiritualisme à la fois, Alain montre l’entendement au travail. L’entendement travaille sur des idées qui ne sont, qui ne peuvent être totalement abstraites. L’angle n’est ni une image dématérialisée (abstrait signifie extrait) du coin, ni un diktat de la raison s’abattant sur le coin comme les sauterelles sur l’Egypte. C’est pourquoi l’angle est formé par deux droites xx’ et yy’ et non par deux segments de droite. Par voie de conséquence il n’est pas d’angle séparé de son semblable, opposé par le sommet. Une droite ne s’arrête pas en un point, fût-il le point d’intersection. La droite se prolonge au-delà, à l’infini et à tout angle xOy est joint un angle x’Oy’ qui lui est égal. Si à partir du point O d’intersection des deux droites on fait tourner l’une quelconque d’entre elles, l’angle qu’elles forment augmente ou diminue, l’angle opposé fait de même, tandis que les angles complémentaires (xOy’ et x’Oy) font le contraire, diminuent si les premiers augmentent ou l’inverse. Cependant il n’y a de triangle que par une troisième droite zz’, à son tour sécante avec les deux premières. C’est ici qu’on retrouve le mètre pliant. Il permet de faire varier simultanément les trois angles. Or on voit bien que l’on ne peut pas les faire varier n’importe comment. Il y a entre eux des rapports nécessaires. Pour plus de facilité, quoiqu’il n’y ait là rien d’indispensable, on supposera le triangle isocèle, c’est à dire qu’on supposera égaux entre eux les deux angles opposés à l’intersection O. Lebrun fait une première remarque. Si cette dernière s’ouvre, les deux autres se referment de manière concomitante ; tout se passe comme si le triangle s’affaissait sur lui-même ; il y a là le moyen de comprendre premièrement que la somme des trois angles d’un triangle est absolument constante, la même quel que soit le triangle, et deuxièmement que cette somme est nécessairement égale à l’angle plat, c’est à dire à l’ouverture maximum xOy, tandis que la somme des deux autres, et chacun d’eux en particulier, tend à s’annuler. A cela le narrateur rajoute que si à l’inverse on tend à fermer au maximum l’angle de l’intersection O, chacun des deux autres s’ouvrira par suite autant qu’il le pourra et, les deux ayant été supposés égaux, chacun tendra vers l’angle droit. C’est une autre voie pour comprendre que la somme des angles du triangle est égale à deux droits.
Ce jeu, je veux dire cette mise en mouvement, de triangles variables amène le vieillard à qualifier le triangle de Saturne des formes géométriques (p. 29). C’est dire qu’il est le père du cercle, qualifié pour sa part de Jupiter. Certes c’est Jupiter qui règne parmi les dieux de l’Olympe, mais avant lui régnait Saturne et, comme on le sait, avant Saturne un autre Dieu encore. Les concepts géométriques sont assurément tous descendants de l’entendement, néanmoins il y a entre eux des rapports plus précis de filiation. Donc le triangle est père du cercle, parce que le triangle est déjà le produit d’une rotation et il ne faut que l’hypothèse supplémentaire d’une longueur constante du segment tournant pour donner l’idée du cercle. Une géométrie bien ordonnée commence donc nécessairement par le triangle avant d’aborder le cercle.
2° : de la rotation. Mais puisqu’on vient de parler de la rotation, il faut poursuivre dans cette voie. Le narrateur puis le vieillard font observer (p. 32) ses effets. Des deux droites sécantes au point O supposons pour la clarté l’une mobile et l’autre fixe. La droite mobile tourne autour du point O. Tournant elle revient une première fois sur elle-même, ayant décrit un angle plat, puis poursuivant sa rotation elle retrouve avec deux angles plats sa position initiale. Au-delà elle ne pourra que décrire à nouveau le chemin qui a déjà été parcouru. Elle ne fera rien surgir de neuf. C’est ce que les mathématiciens observent en disant un angle égal à une certaine valeur à 2k
p près. La rotation, qui se fait autour d’un point fixe, est nécessairement finie. Une rotation de deux droits est effectivement plus grande qu’une rotation d’un droit, mais il n’y a pas de rotation supérieure à quatre droits. On touche là une limite. C’est quelque chose qu’on ne peut pas dire de la translation, car celle-ci peut toujours aller plus loin. Sur une droite une distance est plus grande qu’une autre, mais si grande soit elle, elle est en même temps toujours plus petite qu’une troisième.En outre il ne peut arriver à l’angle rien d’autre que s’ouvrir ou se fermer. Tout l’intérêt de ce fait est dans les relations qu’il induit. Une variation quelconque de l’un des angles du triangle a pour effet une variation corrélative dans au moins l’un des deux autres. Si pour la commodité on suppose cette fois l’un des deux autres invariants (quelle que soit sa valeur, et par exemple si l’on en fait un angle droit), lorsque le premier augmente le troisième diminue d’autant et inversement. Si l’on suppose Ox fixe et Oy tournante, la rotation quelconque
a de celle-ci par rapport à Ox est en même temps une rotation a par rapport au troisième côté du triangle (qu’on peut appeler AB) sur la droite zz’ et, en fait par rapport à toute autre droite du plan. Puisqu’on a supposé fixe, je l’ai déjà dit, l’un des deux autres angles, le troisième varie donc aussi de la valeur a. Comme les angles du triangle sont complémentaires (c’est à dire que leur somme est égale à deux droits) on peut dire en outre que si le premier augmente de a, le troisième diminue de a et inversement. Le narrateur souhaite donner une autre explication de l’égalité de la somme des angles à deux droits. Si l’on définit le triangle comme l’intersection de trois droites, rien n’exige que ces intersections se fassent en trois points différents. Il y a un triangle limite (en ce sens qu’il n’occupe plus aucune superficie) dans le cas où les trois droites font leur intersection au même point. (On observera qu’elles ne peuvent le faire en deux points !) Mais il y a même deux triangles, les deux triangles opposés en O, puisque la troisième droite passant par ce point est à la fois la base du premier et celle du second. Les 360° de la rotation complète constituent nécessairement la somme de leurs six angles et comme les deux triangles sont rigoureusement égaux, puisqu’ils sont opposés de part et d’autre de la troisième droite zz’, la somme des angles de chacun d’entre eux est nécessairement de deux droits.L’intérêt de cette nouvelle explication (et non pas preuve) est qu’elle est donnée " sans plaider ". La preuve est plaidoyer, elle est usage de la raison et cette définition, qu’on le comprenne bien, est péjorative. A diverses reprises les remarques du vieillard ou du narrateur ont situé la raison par rapport à l’entendement comme un entendement errant, c’est à dire qui a quitté l’objet. Mais loin de situer celle-là au-dessus de celui-ci, au contraire elles la renvoient en dessous. En fait la notion de plaidoyer appartient à la sphère du tribunal, là où l’on se soucie aussi peu de la validité que du niveau des arguments, pourvu qu’ils fassent flèche. Le plaidoyer est un acte essentiellement politique, c’est à dire qu’il appartient à la vie de la cité et qu’il est l’instrument de la manipulation des uns par les autres. C’est toujours en ce sens qu’il faut l’entendre chez Platon et les références à cet auteur sont aussi constantes que discrètes dans ces Entretiens. Ainsi s’opposent deux sphères intellectuelles, celle de la politique et celle de la philosophie. Comment les mathématiques se situent-elles dans cette alternative ? Qui ne s’élève pas retombe. Faute d’être d’entendement les mathématiques sont de raison, faute d’être philosophiques elles sont politiques. Mais sur le fond qu’est-ce que ça veut dire ? Cela veut dire que faute de tenir l’objet la pensée tourne à vide, va d’une idée à l’autre et de cette autre à la suivante sans jamais pouvoir énoncer quelque proposition qui ne soit vaine, au moins par quelque côté. Car elle ne profère alors de discours que cohérent dans l’articulation de ses propositions, sans qu’on puisse voir s’il se rapporte précisément à un objet. C’est le problème de la définition du vrai qui se trouve ainsi posé. Appellera-t-on vraie la proposition qui est cohérente avec les précédentes, ou celle qui constitue un reflet de l’objet ? Cette seconde hypothèse est assurément mauvaise elle aussi, mais peu importe ici. Les mathématiques en tant que discours de raison (et peut-être mieux : de raisons) sont illusoires. A un discours cohérent on peut toujours opposer un autre discours tout aussi cohérent, comme va le faire voir le débat sur le troisième point.
3° : de la translation. Tandis que la rotation affecte les angles et n’affecte qu’eux, au contraire la translation ne les affecte aucunement. La translation au point O de la troisième droite zz’ nécessaire pour faire un triangle ne change rien aux angles de ce triangle, tout en permettant de mieux voir leur somme. Mais cette translation peut se faire à n’importe quelle distance de la position initiale de la droite, elle peut se faire en direction du point O ou au contraire en direction opposée. Quoi qu’il en soit, la position nouvelle de la droite relativement à la précédente peut être appelée parallèle. La discussion sur la translation est débat sur le plus fameux des postulats d’Euclide, débat où sont situés cet illustre géomètre et ceux qui s’opposent à lui, pour cette raison appelés non-euclidiens. Est-il vrai que par un point extérieur à une droite il ne puisse passer qu’une seule parallèle à cette droite ? Euclide, qui ne peut pas le démontrer, en fait la demande à ses lecteurs et, tenant pour acquis que leur réponse est positive parce qu’elle lui semble évidente, inscrit cette proposition dans sa géométrie comme postulat. Les autres, beaucoup plus récemment, ont au contraire l’un refusé un postulat en admettant qu’il en passait une infinité (Lobatchevski), le second refusé un théorème en rejetant qu’il en passât une (Riemann).
Comme le remarque le narrateur (p. 38), contredire un postulat ou contredire un théorème c’est tout un, car au regard de l’entendement cette distinction est sans intérêt. Elle n’a de sens que dans un appareil de preuves, dans un plaidoyer de la raison ; elle n’en a pas dans un rapport aux choses de l’esprit actif, dans une géométrie d’entendement. C’est en même temps pourquoi l’auteur renvoie en quelque sorte dos à dos Euclide et les non euclidiens, car dès lors qu’on argumente il est impossible de décider entre un postulat et un autre. Il ne saurait donner raison à Euclide par les raisons qu’invoque celui-ci. Celui-ci en effet, comme ses contradicteurs, se trompe de terrain. Lebrun observe à juste titre (p. 37) que le géomètre présente ses demandes animé par la crainte d’être contredit par l’expérience. Il présente sa demande comme une nécessité émanant des choses. Et c’est aussi comme une nécessité émanant des choses que ses adversaires, du moins les partisans de Riemann, présentent leur propre postulat. Ce n’est d’ailleurs pas un aspect secondaire du débat entre les géométries que de déterminer si l’une répond mieux que l’autre, ou si l’autre répond aussi bien que la première aux données de l’expérience.
En effet alors que l’existence de géométries fondées sur des postulats contradictoires avec celui d’Euclide montre qu’il est vain de prétendre que le postulat euclidien s’impose par la cohérence interne de la géométrie, les autres étant tout aussi cohérentes, il faut bien chercher ailleurs ce qui pourrait donner avantage à l’une ou l’autre. On va donc se tourner vers l’expérience afin de déterminer à quelle géométrie il faut reconnaître plus d’applications qu’aux autres. Or sur ce terrain, et contrairement aux apparences, c’est la géométrie de Riemann qui est la plus féconde, puisque celle d’Euclide n’en est qu’un cas particulier. En général, dans un espace de courbure quelconque (j’emploie ici le langage à juste titre condamné par Alain), les droites sont sécantes. Mais entre les espaces de courbure positive et les espaces de courbure négative, se rencontre nécessairement le cas particulier de l’espace de courbure nulle, où il existe des droites non sécantes. C’est uniquement dans ce cas que s’applique la géométrie euclidienne. On pourrait par conséquent être tenté de dire que si la question de la supériorité d’une géométrie n’a pas été tranchée par le critère de la rigueur, elle l’est par le critère de la fécondité.
Seulement ce n’est pas le débat d’entendement qui peut se régler selon de tels critères. Au regard de l’entendement il importe peu que l’une dispose de preuves expérimentales dont l’autre ne disposerait pas. Ce n’est pas l’expérience qui doit décider entre Euclide et ses opposants, c’est l’entendement, c’est à dire l’esprit actif s’appliquant aux choses. C’est pourquoi Lebrun et à sa suite le vieillard examinent la notion même d’espace. La première observation est pour dire qu’il n’y a pas deux espaces. La seconde précise qu’il n’y en a pas même un. Prétendre distinguer un espace sensible et un espace intelligible, ce serait faire de l’espace une chose, et forcément une chose parmi les choses, comme si l’espace pouvait tomber sous la main ou sous le regard. Mais ce qui tombe sous la main ou sous le regard ce sont les choses. Maintenant si elles sont grandes ou petites, si elles sont proches ou lointaines, si elles sont deux ou trois, si elles sont disposées en triangle ou en cercle, etc. ce sont là des relations, qui, en tant que telles, appartiennent à l’esprit. Il est donc totalement illégitime d’opposer un espace sensible à l’espace intelligible. Mais parler d’un espace intelligible ce serait encore inadéquat, ce serait supposer qu’il existe un monde des idées et, dans ce monde des idées, une idée d’espace accessible à l’entendement. Or tout au contraire il n’y a d’idée d’espace que dans la mesure où elle est produite par l’entendement actif, c’est à dire dans l’exacte mesure où celui-ci établit des relations entre des choses. A parler exactement il n’y a donc même pas un espace.
4° : on peut maintenant tirer quelques conclusions de cette discussion où sont entremêlées les remarques qui élaborent la géométrie d’entendement et l’observation de l’océan en mouvement. C’est que l’agitation des vagues montre avec évidence qu’il n’y a dans les choses ni parallèles, ni angles, ni droites et que les idées appartiennent à l’esprit. Le vieillard cite le narrateur (p. 37), celui qui est l’auteur des Propos, qui a écrit qu’" il est aussi ridicule de chercher dans le monde des droites et des nombres que de chercher l’équateur dans le ciel ", ce qui n’est d’ailleurs que l’illustration de cette naïveté. Le regard tourné vers les choses de la terre, champs, maisons, etc. on peut aisément se laisser aller à croire que les droites et les angles et les parallèles appartiennent aux choses. C’est l’apparente permanence de ce monde-là qui fait illusion. Tourné vers la mer au contraire le regard ne peut croire découvrir ces mêmes relations dans les choses, qui n’ont aucune permanence. Il ne peut ignorer que ces relations sont de lui. Les empiristes, disciples lointains de Démocrite et de Lucrèce, oublient l’entendement (p. 35) et croient la connaissance toute faite dans la sensation. Ils sont fils de la terre. Et certes il faut les opposer aux fils du ciel, mais ces derniers sont tout aussi fautifs qu’eux et même davantage. Ils oublient que les relations, pensées assurément, sont pensées entre les choses. Ce ne sont pas des relations entre les idées. Le vieillard, qui avoue avoir eu pour métier de donner des cours de philosophie, nomme dialecticiens cette catégorie de philosophes. Il fait là du mot dialectique un emploi qui sera constant dans ce livre et par lequel il faut entendre le vain voyage à travers les idées. La dialectique n’est pas ici l’effort de la pensée pour penser le changement dans les choses. A celui-ci, qu’il met en œuvre dans les Entretiens suivants, l’auteur ne donne jamais ce nom. Il désigne seulement la fâcheuse pratique intellectuelle, voire intellectualiste, qui lie entre elles les idées sans jamais se rapporter aux choses. Elle caractérise ceux qui ont été appelés plus haut spiritualistes, en tant qu’ils réalisent l’esprit.
Ils ne sont pas désignés plus précisément. Je vais m’y hasarder, pour mon compte personnel et non pour celui d’Alain dont je peux ne pas partager le jugement sur tel philosophe. Les premiers qui me semblent répondre à la définition sont les éléates, Parménide et Zénon, tels qu’ils apparaissent dans les quelques fragments qui sont parvenus de leur œuvre et dans le portrait qui est donné d’eux par Platon. Dans Parménide on voit la dialectique tourner à vide. Et quoique dans Théétète Platon affirme que le vieil éléate avait des profondeurs sublimes, je suis enclin à penser que le seul à avoir des profondeurs sublimes est Platon, qui par excès de modestie déclare en découvrir chez un prédécesseur à qui sa philosophie doit bien quelque chose sans que cependant il soit juste de dire qu’elle soit son héritière. Le nom de dialecticien autorise à trouver d’autres illustrations de ce que veut dire Alain dans les pratiques dénoncées par Kant. La Dialectique transcendantale est en effet l’inventaire des formes de pensée qui négligent le rapport à l’expérience. Certaines d’entre elles seront reprises plus loin (en particulier pp. 197-198). Il faut donc comprendre qu’un grand nombre d’auteurs peuvent être visés par le qualificatif de dialecticiens, au moins pour une part de leur œuvre. Plus qu’une doctrine arrêtée la dialectique serait une tentation dans laquelle ils tombent quelquefois.
Au-delà du point de repère que constitue la Critique de la raison pure il est tout à fait évident que le mot dialectique renvoie à la philosophie de Hegel et de nombreux de ses successeurs. Quoique le mot soit par eux employé dans l’autre sens signalé ci-dessus, il y a lieu de penser qu’ils sont eux aussi critiqués. Encore convient-il de reconnaître que ce n’est pas tellement Hegel lui-même qui est visé, parce que lui a constamment le souci de parler des choses. La lecture de ses œuvres montre qu’il a toujours un objet, le droit, l’art, la religion, etc. sur lequel il se donne une prise très concrète. Par contre certains hegeliens font de la dialectique une machine infernale sans aucun rapport aux choses. Peut-être l’auteur partageait-il l’avis de Marx selon lequel il fallait remettre la dialectique sur ses pieds. Quoi qu’il en soit, la lecture de quelques pages du Capital montre avec clarté que la dialectique qui y est mise en œuvre n’oublie rien moins que son objet. C’est à chaque instant que ces pages reviennent à la filature, aux produits filés, aux conditions de leur production, à leur prix, etc. Toutefois si Alain s’emploie avec constance à ne désigner sous le nom de dialectique que les errements de la raison, c’est sans doute afin de manifester que pour penser le changement il entend sortir du sillage de Hegel et de Marx. Ni fils du ciel, ni fils de la terre, pour philosopher correctement il faut être fils de la mer.
(TROISIEME ENTRETIEN)
Comme le précédent avait pour objet la géométrie, cet Entretien porte sur la physique. Dans un glissement qui passe du plus abstrait au plus complexe l’auteur poursuit la discussion des idées qui marquaient son temps. Et comme il refusait de trouver Euclide ou Riemann dans le monde, il refuse maintenant d’y trouver Newton ou Einstein. Les idées de la physique, de même que celles de la géométrie, appartiennent à l’entendement. Cette discussion de la physique porte en premier lieu sur le concept de mouvement, puis sur la théorie de la relativité et pour finir sur le rapport de l’essence à l’existence.
La première question est introduite par une référence à Zénon d’Elée, dont on sait que les paradoxes visaient à conclure que le mouvement n’existe pas. Ainsi à propos de la flèche demandait-il qu’on reconnût qu’elle ne volait ni dans l’espace où elle est, puisqu’elle y est, ni dans celui où elle n’est pas, puisqu’elle n’y est pas. Comme elle ne se meut ni où elle est ni où elle n’est pas, elle ne se meut pas du tout. Ce n’est pas bien malin. Mais l’auteur se plaît à accorder au sophiste une autre sagesse. Il se plaît à entendre derrière le paradoxe éculé une autre leçon, selon laquelle le mouvement serait non dans les choses mais seulement dans les pensées. Je ne chercherai pas davantage si c’était là la philosophie des éléates, par contre on peut aisément s’assurer que c’est celle de l’auteur. Le mouvement n’est pas vu dans la chose qui se meut, il en est conclu. Hume, qui était empiriste, mais qui avait le culot de ne pas permettre à l’empirisme de dire plus qu’il ne le peut légitimement, remarquait qu’on ne peut pas savoir si c’est la même boule qui roule sur le billard ou si ce sont des boules successives qui y occupent des positions successives. La supposition du mouvement est invinciblement conclue de l’apparence ; mais a-t-on raison de le supposer ? L’auteur n’a pas plus que l’Ecossais l’intention de faire prendre au sérieux la supposition opposée. Ce serait du fétichisme que de croire que le mouvement est dans les boules, et ce serait encore du fétichisme que de croire qu’il s’y trouve quoi que ce soit d’autre.
Mais comme le mouvement est irrésistiblement conclu de l’apparence, on ne perdra pas son temps en examinant d’autres exemples. Le nuage qu’on voit courir dans le ciel est-il d’un instant à l’autre formé des mêmes gouttes d’eau qui auraient effectué une translation d’un endroit à l’autre ? Si c’est ce que l’on croit spontanément, ce n’est pourtant pas tout à fait exact. Il se peut qu’une certaine proportion de gouttelettes soit effectivement transportée, mais il n’en est pas moins vrai qu’une autre proportion est vaporisée tandis qu’inversement de la vapeur se trouve condensée dans le même moment. Le nuage qui avance serait donc une apparence. La réalité serait plus complexe et plus masquée. La seule chose qui avancerait serait peut-être la dépression, encore qu’il se puisse, comme pour la vague, que là où l’on croit voir un mouvement d’avancée il n’y ait que descente puis remontée de la pression. La vague en effet, chacun l’a appris, n’avance pas. Chaque goutte dont elle est formée est bien animée d’un mouvement, mais non pas horizontal : c’est un mouvement de bas en haut et de haut en bas, comme l’établit clairement la simple contemplation d’un bouchon qui " danse sur la vague ", ainsi que le dira le mauvais poète qui sommeille en chacun. Néanmoins si le même homme fixe cette fois l’ensemble du spectacle qu’il a depuis le rocher où il est installé, il ne manquera pas de croire que les vagues viennent une à une se briser sur celui-ci.
Le cinéma donne une autre illustration de la même illusion. Calé dans son fauteuil le spectateur voit galoper le cheval. Il n’y a pourtant pas de cheval qui galope. La seule chose qui lui soit donnée à voir n’est qu’une succession d’images fixes, une succession d’instantanés qui montrent tous le cheval immobile. Aucun spectateur néanmoins ne verra une succession d’instantanés d’un cheval immobilisé dans des positions différentes. Or s’il voit un mouvement ce ne peut être parce qu’il y aurait un mouvement dans ce qu’on lui montre. On ne lui montre que des images fixes. Si le spectateur voit un mouvement c’est parce que, pour donner un sens à l’apparence, il fait en quelque sorte le pari qu’il y a un mouvement. Cela demeure toujours une gageure, car il se peut que quelqu’un connaissant cette irrésistible tendance à le supposer décide d’en jouer et d’abuser le spectateur. C’est le cas du prestidigitateur, il prestigiatore selon l’étymologie véritable qui n’a rien à faire des doigts ni de la prestesse, qui a seulement subtilisé une muscade et découvert celle qui était dissimulée. L’hypothèse du mouvement est une idée qui met de l’ordre dans une expérience qui sans elle resterait informe. Le changement en effet pris tout seul est inintelligible. Le mouvement joint à l’idée de changement celle de la permanence. " Le mouvement, c’est à dire le changement de l’identique ", dit le vieillard (p. 49) qui pense dialectiquement sans le dire. Le mouvement est l’outil qui permet de trouver l’identique dans le changement. Cela est vrai, même si le mouvement doit assurément quelquefois être pensé plus complexe qu’il n’est d’abord cru.
Il ne faut en outre pas perdre de vue que le mouvement ne se comprend que par rapport à une référence immobile. Ce point fixe est indispensable pour penser autre chose que le simple changement, chose seulement qualitative, impossible à déterminer. Aussi longtemps qu’on n’arrive pas à décider d’un point fixe, l’événement, ce qui se passe, est impossible à comprendre. A supposer que sur la route les bornes et tout ce qui est observable soit mobile, on peut bien savoir qu’on a bougé, mais on ne sait pas de quelle distance on a avancé, si même on a avancé. C’est d’ailleurs la situation du marin qui, dès qu’il a quitté les côtes se trouve sans aucun repère fixe. D’où la difficulté de faire le point. On dit que Christophe Colomb trompait systématiquement ses marins, sous-estimant pour eux les distances parcourues afin de mieux temporiser, afin de retarder leur envie de retour. Crier terre c’est enfin trouver le point fixe. Mais on peut se tromper aussi et par la force des repères usuels croire que c’est le navire qui est immobile et que la terre se meut. C’est qu’en effet le mouvement est une relation.
Tout naturellement de ce point la discussion est conduite vers la théorie de la Relativité. Il y a lieu de penser que ce troisième entretien n’est destiné qu’à traiter de celle-ci. Ce qui en est dit paraît net : elle est " trop promptement acclamée ", elle " porte au comble l’ordinaire confusion ". Cependant si l’on cherche quelles sont les propositions que l’auteur condamne, on ne trouve que ceci : " la courbure de l’espace est (...) une erreur énorme (...) qui est à vouloir que la relation soit inhérente à la chose " (p. 51). Et les mêmes termes sont employés à l’égard du mouvement relatif. Expression d’une physique d’entendement ces propos ne sont que paradoxaux, au sens propre de ce terme. L’opinion, voire certains physiciens eux-mêmes (dans la mesure où ils sortent de leur rôle et vulgarisant leurs théories, ils sont amenés à les abstraire de l’appareil scientifique, qui leur donne leur sens, et à leur donner une apparence philosophique) voient ou donnent à voir dans ces propositions autre chose que ce qui peut légitimement s’y trouver. Il y a donc ici deux parts à faire. Il faut distinguer premièrement les contraintes de l’expérience, auxquelles l’auteur ne peut songer à se soustraire, et secondement les termes dans lesquels elles sont exprimées, qui, selon la vigilance qu’on y apporte, peuvent être conformes ou non à une philosophie de l’entendement.
La théorie de la Relativité surgit de la contradiction rencontrée entre les théorèmes de la physique classique (newtonienne) et le fait expérimental que la vitesse de la lumière (c) est une limite, qui ne saurait entrer dans des additions et des soustractions simples. C’est ce qui ressort des tentatives aussi vaines que persévérantes faites par Michelson pour établir une somme de la vitesse de la lumière avec une autre vitesse, ou une différence. Peut-on nier que les expériences faites par Michelson aient toujours abouti à l’échec ? L’auteur ne peut évidemment pas vouloir dire qu’elles aient été mal faites, qu’un autre dispositif eût permis de déceler que c+v>c et que c-v<c. C’est un fait incontournable que la vitesse de la terre dans l’espace (v), que celle–ci soit dirigée vers la source lumineuse ou en direction opposée, ne change rien à la vitesse à laquelle la lumière parvient de cette dernière : c+v=c-v=c. Que la vitesse de la lumière soit une constante met évidemment à mal le théorème classique de l’addition des vitesses. Peut-on nier la nécessité d’élaborer un nouveau théorème de l’addition des vitesses, qui prenne en compte ce que l’expérience répond à ceux qui l’interrogent ? L’auteur ne peut pas proposer de maintenir que l’addition des vitesses v et v’ de deux mobiles dont l’un se meut dans le corps de référence (système de coordonnées galiléen) formé par l’autre (comme le train et le voyageur dans le train), soit égale à leur somme arithmétique : w=v+v’. Les conséquences de l’abandon de cette proposition mènent loin. Personne ne peut les empêcher de mener loin.
L’une des plus remarquables est que deux événements qui sont simultanés pour un observateur ne le sont pas pour un autre dès lors que ce dernier est en mouvement par rapport au premier. Comme le premier est en mouvement par rapport au second autant que celui-ci l’est par rapport à lui, il n’y a pas de mesure du temps qui soit plus vraie que l’autre. Et comme la réciprocité est parfaite il ne se peut pas que l’un trouve le temps de l’autre plus long que le sien pendant qu’au contraire l’autre trouve celui du premier plus court que le sien. Chacun doit trouver le sien plus long que celui de l’autre. C’est cela la Relativité au sens einsteinien, et cela n’a rien à voir avec les sophismes de Protagoras, selon qui, mon brave Monsieur, chacun voit midi à sa porte et tout se vaut. Le temps intervenant dans la mesure des distances, la Relativité implique encore que chacun trouve son propre espace plus long que celui de l’autre. A ces propositions étonnantes en succèdent d’autres encore plus difficiles à comprendre quand on passe de la considération du mouvement uniforme (Relativité restreinte) à celle du mouvement accéléré (Relativité généralisée). Ce sont ces dernières qui conduisent à dire que l’espace est courbe. Peut-on nier ces conséquences de la mise au point initiale d’un théorème relativiste de l’addition des vitesses ? Cela n’est évidemment pas de la compétence de l’auteur de maintenir la mécanique newtonienne.
Par contre ce qui est non seulement de sa compétence, mais aussi de sa responsabilité, c’est de relever les abus de langage qui ont été commis dans le précédent exposé. Le temps est-il en cause dans la relativité de la mesure d’une durée ? L’espace est-il en cause dans la relativité de la mesure d’une distance ? De la relativité de la mesure peut-on légitimement passer à la relativité du temps et de l’espace eux-mêmes ? Du fait non seulement constaté, mais encore expliqué comme une nécessité, qu’aucun mouvement ne se peut faire de manière absolument rectiligne, a-t-on le droit de passer à l’affirmation que l’espace est courbe ? Même si l’on accepte, comme il le faut bien, les leçons de l’expérience, on peut encore, et il le faut bien, veiller à les exprimer dans un langage totalement intelligible. L’objet de la physique est-il le monde où nous vivons, la nature (
fusis) ou le mouvement, l’espace, le temps ? La réponse de l’auteur est que seule la nature est l’objet de la physique, que par contre il appartient à la philosophie de l’entendement (en l’occurrence en tant que physique d’entendement) de montrer ce que sont le mouvement, l’espace et le temps. Il lui appartient d’affirmer que le mouvement n’est ni relatif ni absolu, parce qu’il n’appartient pas au monde, mais qu’il est l’hypothèse sous laquelle peuvent être pensés les changements de celui-ci ; d’affirmer que l’espace n’est ni courbe ni droit, parce qu’il n’appartient pas au monde, mais qu’il est l’abstraction qui rend pensables toutes les relations possibles dans l’ordre du simultané, comme le temps est celle qui les rend pensables dans l’ordre du successif.Dans l’hostilité de l’auteur à l’encontre de la Relativité il ne faut par conséquent lire aucun plaidoyer pour le maintien de la physique newtonienne, pas plus que dans son hostilité à la géométrie de Riemann il ne faut lire un plaidoyer pour Euclide. Toute la question que veulent poser et traiter ces Entretiens au bord de la mer est de distinguer ce qui revient à la nature des choses et ce qui revient à l’esprit. Quant à ce qui appartient au monde, si insuffisantes que soient la géométrie euclidienne et la physique newtonienne, si complexes qu’apparaissent la géométrie riemannienne et la physique relativiste, celles-ci ne font l’affaire que pour autant que les investigations ne soient pas poussées plus loin qu’elles ne le sont au début du XXe siècle. Si elles ne sont pas remises en cause cent ans plus tard, cela ne peut évidemment garantir qu’elles ne le seront jamais. Il est même raisonnable de penser que le niveau d’abstraction qui les caractérise leur assure un bon délai avant de permettre qu’elles soient inquiétées. Mais peu importe ici. Ce qui intéresse l’auteur est tout autre chose que ce qui fait l’objet des réflexions de Bachelard, par exemple, dans le Nouvel esprit scientifique ou dans la Formation de l’esprit scientifique. Le problème que se pose ce dernier est celui de l’adéquation des différents systèmes de géométrie et de physique aux phénomènes qui interviennent dans l’expérience. Ce que l’auteur au contraire veut montrer c’est l’adéquation des idées ou des hypothèses à l’esprit qui les forme. C’est en ce sens et seulement en ce sens que le mouvement ne peut pas être relatif et que l’espace ne peut pas être courbe.
Néanmoins il importe au plus haut point que celui qui s’intéresse à la nature sache quelles sont les idées et les hypothèses qui sont " dignes de l’esprit " (p. 57). Car en refusant que le mouvement soit relatif ou que l’espace soit courbe, ce n’est pas seulement l’honneur de l’esprit que l’on préserve. C’est aussi la connaissance de la nature qui est l’enjeu de ce refus. Lebrun dans une sorte de haussement d’épaule (p. 51) absoudrait encore trop vite les excès de langage dont je parlais ci-dessus. Et moi-même en les qualifiant d’excès de langage je minimiserais la faute qu’ils contiennent. En attribuant au mouvement la qualité d’être relatif, à l’espace celle d’être courbe, on déshonore l’esprit parce qu’on attribue à des idées qui n’appartiennent qu’à lui des propriétés qui leur seraient imposées par le monde. Mais ce faisant, le trouble est réciproque, on attribue au monde ce qui n’est que des idées, lesquelles ne peuvent appartenir qu’à l’esprit. Croyant connaître la nature des choses, les physiciens se méprennent à son sujet. Voir l’esprit dans les choses, qu’est-ce sinon le fétichisme ? Il y a du fétichisme dans les discours que combat l’auteur. Tout se passe comme si les géomètres et les physiciens de ce temps-là (voire de celui-ci) disaient au brave peuple ébahi : " nous vous guérissons de l’erreur grossière et atavique qui était de croire que le monde fût droit. Oyez et apprenez qu’en réalité il est courbe ". Alors que l’on avait été dans l’erreur, on serait maintenant dans la vérité. Pourtant c’est une naïveté que de penser que l’esprit qui hier était dans l’erreur au sujet du monde soit capable aujourd’hui de le connaître comme s’il lui était transparent.
Il y a deux manières de comprendre que l’esprit est irrémédiablement étranger au monde, ou celui-ci à celui-là, et de se convaincre qu’aucune théorie, si brillante qu’elle soit, ne peut prétendre être vraie selon la réalité des choses. La première, qui n’est pas celle de l’auteur, est de considérer l’histoire des sciences, de prendre en compte les innombrables redressements, corrections, bouleversements dont elle a été le lieu, de comprendre qu’ils n’ont d’autre cause que l’élargissement de l’expérience, que celui-ci est un mouvement sans fin possible, et que par conséquent la théorie aujourd’hui féconde sera demain stérile. C’est une démarche longue. Mais, il faut le reconnaître, c’est aussi une voie dans laquelle on va brusquement passer du constat des incessantes révisions auxquelles les sciences ont toujours été soumises à l’idée qu’il est nécessaire qu’elles y soient toujours soumises. Il y a quelque chose d’empirique dans ce procédé et sa conclusion est illégitime (quoique la conclusion inverse soit simplement folle). Ou alors pour sortir de cet empirisme il faut encore être attentif aux expériences précises sur lesquelles repose chaque théorie, montrer de quelle expérience déterminée une théorie déterminée est la mise en ordre, mettre en évidence comment s’articulent les expériences successives et les théories successives, élaborer un modèle théorique de cet emboîtement... et enfin faire preuve de pas mal de jugement pour deviner en quoi les théories aujourd’hui les plus capables de rendre compte des expériences d’aujourd’hui seront demain incapables de rendre compte des expériences nouvelles ! C’est sans doute ce que peut faire de mieux la philosophie des sciences.
Mais l’auteur a un autre dessein que de s’occuper de philosophie des sciences. Le premier Entretien l’a indiqué, son objet est la philosophie de l’entendement. Celle-ci a une intersection avec celle-là, mais elle n’en conserve pas moins son originalité. C’est pourquoi elle ne prendra nullement en considération ce qui ferait l’objet de l’autre. Par contre il lui appartient de justifier ce que la philosophie des sciences ne peut pas justifier, à savoir qu’il ne peut pas y avoir d’adéquation entre la théorie et l’existence. Il lui faut mettre en opposition la nature de l’esprit et la nature des choses, ce qu’elle fait en distinguant deux sortes de nécessités. Il ne faut pas confondre la nécessité qui appartient à la nature et celle qui appartient aux idées. Cette dernière est celle d’un théorème mathématique. Par exemple quiconque a admis que par un point extérieur à une droite il passe à celle-ci une parallèle et une seule (ce qui n’est pas un théorème) est coincé et ne peut plus reconnaître autre chose que ceci : la somme des angles du triangle est égale à deux droits. S’il a admis qu’il y passe deux parallèles, il est coincé également et doit reconnaître que la somme des angles du triangle est toujours inférieure à deux droits. Et s’il a admis qu’il ne passe aucune parallèle, il devra reconnaître, tout aussi coincé, que la somme des angles du triangle est toujours supérieure à deux droits. C’est d’ailleurs ce même genre de nécessité sur lequel le Socrate des dialogues platoniciens se fonde pour mener la discussion avec son interlocuteur, qu’il soit ou non de bonne foi. Il vient toujours un moment où il lui fait remarquer : mais n’avait-on pas dit que etc. ? Il y a entre les idées des relations telles qu’une fois la prémisse admise on ne peut échapper à la conclusion. Il revient d’ailleurs à la logique de dégager ces relations. Ainsi Aristote montrera qu’il y a entre les différentes formes possibles de syllogisme des cas où l’on peut légitimement conclure et d’autres où on ne le peut pas. Par exemple de deux propositions universelles affirmatives liées par un moyen terme on peut légitimement tirer une conclusion. Mais si les propositions sont seulement particulières, on ne le peut pas.
Ceci dit, l’enjeu de la réflexion est de savoir si de la même façon une fois énoncé un principe ou une loi physique la conséquence en suit nécessairement. L’exemple donné est celui du principe d’Archimède. Il s’impose : on est devant l’océan. Tout corps plongé dans un liquide subit de la part de celui-ci une pression exercée de bas en haut qui est égale au poids du volume de liquide déplacé. De cet énoncé à la réalité y a-t-il un passage ? On ne peut pas dire que le principe est cause de la noyade scandaleuse de Hamelin (cf. septième Entretien). Le philosophe en vacances sur une plage voulut sauver une personne en danger et périt lui-même dans le sauvetage. Il y a bien une nécessité qui le noie, car enfin il n’avait aucune envie de périr. Mais peut-on dire que c’est à cause du principe d’Archimède ? Si c’était vrai il faudrait tout de suite exécuter ce maudit inventeur. Or ce n’est pas vrai. Le principe autorise la natation comme il autorise la noyade. La loi de la pesanteur, de la même façon, autorise évidemment la chute mais aussi le vol. Il n’y a pas plus de défi à la loi de la pesanteur dans le vol qu’il n’y a de défi au principe d’Archimède dans la nage ou dans la navigation. Par contre lorsqu’il y a noyade c’est par un autre genre de nécessité, " une certaine rencontre de vent, de vague, de voile en tel lieu et en tel moment " (p. 54). C’est quelque chose sur quoi on ne peut guère faire de discours, puisque justement cette nécessité n’est pas celle du discours. C’est un événement.
Et ce n’est pas un fait ! Cette distinction (p. 59) est celle de l’existence et de l’essence. " Un nombre, dit Alain, n’est pas premièrement un fait. C’est plutôt par le nombre que la multitude devient un fait ". La multitude est l’événement, elle est ce qui caractérise l’existence. Ainsi Lebrun tient-il dans sa main une poignée de sable. Les grains ont été prélevés au hasard, quelques-uns uns coulent et le vent les emporte. Mais que l’on suppose maintenant que quelqu’un les compte. Alors la multitude des grains devient un nombre. Dans Théétète Platon s’amuse à affoler le jeune interlocuteur de Socrate en faisant dire à celui-ci que le plus grand, sans pourtant avoir changé, devient le plus petit. C’est qu’il jongle avec l’idée spontanée que le nombre est dans la chose, afin d’en montrer l’absurdité et d’établir que le nombre est une idée. Le nombre est d’entendement et c’est pourquoi ce n’est que lorsqu’ils sont comptés que les grains de sable ont un nombre ou en tout cas que c’est un fait qu’à leur collection correspond un nombre déterminé. Dans un propos connu (Cent un propos, cinquième volume, LI) Alain évoque une explosion survenue dans un dépôt de munitions à La Courneuve. La déflagration fut entendue dans Paris et évidemment à des kilomètres à la ronde. Dans un certain rayon les fenêtres furent brisées et les gens choqués. Ce que je décris n’est encore qu’un événement. Quant au fait, il appartenait à l’enquête de l’établir. L’enquête policière, l’expérience scientifique ont pour rôle de déterminer le fait. Indéterminé le fait n’est pas un fait, ce n’est qu’un événement. Toutefois la distinction n’a de sens que pour l’esprit. L’essence du réel n’est qu’une reconstruction hypothétique que l’entendement peut en faire et qu’il serait imprudent et naïf de confondre avec l’existence.
L’existence est toujours au-delà de ce que l’entendement peut en penser. L’existence ne se laisse pas réduire à quelque chose de démontrable ou d’explicable. La démonstration et l’explication appartiennent à l’esprit. Leur moyen est dans des idées qui appartiennent à l’esprit. Quelques-uns unes constituent des hypothèses, d’autres des concepts, toutes sont de l’entendement. Les projeter sur les choses, sur l’existence, c’est fétichisme. " C’est par le refus de l’inhérence que l’entendement est l’entendement " (p. 62), autrement dit par le rejet des qualités occultes.
(QUATRIEME ENTRETIEN)
Se tenant à l’intérieur, pour cause de pluie, le colloque se fait aujourd’hui théorie des outils. Il s’agit de donner un tour nouveau aux discussions sur la physique. Celles de la veille sont critiquées pour leur abstraction. Il faut revenir au plus près de l’objet afin de saisir l’entendement s’en détacher en même temps que le comprendre. Ce besoin a été ressenti par tous. Sans s’être donné le mot Lebrun et Alain sont venus avec en poche chacun un outil des plus élémentaires, l’un un clou, l’autre une vis. On va donc faire la théorie du clou et de la vis. Mais dans quel but ? Il ne s’agit pas de produire ici des théorèmes qui auraient été oubliés des physiciens, ni de rectifier sur tel point ce qu’ils ont pu dire. Le seul but de cette discussion est de prendre en considération une activité humaine concrète, en prise sur des objets tout à fait communs et quelconques, pour élaborer une physique d’entendement.
Puisque reprise il y a de cette question après le troisième Entretien, sans doute est-il opportun, pour ne pas dire nécessaire, de préciser ce que peut être cette physique d’entendement, ou cette philosophie de la physique. Certes la théorie du clou ni celle de la vis n’appartiennent à la philosophie. Pas davantage pour moi dans ces commentaires que pour l’auteur il ne s’agit de substituer à la philosophie la connaissance d’un objet quelconque, laquelle relève d’une science. Mais l’Entretien précédent en a donné l’avertissement, le problème n’est pas illusoire de valider ces sciences en tant que connaissances de l’objet. Il faut séparer l’entendement qui connaît de l’objet qui est connu, ce que, semble-t-il, les spécialistes ne savent pas toujours faire. Une physique d’entendement consiste donc à reprendre les questions sur la nature des choses en laissant de côté tout l’appareil des calculs (ce qui est une bonne raison de retourner aux exemples les plus simples) et aussi en ramenant l’expérience à une fiction d’expérience.
Cette manière de faire permet de ne pas attribuer à l’objet ce qui appartient à l’esprit, c’est à dire de faire évanouir ce qui n’est que fantôme. Le premier exemple en est donné (p. 74) dans les éléments de la théorie du clou. Je tape sur le clou avec un marteau, il s’enfonce dans la planche. Pourquoi la planche ne résiste-t-elle pas davantage à cet enfoncement ? Une supposition qui vient aisément à l’esprit, et qui est d’imagination et non pas d’entendement, est que la planche est moins dure que le marteau, lequel est généralement en fer. Mais la raison qui fait que le clou s’enfonce n’est pas du tout là. Le clou est un outil tout simple en apparence, qui cependant produit un effet absolument formidable. Il transmet à sa pointe cent fois plus de force qu’il n’en reçoit sur la tête. Il n’y a là toutefois aucune magie. Ce résultat est obtenu par le rapport des surfaces. Le clou ne multiplie pas magiquement par cent la force qu’il reçoit. En réalité il ne peut que transmettre celle qu’il reçoit sans aucune augmentation. Aussi ce qu’il y a lieu d’admirer en lui ne consiste nullement dans une certaine propriété qui lui serait inhérente. C’est un rapport des surfaces entre elles. C’est parce que entre la tête et la pointe le rapport est de cent à un qu’inversement la force avec laquelle se fait le choc passe de un à cent.
Afin de ne pas se tromper et pour être intelligible au maximum, il faut forger le concept de pression. Le clou transmet exactement la force qu’il reçoit du marteau. Mais, rapportée à des surfaces différentes, plus ou moins grandes, cette force produira inversement des effets plus ou moins petits. A supposer que le clou soit simplement cylindrique, qu’il n’ait pas de tête et pas de pointe, il faudrait déployer sur le marteau une force d’Hercule pour parvenir à l’enfoncer. Heureusement le clou est ainsi fait que dès qu’un enfant a assez de force pour soulever le marteau, il en a aussi suffisamment pour enfoncer le clou. Ce n’est plus un problème de force, c’est un problème de pression. Donnez-moi un levier suffisamment long, demandait Archimède, et je soulèverai le monde. Plus besoin du géant Atlas ! En le plagiant on pourrait dire : donnez-moi un clou et je percerai le matériau le plus résistant. Une force déterminée, exercée sur une surface déterminée, est intégralement transmise à une autre surface. Mais pour obtenir des actions utiles il suffit de mettre dans un rapport adéquat les surfaces de réception et de restitution de l’outil. Dès lors que la seconde est cent fois plus petite que la première, la pression qui y est exercée est cent fois plus grande. La pression est ce rapport de la force à la surface. Elle varie de façon inversement proportionnelle à la surface.
Que le clou ne fasse que transmettre ce qui lui vient d’ailleurs, c’est ce qu’on peut appeler l’inertie du clou. L’inertie est un autre concept physique fort important. Il a été singulièrement difficile à dégager et c’est l’un des mérites les plus signalés de Galilée que d’y être parvenu en menant une critique inflexible de la physique d’Aristote, qui l’ignorait, puisque c’est elle qui attribue aux choses des qualités occultes, comme à l’opium la vertu dormitive, dont s’amuse Molière. Mais aucune qualité occulte n’explique que la pomme lâchée du haut du mât d’un navire en mouvement ne tombe nulle part ailleurs... qu’au pied du mât. Dans ce contexte le principal rôle de ce principe est de dissiper les fantômes, de les chasser du clou. C’est simplement l’idée que dans la chose il n’y a rien. En l’occurrence c’est l’idée que dans le clou il n’y a rien. Ce n’est pas par une certaine qualité qui lui serait propre et qui serait en lui cachée que le clou perce la planche. Le clou est inerte, ce n’est pas un gri-gri. L’imagination et la superstition sont anéanties par le concept d’inertie. Son corollaire est le rapport. S’il n’y a dans le clou aucune qualité occulte, ce qui explique au contraire qu’il pénètre la planche c’est le rapport qui existe entre la surface sur laquelle frappe le marteau et celle qui est au contact de la planche. Un rapport s’établit entre des éléments extérieurs les uns aux autres, comme ces deux surfaces, mais aussi bien entre des masses et des distances ou entre des masses et des vitesses, etc.
" La forme n’égale jamais la matière " (p. 78). Avec cette formule prononcée par Alain tous les interlocuteurs sont d’accord, parce qu’elle est la suite cohérente de l’idée de rapport S’il y avait dans les choses des qualités telles que la vertu dormitive dans l’opium, ou telles que la vertu perforatrice dans le clou (c’est à dire plus simplement sa dureté), il serait éventuellement possible que l’esprit les décelât avec perspicacité et que la description qu’il donne du monde fût exacte. Mais ce n’est pas ainsi que va l’entendement. Il impose à la matière des formes qui ne peuvent jamais l’embrasser toute, dans tous ses détails. Ces formes, qui sont les rapports de la mathématique, ceux de la physique, etc. sont comme un filet que l’esprit jette sur les choses, avec lesquelles il les saisit, mais dont les mailles, si fines qu’elles soient, sont cependant par nature, non occasionnellement, toujours trop larges pour ne pas laisser filer quelques poissons. Il n’y a pas lieu de le regretter, il n’y a pas lieu non plus de croire qu’en les resserrant on parviendrait à ne rien laisser échapper. L’alternative n’est pas entre des mailles trop larges et des mailles assez fines ; elle est entre la divination des qualités occultes et le travail par lequel l’entendement détermine ses rapports dans le monde.
Sur ce point l’auteur effleure furtivement un problème tout à fait fondamental, à propos duquel il me paraît fécond de serrer de plus près son texte. La question se pose de l’origine de ces formes que l’esprit applique aux choses. Il ne peut en effet être indifférent de savoir d’où elles viennent, puisque le succès de cette application est flagrant. Au début de l’Entretien il a été dit que la maison, le puits, le fauteuil, etc. étaient autant de traces de la forme humaine. Mais inversement les théories physiques n’ont quelque efficacité que dans la mesure où elles ont bien travaillé à éliminer de leurs concepts toute trace de la forme humaine. Ce n’est pas en voyant partout dans la nature des objets utiles à l’activité et à la vie humaine que l’homme peut saisir la nature. Ce point de vue à la fois utilitariste et finaliste a été difficile assurément à éliminer, mais c’est justement la victoire remarquable de l’entendement d’en avoir fini avec lui. Ce fut toute l’histoire de l’esprit humain dans sa tentative d’établir des classifications que de dépasser le critère des besoins humains. En outre, d’un point de vue philosophique, c’est aussi un combat, d’ailleurs constant, que de constituer une compréhension du vrai qui échappe à l’utile (cf. Platon dans Théétète contre Protagoras, ou Spinoza dans l’Ethique I contre l’anthropomorphisme et l’anthropocentrisme).
Dès lors qu’on a cessé de croire que le monde fût fait pour l’homme et qu’il suffisait à celui-ci de découvrir les qualités cachées des choses, le problème de la possibilité d’une connaissance de la nature prend plus d’acuité. Trianguler, soit, mais avec quelle chance de saisir le réel ? Si la notion de force, celle de pression, celle d’inertie, etc. sont totalement abstraites, c’est à dire ne sont que de purs produits de l’entendement, ne sont pas extraites des choses, alors n’est-ce pas un miracle qu’elles s’y appliquent ? Cela me paraît être une question du plus haut intérêt philosophique que de savoir comment l’auteur échappe à la théologie. Car c’est bien là le danger que doit affronter quiconque aborde le problème de l’adéquation au réel des concepts de l’entendement. Le vieillard a sa réponse : " nous commençons par finir ". Certes il faut d’abord bien établir que ces concepts sont étrangers à la nature en ce sens qu’ils n’en sont pas empiriquement tirés. Si le concept du cercle n’était que le reflet des objets ronds, si le concept de force n’était que le reflet de l’action naturelle des choses naturelles (telles que les hommes), c’en serait fait de la possibilité d’établir une connaissance certaine. Là-dessus Hume a très bien dit les choses, si l’induction n’est qu’une extrapolation elle ne peut légitimement énoncer une proposition universelle. Les concepts de l’entendement ne sont donc pas issus d’une recherche dans les choses, qui par approximations successives conduirait vers des formes toujours mieux adaptées aux choses, vers un filet à mailles rondes si le filet à mailles carrées ne convient pas assez bien. C’est un premier acquis de la discussion. Toutefois si l’on s’en tient là, le mystère reste entier et l’appel au miracle reste possible.
C’est pourquoi Alain précise : " Non point comme un procédé appliqué à la nature, mais comme donné en même temps que la nature, et d’abord collé à elle et comme tressé avec elle ". Ce n’est donc pas de l’extérieur, arbitrairement, que l’entendement impose ses concepts au monde. Ils y sont tressés. Ainsi, bien que de manière non empirique, les concepts de cercle, de triangle, etc. sont néanmoins issus du monde. De quelle manière ? En évoquant un autre philosophe qui se gardait bien de dire l’essentiel, l’auteur veut peut-être avertir son lecteur que lui non plus ne répondra pas ouvertement à cette question. Il est très remarquable que ce passage ne contienne une référence à personne d’autre qu’à Platon, qui est l’auteur le plus profond, sur ce problème comme sur beaucoup. Alain évoque Timée. Peu importe le dialogue. C’est partout que Platon répond sans répondre. Mais qui a lu Phèdre, ou Théétète, ou la République, etc. a abordé ce problème. Quant à l’auteur, la manière dont il le résout est révélée par une lecture plus attentive de ces Entretiens. Ce sont des actions humaines très générales qui y sont mises en évidence.
L’examen attentif de ce qui est dit de la vis permet de s’en convaincre... et de retrouver ce qui a été rencontré dans le second Entretien au sujet de la géométrie. La vis, malgré une ressemblance tout extérieure, ne procède pas du tout de la même manière que le clou. Ce n’est pas en la frappant qu’on peut l’enfoncer dans la planche. L’effort que l’on fait sur elle n’est pas vertical, mais horizontal ; il n’est pas de translation, mais de rotation. C’est au moyen d’une rotation effectuée dans un plan horizontal qu’est obtenue une translation verticale. Le résultat de ces changements intervenus dans l’orientation de l’effort est que son intensité s’en trouve considérablement diminuée en même temps que la distance sur laquelle il est fait en est proportionnellement augmentée. Afin de faciliter l’analyse le vieillard propose une comparaison, à laquelle collaborent aussitôt ses interlocuteurs. La vis est une route et l’écrou qu’on y serre une voiture qui grimpe en tournant autour d’une montagne conique.
Une fois admise l’image est transformée. La route sur laquelle la voiture grimpe la montagne peut tout aussi bien être rectiligne et l’effort de translation remplacer celui de rotation pour obtenir l’ascension. Encore faut-il préciser que la translation ne produirait aucune ascension si elle était horizontale, cela relève de l’évidence. Mais il ne faut pas avoir peur d’énoncer des évidences si l’on veut mettre au jour des idées importantes. En l’occurrence celle qu’il convient de dégager est celle du plan incliné. L’angle qu’il faut maintenant considérer n’est plus celui dont tourne la vis dans un plan horizontal, mais celui dont la route s’écarte du plan horizontal. Voilà une première sorte d’" étrange changement qui ne change rien " (p. 83). Mais c’est sur une autre que le vieillard attire l’attention : si dans l’image acceptée de tous la voiture monte sur la route immobile, en fait dans la réalité physique examinée, c’est la voiture, c’est à dire l’écrou, qui est immobile tandis que c’est la route, la vis elle-même, qui monte, ou d’ailleurs plutôt qui descend à tous les coups. Comment un changement peut-il ne rien changer ? C’est qu’il ne s’agit plus de changement mais de mouvement et que dans le mouvement tout est relatif. Certes on a vu l’auteur refuser la Relativité. Mais ce qu’il fallait entendre par là c’était le refus d’accorder aux choses ce qui n’était attribuable qu’au mouvement, lequel justement est relatif. Ainsi il refusait que le mètre de l’un fût plus court que celui de l’autre, et que la seconde de l’un fût plus courte que celle de l’autre. Mais quant à dire que l’effet est le même soit qu’on admette que la route est immobile et que la voiture monte, soit qu’on admette le contraire, cela ne fait aucune difficulté.
Ceci montre que l’expérience générale et diffuse de la translation et de la rotation dans les mouvements du corps humain autorise la formation de concepts très rigoureux de translation et de rotation. En effet ces opérations sont définies de manière tellement stricte que des équivalences apparaissent. Sous réserve qu’aucune rotation n’accompagne la translation, ni qu’inversement aucune translation n’accompagne la rotation, ce qui certes est impossible dans les mouvements du corps humain, alors peu importe l’ordre dans lequel se font ces opérations. Ainsi dans un carré ABCD, pour aller de A en C peu importe que je passe par B ou par D, c’est à dire peu importe que je me transporte d’abord vers le haut, sur l’axe des ordonnées, avant de me transporter vers la droite, sur l’axe des abscisses, ou vers la droite, sur les abscisses, avant de me transporter vers le haut, sur les ordonnées, pourvu qu’entre ces transferts il y ait des rotations la première fois en sens direct, la seconde en sens indirect. Si je veux y aller non plus en suivant les axes orthogonaux, mais par la voie la plus rapide, sur la diagonale, en l’absence cette fois de toute rotation (encore qu’il faille penser qu’il n’y a pas seulement un point A origine, mais aussi une direction de référence, par exemple le nord, relativement à laquelle une direction quelconque est déterminée) il y a bien une translation, mais sa longueur n’est plus la longueur unitaire du carré, c’est racine de deux. La voie est donc ouverte vers de grandes abstractions. La première en est l’analyse galiléenne ou cartésienne décomposant la force qui s’exerce sur un plan selon ses composantes orthogonales (pp. 85-86)...
Au-delà de ces considérations une remarque me paraît maintenant utile, que l’auteur laisse à l’initiative de son lecteur. Des routes et des voitures, il en existe de toutes sortes. On peut imaginer une moderne autoroute, aux pentes et aux virages bien calculés afin d’exiger le moins possible de ralentissements. Passages en déblai, en remblai, tunnels et viaducs, y régularisent les voies et y facilitent la circulation. Mais rien n’interdit de penser aux voies romaines qui vont tout droit en acceptant tous les accidents du terrain. Si ça monte, c’est pas un problème, le légionnaire s’y fera les mollets. Quant aux voitures, il y en a aussi de modernes et d’anciennes. On peut penser aux voitures automobiles de la fin du XXe siècle qui sont conçues pour rouler à cent ou deux cents km/h. Mais rien n’exclut de se rapporter en imagination aux chars à bœufs ou à chevaux sur lesquels marchandises et hommes ont voyagé pendant des millénaires. Peu importe en vérité la voie et le véhicule à quoi l’on pense. La comparaison n’appelle qu’une idée très générale et très diffuse du transport. Pourtant elle est simultanément très particulière.
Elle est très générale en tant qu’elle est rapportée à l’homme. Encore que l’on puisse se demander si Lebrun s’adressant à des Bororos dans la forêt amazonienne ou à des Esquimaux sur la banquise pourrait sérieusement employer cette image, il est constant qu’elle conviendrait tant aux Romains qu’à des hommes d’aujourd’hui. En tant toutefois qu’elle ne se rapporte qu’à un type de transport qui ne monte et descend qu’avec effort, elle est particulière à quelques espèces animales. On sait que Saint François prêchait aux petits oiseaux et Saint Antoine aux poissons. A supposer que leurs discours fussent ceux de Lebrun, pourraient-ils mieux les leur faire entendre en transformant la vis en route et son écrou en voiture ? J’ignore si ces espèces éprouvent le sentiment de l’effort en s’élevant, mais ce n’est certainement pas s’avancer excessivement que de prétendre que la notion de route risque de leur être impénétrable. Quant à la voiture... il serait quand même désobligeant de la comparer pour eux au filet ! Ce que je souhaite faire apparaître c’est que les notions de translation et de rotation qui sont appelées par l’image de la route et de la voiture, bien qu’elles n’en soient pas empiriquement tirées, sont relatives à une expérience.
Celle-ci sans doute n’est pas particulière, puisque chacun l’a faite, du moins dans la civilisation dominante de la planète, et sans même y penser. Elle n’y peut nullement servir de critère permettant de distinguer les hommes entre eux, comme ce serait le cas avec d’autres expériences telles que celle qui distingue le vieillard du jeunot ou celle qui sépare le spécialiste du néophyte. En matière de translation et de rotation il n’y a ni jeunot ni néophyte, si l’on néglige le cas du nourrisson. Et néanmoins ces idées sont bien d’origine expérimentale, puisqu’elles sont liées à des conditions qui ne sont pas celles de toutes les espèces qui vivent et se meuvent sur la terre. Ainsi, quoique non empiriques ces idées sont de nature expérimentale. Ce ne sont pas des idées pures et il ne peut d’ailleurs pas y avoir d’idées pures. L’entendement pur ou la raison pure sont des billevesées. Je propose d’appeler surempirique ce niveau très général de l’expérience où ne se rencontrent que les conditions les plus générales de l’existence humaine et de son activité, au moins dans une civilisation donnée.
C’est donc à ce niveau-là de l’expérience que renvoie l’image employée par le vieillard, acceptée par Alain et par Lebrun, afin de clarifier ce qu’est une vis. Pour expliquer ce qu’est une vis il faut par conséquent se reporter à des concepts d’origine expérimentale, surempirique et non empirique. Or ce que veut l’auteur en écrivant ce quatrième Entretien c’est aller aux fondements de la physique, comme dans le second Entretien, avec les mêmes concepts, il allait aux fondements de la géométrie. C’est donc là que se trouve la réponse à la question qu’on se posait plus haut. Comment les concepts de l’entendement sont-ils tressés avec la nature ? C’est dans l’action humaine qu’ils sont tressés. Les actes humains sont à la fois des événements dans le monde et des produits de l’homme. Je ne dis pas des effets de sa volonté, mais de sa condition. Une translation et une rotation sont bien des actions opérées sur les choses, mais des actions opérées par l’homme. Dans cette perspective on comprend ce qu’il y a de juste et ce qu’il y a de faux dans la philosophie empiriste. Certes elle a raison d’affirmer que la source des idées est dans l’expérience et qu’avant l’expérience l’entendement est comme une table rase. Mais elle a tort de prétendre qu’il n’y a rien dans l’entendement qui n’ait d’abord été dans les sens. Car c’est abusivement réduire l’expérience à la sensation. Il y a dans l’expérience deux choses tressées ensemble, qu’il faut cependant distinguer. Il y a premièrement en effet une trace des choses laissée par elles en l’esprit. Mais celui-ci n’est nullement passif dans l’expérience, parce qu’elle ne serait encore pas l’expérience si elle n’était produite à travers translations, rotations et choses de ce genre qui appartiennent à la condition humaine, et qui sont, selon le mot de Lagneau, des " habitudes de l’esprit ".
Encore ne faut-il pas perdre de vue que les actions humaines n’ont pas l’universalité qu’on leur prêterait si facilement en ne considérant pas ce qu’elles ont de variable selon l’histoire et selon les civilisations. C’est ne pas tenir compte de ces variations que de vouloir que les conditions sur lesquelles sont fondées la géométrie et la physique soient aujourd’hui les mêmes qu’hier. C’est faire abstraction de ce que le surempirique a d’expérimental que de refuser tout sens à la géométrie non euclidienne et à la physique relativiste. Qu’il faille nécessairement effectuer une translation dans une seule direction donnée pour atteindre un point B en partant d’un point A, qu’il faille nécessairement effectuer une rotation de deux droits et opérer une translation en sens inverse mais égale à la précédente afin de revenir de B en A, cela n’est vrai que dans un type historique déterminé de condition humaine, celui qu’exprime la géométrie euclidienne. Qu’il faille nécessairement ajouter v’ à v pour déterminer w, cela n’est vrai que dans un type historique déterminé de condition humaine, celui qu’exprime la physique newtonienne. Dès que l’action de l’homme a produit pour l’homme d’autres conditions d’existence, il faut que la géométrie et la physique en tiennent compte. C’est ce que font la géométrie de Riemann et la physique relativiste. La première tient compte du passage d’un milieu réductible à une portion de plan (le bassin méditerranéen) à un autre milieu, sphérique, où d’un point quelconque pour en rallier un autre s’offrent plusieurs directions (comme Colomb en fait la démonstration), où aussi pour revenir à son point de départ il n’est pas nécessaire de faire demi-tour (comme Magellan l’a prouvé). La seconde tient compte du passage de conditions où les mouvements se font à des vitesses qui sont celles du mouvement humain (même aidé de moteurs) à d’autres conditions où faute de se déplacer lui-même à de telles vitesses, l’expérimentateur opère sur des mobiles qui peuvent approcher celle de la lumière. Il me semble donc pouvoir dire que lorsqu’il fait des idées de l’entendement des idées universelles l’auteur s’arrête en chemin. Il montre excellemment ce que les concepts de la géométrie et de la physique ont d’humain, de relatif à la condition humaine, autrement dit d’impur, mais il ne met pas en évidence que les conditions de l’homme du XXe siècle sont différentes, je ne dis pas de celles des Anciens, mais plus généralement de celles de ses prédécesseurs. Or la question se pose inévitablement de comprendre comment des conditions peuvent être universelles, comment elles peuvent échapper à l’histoire. C’est pourquoi, sauf à estimer que l’auteur rejoint les théologiens créationnistes, j’incline à penser qu’il ne va pas jusqu’au bout de sa propre philosophie.
(CINQUIEME ENTRETIEN)
Il se tient à nouveau dehors et le spectacle de la mer " rompue et déchirée " permet de suggérer plus fortement que dans les pages précédentes que les idées ne sont pas dans les choses. Cela est vrai aussi de l’idée de mouvement. Le mouvement n’est pas dans les choses, il est une relation entre les choses, il est pensé, c’est une idée, un produit de l’entendement. Les ethnologues rapportent qu’il y a des peuples qui n’ont pas compris les phases de la lune. Ils se lamentent lorsque de nuit en nuit le croissant s’amincit et disparaît, parce qu’ils croient la lune malade, puis morte. Lorsque au contraire quelques jours plus tard réapparaît le premier croissant, ils explosent de joie, parce qu’une " nouvelle lune " est née. L’expression est restée dans les langues d’aujourd’hui, preuve que ce ne sont pas seulement les sauvages des îles qui pensaient ainsi. On peut s’amuser de cette erreur, mais il est plus avisé d’en saisir le ressort. Ces sauvages mettaient en œuvre le principe d’inhérence, plaçant dans la lune la cause de ses phases, en l’occurrence une vie de la lune avec des épisodes tout pareils à ceux qui se rencontrent dans la vie des hommes. Pourtant, si l’on met de côté la part d’anthropomorphisme qui se rencontre ici, dont on estimera peut-être bien à tort qu’on s’est débarrassé aujourd’hui, il reste la part du pur principe d’inhérence dont l’auteur veut montrer par ces pages qu’on a bien de la difficulté à se séparer. C’est pourquoi il veut dans cet Entretien procéder à une critique sans concession de la théorie du mouvement, laquelle passe par l’examen de la notion d’induction (pp. 97-101), de la notion de temps (pp. 105-110), de la notion même de cause (pp. 114-125).
L’induction est le nom donné au raisonnement particulier, qui serait à l’œuvre dans l’activité scientifique, par lequel on découvre la cause en partant de l’effet. Ce raisonnement paraît être tout autre que celui du mathématicien, qui procède à une démonstration en partant des principes et en allant vers leurs conséquences. Ainsi, sachant qu’un triangle est la figure formée par l’intersection de trois droites dans un plan, je procède à la démonstration que la somme de ses angles est égale à deux droits. Mais parce que je vais du principe à ses conséquences, je vais aussi du général au particulier. L’énoncé du principe, en l’occurrence d’une définition, est plus général que celui de la conséquence, qui ne recouvre pas toute la portée du principe. C’est ce que veut dire le mot déduction. Déduire c’est conduire ses pensées en descendant du général au particulier. Mais le physicien, le biologiste sont dans une situation qui ne leur permet pas de raisonner de cette manière. Au contraire du mathématicien celui qui travaille dans la recherche scientifique ignore les principes et doit justement les découvrir. Dans cette démarche il n’a qu’un seul point de départ possible : les conséquences, c’est à dire les effets. Il doit donc remonter des effets aux causes. Son raisonnement paraît donc être le contraire de la déduction, d’où le nom d’induction qui lui a été donné.
Par suite on ne peut pas dire que la déduction va du général au particulier sans affirmer du même coup que l’induction va au contraire du particulier au général. Et c’est sur ce point qu’il y a lieu de réfléchir. Est-il légitime de conduire ainsi ses pensées en remontant du particulier au général ? En vérité une semblable démarche ne serait pas autre chose qu’une vaine extrapolation. Or l’extrapolation n’est pas un raisonnement, c’est seulement l’expression d’un ridicule préjugé. Lorsque le racisme par exemple cherche à se donner l’apparence de la raison, il extrapole. Dreyfus est un traître, Dreyfus est juif, donc les Juifs sont des traîtres. Si le physicien ou le biologiste d’un nombre n d’expériences, même beaucoup plus grand que 1 ou 2, où ils ont vu que les choses se déroulaient d’une certaine manière, se permettaient de passer à la formulation d’une loi selon laquelle il serait nécessaire que les choses fussent ainsi, ils seraient aussi ridicules que le raciste. Mais est-ce vraiment là ce qu’ils font ? Lorsque Galilée " faisant rouler sur un plan incliné ses boules de fonte ", comme dit Kant, établit que tous les corps tombent à la même vitesse, est-ce une extrapolation, par laquelle il passerait de la considération de quelques cas isolés à la formulation abusive d’une prétendue loi ? La loi est en réalité si peu conclue de l’expérience, que c’est elle qui la commande, que sans elle l’expérimentateur n’expérimenterait rien. Car il faut écarter la vision grossière du travail du physicien ou du biologiste selon laquelle une expérience serait faite au hasard, l’image selon laquelle il se serait aperçu par hasard d’un certain fait.
Becquerel, dit-on, s’aperçoit par hasard que des rayons sont produits dans le noir et traversent des emballages. C’est juste, mais ce hasard n’est révélateur que pour quelqu’un qui avait soigneusement préparé son expérience. Que le premier innocent venu ait dans son placard un cristal d’uranium et une plaque photographique soigneusement emballés l’un et l’autre, même s’il retrouve sa plaque voilée, il n’en découvrira pas pour autant la radioactivité. Il se peut que l’expérience ne vérifie pas l’hypothèse pour laquelle elle avait été organisée, mais il n’y a d’expérience que pour tenter de mettre en évidence une certaine hypothèse. Pour faire une expérience, il ne suffit pas de mettre en tas un certain nombre de choses en se disant : " on va bien voir ce qui se passe ". Quand il se passerait effectivement quelque chose, s’en apercevrait-on, saurait-on déterminer quoi ? Même s’il trouve autre chose que ce qu’il cherche, seul celui qui sait ce qu’il cherche risque de trouver quelque chose.
Voilà pourquoi Lebrun affirme (p. 97) " la doctrine de l’induction m’a paru toujours bassement scolaire, et simple mensonge d’académie. Rien ne recommence de même et les lois sont des à peu près ". Ce n’est évidemment pas sur le recommencement qu’on peut compter lorsque s’appuyant sur une ou plusieurs expériences on énonce une loi. Qu’on prenne l’exemple de Galilée établissant que la masse d’un corps n’entre pour rien dans la vitesse de sa chute. Il prend deux boules de fonte, de diamètre identique mais de poids très différent. L’une était dix fois plus lourde que l’autre (une livre et dix livres). Grâce au plan incliné il divisait l’action de la force de la pesanteur (cf. quatrième Entretien) et se donnait le moyen de mesurer avec des instruments peu précis la vitesse de la chute. Combien d’expériences fallait-il pour établir le fait ? Si le prétendu raisonnement inductif consiste à passer du particulier au général, il ne suffira ni d’une expérience ni de mille, car la même incertitude subsistera lorsqu’il faudra passer à la mille et unième. C’est ce que Hume faisait très justement remarquer. Mais la démarche de Galilée n’est nullement empirique et il ne prétend aucunement établir sa loi en accumulant les exemples qui la vérifient. Son raisonnement est tout autre. Ce n’est pas par la multiplication des faits qu’il prétend établir la loi, c’est à l’inverse dans la loi qu’il établit le fait.
De ce point de vue une seule expérience, pourvu qu’elle soit bien faite, est parfaitement suffisante. Je ne dis pas qu’un physicien se contente en fait d’une seule expérience, car il sait bien que des circonstances particulières peuvent faire intervenir dans le résultat un élément ignoré du calcul. Mais dès lors qu’il aura éliminé autant que possible l’intervention du hasard, le nombre toujours petit des expériences sera suffisant. C’est donc sous l’idée de la loi, selon laquelle la vitesse de la chute d’un corps ne dépend en rien de sa masse, loi qui sera ultérieurement formulée de la façon suivante : e = ½
gt², que le florentin opère son expérimentation. C’est ce que l’auteur formule (p102) en disant : " j’applique la règle ; je commence par finir ". La loi n’est donc nullement conclue en s’appuyant sur les cas connus. Ce sont tout au contraire les cas que représentent les expériences successives qui sont construits sous l’idée de la loi. Il est donc évident qu’il ne peut y avoir rien de plus dans le second cas que dans le premier.Le raisonnement du physicien n’est pas le contraire de la déduction. Le mot induction tel qu’il est ordinairement défini non seulement ne désigne aucun raisonnement légitime, mais n’a même aucun sens. En même temps qu’il faut le reconnaître il faut aussi admettre que le risque qu’il prend de s’écarter de la nature est très réel. Interrogée afin qu’elle donne ou qu’elle refuse son accord à l’hypothèse avancée, la nature a répondu oui. Mais c’est dans des circonstances très particulières que la question lui a été posée. Pour ce qui est de Galilée il procède à ses expériences dans des circonstances qui annulent par exemple et très évidemment la résistance de l’air à la chute de ses boules. C’est même justement pour obtenir ce résultat qu’il a donné à ses deux boules de masses différentes le même diamètre. Ce n’était pas pour tromper l’observateur inattentif, c’était pour que leur avancement rencontrât exactement la même résistance. Mais dans la nature les objets qui tombent ne sont pas seulement soumis à la pesanteur, ils le sont aussi à la résistance de l’air et à d’autres choses auxquelles je ne pense pas (température, pression, humidité, etc.). Toutes ces choses sont négligées par Galilée, qui n’établit donc de loi que pour une situation tellement abstraite qu’elle n’existe pas. " Toutes choses égales d’ailleurs, déclare le physicien, on peut considérer que telle formule s’applique ".
Mais les choses ne sont jamais égales par ailleurs. C’est la raison pour laquelle l’auteur tient que l’induction, ou le raisonnement prétendu inductif, est faux non pas par accident mais par essence (pp. 98-99). Quelles que soient les rectifications, qui seront apportées à la loi trop abstraite dès lors qu’on aura aperçu d’autres circonstances que celles dont il a été tenu compte pour lui donner son énoncé, elles resteront par essence très en deçà de la complexité de la nature, qui ne s’y plie pas, qui refuse de s’y plier. Ce n’est pas qu’elle soit comme un cheval rétif, qui bronche quand on l’approche, qui renâcle, qui rue quand on prétend le dompter, mais simplement elle est étrangère aux projets humains, elle est indifférente aux pensées humaines et elle est indéfiniment vaste, tant vers le plus petit, que vers le plus grand, comme dirait Pascal. Les mailles du filet que tend sur elle l’entendement sont toujours trop larges pour la saisir. C’est en ce sens que l’auteur écrit que " l’existence est l’autre terme, l’antagoniste, celui qui refuse l’idée " (p. 100).
Pas plus que dans le troisième Entretien il ne se fondait sur l’histoire des sciences pour montrer combien l’esprit est étranger au monde, il ne le fait ici. Il ne s’agit d’ailleurs de montrer rien d’autre. Il pourrait ici indiquer combien d’inductions, après avoir longtemps joui des faveurs des esprits les plus scientifiques, ont finalement été rejetées, et d’autres à leur suite sur une seule et même question. Mais ce n’est pas la voie qu’il choisit. Il préfère s’en tenir à l’essence des idées et dans ce cas en particulier à l’essence du nombre. Le nombre, parce qu’il est l’idée la plus abstraite, permet de découvrir avec une plus grande évidence que toute autre que l’œuvre de l’esprit est d’évacuer le changement des choses elles-mêmes et de le transporter dans leurs relations. Car le nombre est extériorité pure. Le seul changement qui soit susceptible d’être exprimé par le nombre c’est le rapport à un autre nombre, dans une suite, qu’elle soit algébrique, géométrique, ou exponentielle. On passe ainsi au suivant, au double, à un autre tel que le carré, etc. Ce n’est donc pas parce que la recherche empirique aurait jusqu’ici été incapable de mettre un point final à la série des nombres que celle-ci est illimitée, c’est parce que le nombre répond à la définition très générale n’=n+1 dans la suite arithmétique la plus simple, n’=nx2, ou nx3, ou etc. dans une suite géométrique, n’=n
n dans une suite exponentielle. On peut se contenter de la suite arithmétique pour concevoir tous les nombres entiers positifs. Or on ne peut concevoir de nombre, si grand qu’on voudra, auquel il serait impossible d’ajouter l’unité. Ce ne sont pas les conditions de l’expérience qui imposent de concevoir illimitée la série des nombres. Quand bien même il s’avérerait que le nombre des étoiles fût fini, ou le nombre des atomes, c’est par une loi qui n’appartient qu’à l’esprit que la suite de nombres est sans fin.Il faut cependant se poser la question de savoir si la loi de l’esprit est totalement indépendante de l’expérience. Si l’on entend par là qu’elle ne doit rien à la considération des objets, qu’elle n’est pas empirique, cela me semble hors de doute. Mais si l’on tient compte que dans l’expérience interviennent des activités humaines (translation, rotation, et beaucoup d’autres qui sont moins abstraites), qui informent le divers objectif, alors il faut dire que tout en étant indépendante du contenu de l’expérience (tel objet ou tel autre), la loi de l’esprit reste cependant liée à la forme de celle-ci. Cela ne suffit encore pas : pour être précis il faut ajouter que cette dernière n’est nullement pure (cf. leçon précédente).
Après l’examen de la notion d’induction vient celui du temps. Dans un passage qui constitue une allusion très négative à la Relativité il repousse la prétention de celle-ci d’attribuer au temps des propriétés qui ne peuvent appartenir qu’aux choses qui y sont contenues, ou plus exactement aux relations qu’elles entretiennent entre elles. La physique relativiste pourtant, on l’a déjà vu, affirme non que le temps de l’un est plus court ou plus rapide que celui de l’autre, mais que chacun voit que le temps de l’autre est plus court que le sien. L’affirmation que l’un est effectivement plus court que l’autre n’est pas relativiste, puisqu’elle n’amène pas l’autre à reconnaître que le temps du premier est également plus court que le sien. Cette affirmation au contraire appelle l’idée que le temps du premier est plus long, ce qui est une pure absurdité. Peut-être l’auteur dirait-il que la distinction n’a aucune importance et que, soit que l’un seul trouve plus court le temps de l’autre soit que chacun des deux le trouve tel, il n’en demeure pas moins qu’on attribue au temps ce qui ne convient qu’aux choses. " Le temps est une forme ", écrit-il (p. 107). Est-ce du kantisme ? La suite : " Cela suffit pour qu’on sache que le temps n’est pas des choses, pas plus que l’espace, mais que les choses quelles qu’elles soient ne peuvent être contenues que par l’espace et le temps " ne suffit pas à l’affirmer. L’argument de Lebrun cependant : " il y aurait un temps commun à ces deux temps ; et ce temps commun est le temps ; les autres sont des mouvements " est dans la Critique de la raison pure (exposition métaphysique).
Dans cette discussion l’auteur ne dit pas si ce qu’il appelle forme est un concept ou une intuition. Mais c’est assez indifférent. Ce qui importe davantage c’est de savoir si cette forme est pure. Or à vouloir refuser au concept tout ce qui peut provenir de l’expérience, et pas seulement de la part empirique de celle-ci, il semble bien vouloir opter pour un esprit pur. Que l’espace et le temps ne soient pas dans les choses, j’en suis d’accord. Mais si l’on pense jusqu’au bout que ce sont des relations, je ne vois pas comment on peut échapper à l’idée que la complexité plus grande de ces relations, loin de pouvoir être le fait d’un décret de l’esprit, n’est issue que de la reconnaissance par celui-ci que les formes les plus simples, celles qui sont issues des premières activités humaines, deviennent insuffisantes pour les interpréter. La nature est plus complexe que ne le sont les premières activités de l’homme. Les mouvements les plus primitifs, tels que translation, rotation, ne suffisent pas à la déterminer clairement.
Au risque de verser dans la digression il faut évoquer ici les remarques de Langevin. Le débat dans lequel celui-ci se prononce touche également aux assertions des " nouveaux physiciens ". Il concerne l’interprétation de l’impossibilité constatée dans l’expérience de connaître avec précision à la fois la vitesse et la position d’un corpuscule. Heisenberg prétend en effet que l’impossibilité d’assigner à un corpuscule doté d’un certain niveau d’énergie une position déterminée prouve que dans la nature règne une indétermination fondamentale. Langevin répond qu’il faut au contraire abandonner l’idée que les prétendus corpuscules sont des objets analogues à des corps individualisables et " qu’on peut suivre dans leur comportement comme l’astronome suit une planète sur son orbite ou l’artilleur un projectile sur sa trajectoire ". Le monde découvert par la physique du XXe siècle est bien plus riche que ne le croient les physiciens eux-mêmes. Contrairement à ce qu’ils imaginent depuis une suggestion de Pascal, il n’est pas vrai qu’une même structure s’y répète de l’infiniment grand à l’infiniment petit. Les concepts à construire pour représenter le monde infra atomique et, à plus forte raison, infra nucléaire sont profondément différentes de ceux qui se sont imposés dans le domaine macroscopique, celui de la vie quotidienne, auquel on est habitué. Ces concepts nouveaux ne sont encore qu’en filigrane, sous une forme abstraite et, il n’en faut pas douter, approximative dans les équations de la mécanique ondulatoire. Si donc la nature ne répond pas lorsqu’on lui demande où est le corpuscule dont on connaît la vitesse, ce n’est pas parce qu’elle n’assigne à celui-ci aucune position déterminée, mais parce qu’elle ignore le concept même de corpuscule, c’est à dire celui de corps, étendu au niveau infra atomique.
Plutôt que d’énoncer le fâcheux principe d’indéterminisme, il serait plus correct de maintenir le principe du déterminisme et de reconnaître à l’inverse que le matériel conceptuel dont se sert la physique est hérité d’un niveau d’expérience, celui de la vie quotidienne, où le concept de corps a du sens, tandis qu’il n’en a pas au niveau infra atomique où elle prétend pourtant continuer de s’en servir. Il n’y a donc pas du tout une crise du déterminisme en général, mais bien plutôt une crise du mécanisme, que l’on essaye vainement d’utiliser pour interpréter un domaine où il est inadéquat. L’effort d’abstraction de Langevin, lui-même physicien, me semble être de nature à la fois à sauver la souveraineté de l’entendement qui ne peut donner de sens à la nature qu’en la déterminant et à repousser la miraculeuse harmonie de celle-ci et de celui-là, à laquelle on est condamné dès lors qu’on tient ses concepts pour purs. En réalité lorsque les physiciens abordent un domaine nouveau, les concepts qui leur semblent d’abord les plus simples sont seulement ceux qui leur sont les plus familiers. Mais à mesure que leur expérience s’approfondit ou s’élargit, ces concepts doivent faire place à d’autres, forcément nouveaux et déroutants. Un renversement s’opère ensuite : les plus familiers leur apparaissent alors comme les plus complexes et les moins capables de constituer un outil général d’interprétation. Par conséquent lorsqu’on se trouve en présence d’aspects en apparence contradictoires de la réalité, leur contradiction traduit simplement l’insuffisance des concepts acquis. Elle prouve la nécessité de poursuivre inlassablement un effort de synthèse toujours plus haute qui exige l’élargissement ou le remplacement des abstractions anciennes.
Il serait bon par suite de reconnaître que le temps n’est pas un principe comme le déterminisme, qu’il est seulement un concept et que celui-ci, sans pouvoir nullement être calqué sur les choses, est cependant issu de la manipulation que les hommes font des choses, à commencer par celle de leur propre corps en le menant d’ici à là et en le faisant tourner sur lui-même. Jusque récemment elle passait par ces actions simples de translation et de rotation qui imposaient à la fois un concept de corps et de corpuscule et un concept de temps et d’espace absolus (newtoniens), c’est à dire tels que deux événements simultanés pour un observateur le sont pour tous. A présent elle impose d’une part des concepts d’onde qui se substituent à ceux de corpuscules et d’autre part des concepts de temps et d’espace relatifs où la simultanéité pour l’un n’est conservée pour l’autre qu’à la condition que les deux observateurs ne soient pas en mouvement relativement l’un à l’autre. C’est seulement de cette manière qu’il peut être répondu à la double demande de l’auteur (p. 108) de n’aller ni " à la conquête du monde par la raison " ni à " la conquête de la raison par le monde ". Dans la mesure où il semble incliner vers des concepts purs, des concepts qui ne devraient absolument rien à l’expérience et qui s’adapteraient miraculeusement à la nature, je me demande si l’on ne pourrait lui reprocher d’aller lui-même à la conquête du monde par la raison.
Le principe du déterminisme, que je viens d’évoquer, fait l’objet de la dernière partie de l’Entretien. Sous une forme semblable à celle qui est réclamée dans Parménide par le vieux philosophe éléate, et pour une raison semblable, ici le vieillard formule les propositions et Lebrun donne son assentiment. Il s’agit de saisir ce que sont réellement la cause et l’effet. L’usage vulgaire qui est fait de ces notions en masque le vrai sens. Si l’on dit que le nuage est cause de la pluie, cela sépare la cause de son effet. La cause est le nuage et l’effet est la pluie. Il y a un moment où la cause existe sans l’effet et un autre où l’effet existe sans la cause. Mais cela n’a pas de sens. Comment une cause peut-elle être sans effet, comment un effet peut-il réciproquement être sans cause ? Il y a un curieux travail effectué par le vieillard sur ces notions. Les questions qu’il pose au plus jeune, qui se trouve être le polytechnicien, obtiennent de lui sans doute plus facilement que d’un autre les réponses qui mettent en évidence que les choses ne sont pas aussi simples que les croit le mécanisme vulgaire. Il n’y a pas d’un côté la cause et de l’autre l’effet, comme deux choses différentes. La cause n’est la cause que dans la mesure où elle produit l’effet et celui-ci n’est tel que dans la mesure où il est suspendu à la cause. Il n’y a donc pas deux moments successifs, l’un où existerait la cause et le suivant où existerait l’effet. Il y a un incessant passage de l’un dans l’autre : " le rapport de cause à effet ne vit que d’un continuel passage " (p. 121). La démarche de l’auteur qui se voulait inspirée de Parménide, tel du moins qu’il apparaît dans Platon, aboutit paradoxalement à l’éloge d’Héraclite, que l’éléate méprisait. La raison en est qu’il tente une nouvelle manière de concevoir le mécanisme, dont il affirme qu’il est plus propre à penser le mouvement que le repos (p. 123).
Il y a lieu de se demander si c’est encore un mécanisme et si celui-ci lorsqu’il est formulé scientifiquement est tellement distinct de sa forme vulgaire. Certes le mécanisme tel qu’il est mis en œuvre par les physiciens ne conçoit pas de cause séparée de son effet, ni réciproquement, mais si la causalité est une relation elle doit néanmoins toujours rester une relation entre des termes fixes. Or ce que l’auteur prétend ici appeler mécanisme c’est une relation entre des termes qui ne restent pas fixes, qui se transforment sans cesse. L’exemple d’Héraclite est parfaitement éclairant. Le soleil, qui est tenu pour le repère absolument immobile, pour l’image de l’éternité, s’écoule lui-même comme toute autre chose. Le mérite du philosophe d’Ephèse, sur la côte ionienne, est d’avoir tenté de penser le mouvement en montrant que sans cesse l’un passe dans l’autre, et que ce n’est pas vrai seulement pour les rivières mais aussi pour le soleil. Seulement la profondeur de cette philosophie n’est pas dans l’idée isolée du mouvement, elle est dans la proposition indissociable que tout est et n’est pas. Que tout se transforme, ce n’est pas une idée bien forte. Mais que " nous sommes et ne sommes pas ", c’est beaucoup plus fécond. C’est cette contradiction qui exige le mouvement pour être autre chose qu’une absurdité. Loin de s’inscrire dans une conception mécanique, comme l’auteur le prétend, elle exige tout autre chose, une conception dialectique au sens hegelien et marxiste. La dialectique est cette fois conçue non comme le discours dans lequel on passe à vide d’une idée à l’autre (tel que celui de Parménide dans le dialogue qui porte son nom), mais comme celui qui retrouve en lui-même le mouvement qui est dans les choses. C’est là le moyen de penser le temps, qui ne s’impose pas comme une donnée du monde mais comme un produit de l’entendement.
En plusieurs passages (p. 110, p. 118) la politique est mise en accusation. C’est elle que l’auteur tient pour responsable de freiner l’essor d’un entendement sain premièrement en concevant la loi de la nature sur le modèle de la loi de la cité, c’est à dire comme autorité à laquelle il faut obéir et secondement en concevant par voie de conséquence des causes suspendues, figées, inactives, qui cependant exigeront obéissance. C’est que l’ordre qui règne dans la cité préexiste à toute tentative de représentation scientifique du monde et par conséquent lui sert de référence. Avant de s’organiser en cités des peuples de pasteurs ont élaboré des représentations du monde, comme l’attestent par exemple les fragments les plus anciens de la Bible, mais ce n’est que dans des Etats, comme sont les cités grecques, qu’il est possible de développer une géométrie, une astronomie, etc. et une philosophie ! Ces théories ne jaillissent pas, comme fit Athéna, armées et casquées de la tête de Zeus, elles portent la marque du terrain et du terreau qui leur a donné naissance. Il faut ensuite des siècles et des millénaires pour les en purifier.
(SIXIEME ENTRETIEN)
Il va maintenant être question de l’existence. Elle n’est pas un système clos. Elle implique au contraire une quantité indéfinie de conditions. Par là elle se distingue complètement de l’essence. En elle ne peut être donné aucun sens précis au mot possible. Ça ne signifie pourtant pas qu’en elle rien ne soit possible. Mais parce qu’elle est toute extériorité, il n’y a en elle pas d’autre possible que le réel. C’est ce que la théorie darwinienne montre fort bien en renvoyant aux conditions environnantes indéfiniment nombreuses, et non à une qualité occulte, la raison pour laquelle existe telle espèce plutôt que telle autre. Cependant la portée de cet Entretien est encore plus longue, elle est dans la possibilité de donner ultérieurement un sens au mot liberté.
Une double remarque sur l’atome (p. 133) permet d’ouvrir le débat. L’atome donne une bonne idée de l’existence pure en cela qu’il n’a évidemment aucune volonté, qu’il ne faut chercher en lui aucune intention, aucune qualité occulte. Pourtant des malentendus peuvent naître à son sujet, au sujet de son action, si on ne remarque pas deux choses. Premièrement l’atome, contrairement à ce que voulaient Démocrite, Epicure, Lucrèce et jusqu’aux chimistes du XIXe siècle, n’est nullement la plus petite partie de la matière, il n’est pas l’élément indivisible que voulait une théorie philosophique. L’atome est à son tour composé de parties, et c’est même la raison décisive de son adoption par les physiciens du XXe siècle. Tant qu’il ne leur fut présenté que comme le dernier élément constitutif de la matière, celui qui avait des qualités différentes selon qu’il était atome de ceci plutôt que de cela, et malgré les impressionnants succès de Mendéléiev dont la classification n’a de sens que relativement à lui, ils se refusèrent à l’admettre. Il est admirable que les physiciens du XIXe siècle aient opposé une ferme négation à l’atome aussi longtemps qu’il leur parut mériter son nom,
atomos, l’indivisible. Il est admirable qu’inversement cette opposition obstinée cessa dès qu’il leur fut possible d’intervenir sur lui, c’est à dire d’y distinguer des parties, que très vite ils furent capables de séparer les unes des autres. C’est la découverte de Becquerel et de Marie Curie qui leur en procura le moyen. A partir du moment en effet où le rayonnement qui se fait dans l’obscurité et qui traverse les emballages est compris comme la désintégration de l’atome, comme la perte par lui de certaines de ses parties et comme sa transmutation (c’est l’œuvre de Rutherford), les physiciens deviennent les plus chauds partisans de l’atome.Deuxièmement la notion d’atome ne donne une bonne idée de l’existence qu’à la condition qu’on voie bien que dans la nature les relations extérieures qui sont efficientes ne se limitent pas aux relations d’un atome avec ses voisins les plus proches, mais que ceux-ci à leur tour de proche en proche sont en relation avec une quantité indéfinie d’atomes. Descartes avait distingué l’indéfini de l’infini et il faut ici tenir compte de cette distinction. L’infini, " imprudente abréviation " (p. 136), est le terme à partir duquel peut être pensé le fini (III
ème Méditation). L’indéfini au contraire n’est que ce qui n’est pas fini. Le nombre des relations dans lesquelles entre la moindre particule de matière n’est ni infini (ce qui n’a aucun sens) ni fini (ce qui l’inscrirait dans un système clos), il est indéfini. L’auteur nomme chocs ces relations que les atomes ont les uns avec les autres. Peu importe l’image. Mais si l’on est attentif aux quantités énormes d’énergie qui en dernière analyse y sont mises en jeu, celle-ci n’est pas mauvaise. Quant à la thèse qu’elle soutient elle me paraît être tout à fait sensée. A quoi rimeraient les efforts des ingénieurs de l’énergie nucléaire pour confiner les réactions qui ont leur siège dans le cœur des centrales nucléaires, si un atome n’entrait en réaction qu’avec un nombre limité d’autres atomes ? Réciproquement à quoi viseraient les efforts des ingénieurs militaires pour produire la réaction en chaîne s’il n’était pas possible qu’un atome entrât en réaction avec un nombre illimité d’autres atomes ? (Par contre aussi longtemps que la bombe n’est pas destinée à éclater, il faut que son cœur soit confiné).Ainsi il est remarquable que l’auteur rejoigne à propos de l’atome la pensée des physiciens alors qu’il s’éloigne d’elle lorsqu’il est question de la Relativité. Si l’on pense que la théorie atomiste et la théorie relativiste sont à peu près contemporaines, on voit que l’hostilité aux " nouveaux physiciens " n’a rien de systématique, ni rien qui relève d’une fermeture d’esprit aux idées nouvelles. La différence de traitement qu’elles reçoivent dans les Entretiens au bord de la mer tient à ce que les théories atomistes sont des théories d’entendement, des théories qui ne visent pas " à la conquête de la raison par le monde " contrairement à celles qui attribuent aux choses ce qui n’appartient qu’aux idées. Mais au fond, que l’on parle ici des atomes ou d’autre chose cela ne change rien. Aucune partie de la matière n’est indivisible. Toute partie de la matière en outre, si grande ou si petite qu’on la conçoive, entre en relation avec un nombre indéfini d’autres parties.
C’est ce que l’auteur veut lire aussi dans la théorie de la transformation des espèces, du moins dans la forme que lui a donnée Darwin, pour laquelle plaide Lebrun. Au passage (p. 155) il condamne aussi bien Lamarck que Cuvier. Or, on le sait, ils appartiennent à deux boutiques irréductiblement ennemies. Cuvier est l’adversaire acharné des idées transformistes, il est celui qui de son autorité, qui est immense, maintient qu’il découvre dans la nature le plan de la Création divine. Cela se comprend bien de sa part. Il a eu le mérite à peine croyable de reconstituer entièrement un dinosaure, dont personne n’avait jamais vu le squelette entier, à partir d’un seul os. On ne peut pas impunément prétendre devant lui que les anatomies ne sont que des formes passagères, qui reflètent non un plan éternel mais seulement un éphémère moment. Autant vaudrait dire qu’elles ne sont rien. Or justement dans cette thèse, d’un point de vue philosophique il y a une substantification des espèces. Chacune d’elles est ce qu’elle est par elle-même, sans aucun rapport avec les autres. Et si elle entre avec les autres dans certains rapports, ceux-ci ne les changent en rien, ne les altèrent en rien. Ces rapports ne comptent pour rien. Ils ne sont rien. Il est impossible de trouver plus belle illustration du principe d’inhérence que combat l’auteur tout au long de ces pages.
Quant à Lamarck, si c’est l’un des principaux exposants des thèses transformistes, l’interprétation qu’il en donne repose sur le principe de l’hérédité de l’acquis. Le ressort de la transformation serait selon lui l’adaptation de l’espèce aux conditions nouvelles qui lui sont faites, la première génération se transformant d’elle-même quelque peu afin d’y faire face, la suivante à la fois héritant de la transformation de la précédente et se transformant à son tour quelque peu. Ainsi de génération en génération on irait de transformation en transformation, jusqu’à ce que la nouvelle anatomie soit satisfaisante relativement aux exigences du milieu. Si cette théorie a le mérite philosophique de faire du rapport au milieu une cause de transformation, elle n’est néanmoins qu’à mi-chemin du processus dans lequel l’entendement se débarrasse de la substantialisation de l’espèce, et plus largement du concept de substance. En effet pour Lamarck l’espèce a encore son unité, elle est encore quelque chose en soi. Par ailleurs après d’interminables discussions et des rebondissements surprenants son hypothèse de l’hérédité de l’acquis a été définitivement rejetée par les biologistes.
C’est la supériorité de Darwin d’avoir été au bout du chemin et d’avoir complètement écarté l’unité de l’espèce. Je ne veux pas dire qu’il rompe le lien entre les individus de l’espèce contemporains les uns des autres, qui restent susceptibles de se reproduire, mais qu’il le dissout entre ce qu’est cette espèce et ce qu’elle a été. Car ce n’est pas de son propre effort d’adaptation qu’elle tire sa survie, c’est des rapports qu’elle a avec son milieu. Celui-ci favorise les individus les plus adaptés et élimine les autres. Aussi l’espèce est-elle toujours un équilibre entre un ensemble de caractéristiques héritées et la pression des conditions, qui opèrent une sélection. Un exemple analysé par Jean Rostand peut éclairer ceci. Ce biologiste est bien connu pour avoir travaillé sur les mouches drosophiles. Comme de toute espèce il en existe plusieurs variétés. On en distingue en particulier deux selon la forme de leurs ailes. Les unes ont les ailes droites, les autres les ont en V. Ces deux variétés ne sont pas présentes partout dans des proportions identiques. Leur taux de représentation varie selon le milieu. Dans celui-ci peuvent intervenir de nombreuses conditions (température, présence de mammifères, etc.) mais en particulier celle du vent. C’est vraiment un cas où l’on peut dire que " ça dépend, s’il y a du vent ". En effet il est aisé de remarquer que là où souffle un vent fort, comme par exemple dans la région de Cherbourg, la drosophile aux ailes droites est absente. Seule se rencontre celle dont les ailes sont en V. La raison en est presque évidente. Les ailes droites ne permettent pas de résister au vent, d’avancer contre lui. A supposer que les drosophiles de cette variété y aient été présentes, il y a longtemps qu’elles en ont été emportées. Réciproquement dans d’autres régions, moins ventées, c’est l’autre variété qui peut être moins favorisée, voire mise en difficulté, et qui sera moins présente, voire totalement absente.
C’est pourquoi l’auteur écrit : " l’insecte aux ailes fortes et l’insecte aptère expriment l’un et l’autre la force des vents " (p. 156). Mais ce n’est pas encore ce qu’il faut expliquer. Il ne faudrait pas imaginer que c’est seulement d’une condition, climatique ou autre, que l’espèce subit la pression. Toutes les conditions du milieu interviennent et parmi elles manifestement joue un rôle important la présence de telle ou de telle autre espèce. On sait par exemple le rôle décisif qu’il faut attribuer aux rapports des prédateurs avec leurs proies. Souvent si une espèce se développe plus abondamment que par le passé, c’est parce qu’elle n’a plus de prédateur. Encore faut-il qu’elle ait une proie, car la disparition de celle-ci entraîne la disparition de celui-là.
Les espèces sont tellement liées entre elles et avec les conditions climatiques (température, pression, vent, humidité, etc.), hydrographiques, orographiques, etc. que l’on parle de chaîne alimentaire et d’écosystème, pour dire que toucher à l’un des éléments de la nature entraîne des répercussions sur tous les autres, et que dans l’incapacité où l’on est de calculer tous ces impacts, les conséquences peuvent en être dramatiques. On a pu par exemple vouloir le regroupement et l’agrandissement des parcelles exploitées par le même agriculteur. Cela lui facilite l’utilisation des moyens mécaniques sans lesquels le marché l’élimine. Mais on a vu aussi que la destruction des haies avait entraîné d’une part la disparition des oiseaux, donc le développement, le pullulement des insectes, contre lesquels on a employé massivement les insecticides, qui empoisonnent les productions telles que les céréales, les fruits, etc. et d’autre part le ravinement des terres et l’inondation des villes parce que les haies sont aussi un réservoir d’eau. Je m’arrête ici pour ne pas transformer en autre chose un cours de philosophie. Mais je note que le développement de la science du milieu ou écologie (
oikos, la maison) près d’un demi-siècle après qu’aient été écrites les pages qu’on lit ici (1929), ne pouvait que donner plus de force à la réflexion de l’auteur.Dans l’exposé de Lebrun se trouve une admirable définition du fait. " Les faits ne décident pas (...) Il s’agit de constituer des faits, c’est à dire de rendre l’univers observable " (p. 155). On a l’habitude en effet de dire que entre deux théories, par exemple entre le fixisme et le transformisme, ce sont les faits qui décident. Ce peut être une manière de parler tout à fait acceptable, mais elle risque aussi, faute de précaution, d’entretenir la confusion. Car on peut entendre par là que les faits attendent et que parmi les théories il y en a qui sont scrupuleuses et qui en tiennent compte, et qu’il y en a d’autres qui sont étourdies et qui n’en tiennent pas compte. Imaginer une théorie inattentive aux faits c’est donner ce nom bien légèrement à ce qui n’est qu’une collection de préjugés. Toutes les théories dignes de ce nom sont également attentives aux faits, car aucune d’entre elles n’existe pour une autre raison que l’intérêt qu’elle porte aux faits. Seulement s’intéresser aux faits c’est autre chose que tourner vers eux son attention. Les faits ne sont pas donnés, les faits sont construits.
Ainsi par exemple, et pour en rester aux problèmes de la transformation, au cours de son voyage autour du monde, aux îles Galapagos, Darwin rencontre des animaux que non seulement il n’a jamais vus, que personne n’a jamais vus, mais qui en outre n’entrent dans aucune classification. Beaucoup d’espèces nouvelles sont ainsi trouvées par lui dans ces îles très anciennement détachées du continent américain. Il trouve en particulier l’ornithorynque. Celui-ci est effectivement un animal qui, au regard des classifications, est très bizarre. Il ne savait pas qu’on ne pouvait à la fois être ovipare et mammifère. Quand on est respectueux de la classification ou bien on pond des œufs, comme font les poissons, les oiseaux, les reptiles, ou bien on allaite ses petits, ce qui est le cas des vivipares comme sont les mammifères. Il faut choisir. Eh bien, l’ornithorynque, qui n’a pas lu les zoologistes, fait les deux. Mais quel est le fait ? Certes c’est un fait qu’il existe des ornithorynques. C’est un autre fait qu’à la fois il pond des œufs et allaite ses petits. Mais ces faits mêmes n’ont de sens que dans une théorie. Le fait de pondre et d’allaiter à la fois n’est remarqué que dans une théorie qui dissocie les deux, comme le font les classifications de la fin du XVIIIe siècle. Mais l’homme des îles Galapagos, s’il y en a un, quelque Vendredi, ou même Robinson, s’en moque. C’est encore trop dire : il ne le voit même pas. Pour lui il y a cet animal, comme il y a aussi et à côté de lui la tortue de mer, et à côté d’elle le perroquet, et aussi la mouche, drosophile ou tsé-tsé. On a déjà distingué, dans le troisième Entretien, le fait de l’événement.
Pour être complet il faut expliquer ce qu’est le fait. Pour l’esprit nourri de zoologie la découverte de l’ornithorynque n’est pas encore un fait, quoique pour lui seul elle puisse en devenir un. Toutefois il y a là une alternative : soit le fait est qu’il faut réviser la classification afin d’y faire une place à cet animal, soit le fait est qu’il y a transformation des espèces et que la sienne ne s’est pas développée ailleurs ou bien en a disparu. La réponse ne peut être obtenue en examinant seulement l’ornithorynque, aussi attentivement qu’on voudra, même en écarquillant les yeux. Ce n’est pas une affaire d’observation, encore que sans l’observation rien ne soit possible. Des deux hypothèses qui sont en concurrence, à supposer qu’elles ne soient que deux, l’une a une puissance d’explication que n’a pas l’autre. De la même manière qu’entre Ptolémée et Copernic, entre Cuvier et Darwin la différence tient en ceci que l’hypothèse du second est plus puissante que celle du premier. Pourquoi la paléontologie montre-t-elle des espèces qu’on ne voit pas aujourd’hui ? Pourquoi trouve-t-on sur certains continents des espèces qu’on ne rencontre pas sur les autres ? Ces questions ne se résolvent pas si l’on tient que la classification est un plan de la Création. Par contre l’univers des vivants devient observable avec l’hypothèse darwinienne. Et assurément la théorie théologique de la Création, encore que sur le fond elle ne soit pas réductible à l’image de la Création faite au commencement des temps, perd un point d’appui avec le triomphe de la thèse transformiste, parce que l’image à laquelle elle est ramenée y perd sa légitimité.
Il faut maintenant prendre un peu plus de recul et regarder de plus loin quel est ce mode de penser qui se voit à l’œuvre dans la pensée darwinienne. Il consiste à désubstantifier ses objets, à les destituer même du statut d’objet dans la mesure où celui-ci implique identité et permanence, fixité et stabilité, et encore parce qu’il implique une séparation d’avec les autres. Ce que l’auteur montre opérant ici c’est une pensée que Marx reconnaît comme dialectique (cf. Engels, Ludwig Feuerbach et la fin de la philosophie classique allemande, quatrième partie). C’est une pensée qu’on peut définir dialectique au sens marxiste premièrement parce qu’elle éjecte la substance, ce que l’auteur appelle l’inhérence, et deuxièmement parce qu’elle fait du mouvement dans le rapport qu’entretiennent les choses la cause de leurs transformations, de leur apparition et de leur disparition. L’auteur ne cesse d’insister sur ce point, que dans cette conception de l’existence tout est extériorité. Par exemple il voit dans le transformisme sous sa forme darwinienne le moyen de concevoir " enfin toute la nature d’un vivant comme extérieure à lui " (p. 157). Cette esquisse de théorie écologique montre les relations de dépendance réciproque qui règlent la vie et la nature même des espèces et identiquement les relations de dépendance réciproque qu’on trouve entre les espèces biologiques et leurs conditions non proprement biologiques d’existence. Que tout soit relations et non pas substance, telle est la pensée dialectique. Il est vrai que l’auteur ne donne ce nom ni à elle ni à sa propre pensée. Cependant la confrontation de ses propres exigences avec celles de la pensée marxiste importe plus que le nom qu’il leur donne... ou ne leur donne pas, puisqu’il s’abstient de les nommer.
Ce n’est pas par hasard ni par goût personnel qu’il parle en cet Entretien de biologie. Il y a des matières qui plus que d’autres rejettent le principe d’inhérence. Ainsi la physique est de celles qui s’en sont le mieux accommodées, elle a longtemps été dominée par la mécanique, c’est à dire par une conception du déterminisme réduite à la relation de la cause et de l’effet. On a vu dans l’Entretien précédent les efforts de l’auteur pour donner de cette relation une interprétation qui fût plus complexe et en fait déjà incompatible avec la notion d’inhérence. Mais une telle interprétation n’est pas celle des physiciens et jusqu’à la fin du XIXe siècle elle les eût simplement fait rire. C’est une conception de la mécanique éclairée par le rejet de la notion de substance, lequel rejet constitue un principe de la dialectique au sens marxiste, avec le recul que donnent les avancées de cette pensée dans les autres domaines de l’activité scientifique. Il est vrai qu’au XIXe siècle dans le domaine propre de la physique on rencontrait déjà avec la thermodynamique et son principe de l’équivalence de la chaleur et de l’énergie mécanique une des premières applications de cette pensée. La physique atomique ne viendra qu’au XXe. Cependant c’est dans la biologie que semble se manifester avec le plus de force l’exigence de ce mode de pensée.
Qu’exige en effet le transformisme darwinien, loué par l’auteur ? En premier lieu il postule un processus, au cours duquel la contradiction dans la nature entre une espèce telle qu’elle est constituée et les conditions nouvelles où elle vit, d’abord tolérable, mûrit et devient tellement insupportable qu’elle exclut de l’existence l’espèce en question. Ensuite il implique que la vie ne peut s’en sortir, je veux dire se poursuivre, qu’en inventant du neuf bien sûr, c’est à dire une espèce nouvelle, qui va pouvoir s’accommoder des conditions telles qu’elles sont, mais seulement à partir du vieux, c’est à dire à partir des seules variétés existantes ; cela impose de penser que la sélection en privilégiant une variété donnée dans des conditions qui ont varié quantitativement (un peu plus chaud, un peu moins de proies, etc.) peut produire un saut qualitatif, et rendre supportable l’intolérable. Enfin il demande que les termes qui étaient contradictoires dans l’état antérieur de la nature (une espèce donnée et ses conditions d’existence) soient conservés dans l’état postérieur où néanmoins ils ne seront plus contradictoires. Ces exigences sont inadmissibles à un esprit tel qu’on le dit vulgairement logique ou cartésien. Mais si elles sont excessives pour une pensée qui repose sur le principe d’inhérence, par contre elles sont constitutives de la pensée transformiste darwinienne. L’auteur des Entretiens les fait manifestement siennes, comme déjà les faisait siennes l’auteur du Capital avant même la publication de l’Origine des espèces. Aussi, bien que le premier réserve le nom de dialectique à une pratique tout à fait différente, à cette habitude blâmable de ne trouver de lien que d’une idée à l’autre, peut-on très légitimement dire qu’il pense dialectiquement au sens du second. Il n’est assurément pas seul à assumer une pareille destinée. Peut-être l’un des plus subtils éclaireurs de la dialectique prise en ce sens est-il Jean-Jacques Rousseau, tel qu’on le voit à l’œuvre dans le début du chapitre VI du Contrat social. La manière en effet dont il surmonte la contradiction entre la revendication de sécurité et celle de liberté manifeste exactement les mêmes exigences exprimées ci-dessus. Il suppose atteint " un point " qui ne renvoie nullement à un moment historique, mais qui marque les nécessaires conditions d’une association qui soit réellement autre chose qu’un despotisme. Sans que Rousseau imagine un seul instant d’appeler dialectique sa propre pensée, il n’en est pas moins vrai qu’elle l’est. Ce n’est d’ailleurs pas un fait ponctuel, puisqu’il se retrouve dans le chapitre VIII. La raison en est presque évidente : la connaissance de l’homme, plus encore que celle de la vie, a besoin de la dialectique, en particulier pour penser la liberté dans les conditions de la cité.
Ce n’est pas un secret que l’émergence du mécanisme au XVIIe siècle a constitué pour la liberté une redoutable objection. Les Entretiens suivants y feront allusion. Comment pourrait-il y avoir des volontés libres dans un univers où tout n’est que relations de cause à effet ? " Ce qui effraye les hommes et les rend tristes, c’est qu’ils imaginent que cet avenir, qu’ils ne savent prévoir, est néanmoins prévu " (p. 137). Le mécanisme qu’on ne comprend pas tourne au fatalisme. Là-haut, sur le grand rouleau, tout est déjà écrit : et qu’il y a cette classe d’hypokhâgne, et qu’il y a devant elle un professeur nommé Dorion, et qu’il lui parle d’Alain et de la dialectique. Les élèves ne sont pas libres d’être là ou ailleurs, le professeur n’est pas libre de dire cela plutôt qu’autre chose, etc. puisque Celui qui pourrait lire le grand rouleau y aurait d’avance lu tout cela. Les philosophes des XVIIe et XVIIIe siècles déploient des trésors de subtilité pour prouver que toutefois l’homme est libre (Leibniz, Kant). Car il faut bien qu’il le soit afin qu’il soit juste de le punir du mal qu’il fait. Mais si le monde n’est pas une piste de billard, il n’y a plus besoin de contorsions idéologiques pour préserver la liberté humaine. Le monde n’est pas un système clos. Les conditions qui rendent à la fois possible et nécessaire le réel sont en nombre indéfini. Cela implique qu’en cette existence tout est extériorité. Cependant la conscience elle aussi est un fait, la mienne et celle des autres humains. L’action éclairée au sein de ces innombrables conditions a certes ses impossibles, mais elle a aussi ses possibles. " La liberté, dit le vieillard, est peut-être la seule qualité occulte " (p. 160). Que dans l’existence tout soit extériorité signifie qu’il n’y a en elle nulle conscience. Là où au contraire il y en a une se trouve le lieu d’une activité dont on peut dire qu’elle est voulue, qu’elle répond à une intention, qu’elle vise un but, donc qu’elle est libre. Mais c’est une question sur laquelle il faudra revenir.
(SEPTIEME ENTRETIEN)
C’est à nouveau sur l’existence que roule l’Entretien. Mais il n’en traite pas de la même manière que le précédent. Il ne s’agit plus ici de mettre en évidence la multitude indéfinie des conditions qui font un événement et de rejeter l’idée du système clos. Il faut à présent en développer la conséquence, dans la discussion approfondie d’une philosophie célèbre. L’objet de cette nouvelle journée est donc plutôt d’établir que l’existence n’est pas dans les qualités que l’on perçoit des choses, parce que celles-ci ne renvoient au contraire qu’à la conscience de celui qui perçoit et non proprement aux choses, comme Berkeley l’a si bien montré. Il y a juste un point dont celui-ci ne dit rien, et pour cause ! " Il a manqué à Berkeley de manier la pelle et la pioche ; tout lui venait comme un dîner d’évêque " (p. 169). Quiconque s’affronte réellement à la nature, afin de la soumettre aux besoins humains, est bien obligé d’admettre qu’il est dans l’impossibilité de changer ces qualités par décret, comme par un coup de baguette magique, que la plus petite partie n’en peut être altérée sans que les multiples relations qu’elle entretient avec son environnement n’exigent aussi une application de l’effort sur ces dernières, et que de proche en proche il y faut bien souvent beaucoup de travail. Il n’en va pas ici comme des états d’âme. On ne peut rien obtenir sans mettre en jeu les forces de son corps, c’est à dire jamais autrement que par une activité qui coûte de la peine.
La philosophie exprimée dans les Principes de la connaissance humaine (1710) n’est pas une philosophie méprisable, au sens du moins où on pourrait la prétendre faible. C’est au contraire avec une force certaine qu’elle déploie les conséquences qui découlent du principe de la thèse empiriste. L’évêque de Cloyne est un lointain héritier de la pensée de Protagoras, de cette pensée plus sophistique que vraiment philosophique, qui revient éternellement faire de la sensation la connaissance elle-même (cf. Platon, Théétète). Sur cette base on peut éventuellement formuler des propositions moins choquantes que les siennes, mais elles seraient aussi plus inconséquentes. Il montre au fond avec une logique implacable à quoi conduisent les prémisses qu’il se donne et, à la limite, cette œuvre est un remède contre elles, comme on dit d’une personne repoussante qu’elle est un remède contre l’amour.
Mais ce n’est que par commodité, parce qu’on s’appuie implicitement sur le modèle bien connu du syllogisme, qu’on peut attribuer à cette philosophie plusieurs prémisses. Il lui suffit en réalité d’une seule. Je viens d’ailleurs de l’énoncer dans les termes qui appartenaient à Protagoras. Dans ceux qui appartiennent à Berkeley cette proposition devient : j’appelle idée ce que l’entendement perçoit. Il faut en mesurer l’audace. D’une part c’est l’expression, dans le langage qui est celui de ce philosophe, du principe selon lequel il n’y a dans l’entendement rien qui n’ait d’abord été dans les sens. Mais en même temps c’est déjà très clairement le refus d’attribuer à des objets ce qui est perçu. Ce n’est assurément pas la première idée qui est la plus audacieuse, et la seconde à elle seule n’aurait pas la solidité nécessaire pour résister aux objections. Ce qui est fort c’est de donner à la seconde son fondement dans la première. Berkeley voit très clairement qu’à refuser à l’entendement toute activité, à ramener la connaissance à une simple réceptivité, on retire du même coup à celle-ci toute objectivité, c’est à dire que non seulement on la relativise en lui donnant pour référent le sujet qui perçoit, mais qu’on enlève à l’objet jusqu’à son existence. Cette philosophie nie l’existence de la matière et ne la reconnaît que premièrement aux sujets qui perçoivent et deuxièmement aux " idées ". C’est de ces dernières qu’elle dit : " Their esse is percipi " (§3).
Le point de départ est donc assez commun. Il est dans une interprétation superficielle de la connaissance humaine. Il est à coup sûr extrêmement difficile d’élaborer une théorie de la connaissance et les grands philosophes se reconnaissent à ce qu’ils y consacrent une bonne part de leur œuvre. Les Entretiens au bord de la mer, par exemple, cherchent à constituer une philosophie de la connaissance. Toute la question qu’une telle théorie a la tâche de résoudre est finalement de savoir si l’on va reconnaître à l’esprit un rôle actif dans la constitution du savoir, ou si au contraire on ne va reconnaître comme savoir que ce qui vient des sens à l’esprit, celui-ci étant alors réduit à un rôle de réception. Alors que certains auteurs admettent des réminiscences (Platon), des notions primitives (Descartes), des idées innées (Leibniz), ou des concepts purs (Kant), afin de sauvegarder l’activité de l’entendement dans la connaissance, Protagoras, Locke, évidemment Berkeley, puis Hume au contraire la refusent et n’accordent à l’entendement qu’un rôle passif : il enregistre ce qui lui vient des sens. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle ce qui vient des sens est appelé " idée " : il n’y a dans l’entendement pas d’autre idée que le produit de la sensation. Alors la connaissance se constitue par une sorte d’accumulation, une idée étant le produit d’une sensation ou d’une somme de sensations. Il n’est pas nécessaire d’aller maintenant au-delà de ce point dans l’exposé de la théorie de la connaissance que partagent tous les empiristes.
La suite de la doctrine à laquelle font allusion les Entretiens est beaucoup moins commune. La question qui y est examinée est de savoir ce qu’on peut alors appeler un objet. Assurément certaines sensations se présentent ensemble de telle manière que je suis tenté de les associer et d’en faire un objet. Mais ce ne sont en fait rien de plus que des " collections d’idées " (§1), c’est à dire que le lien qu’il y a entre elles en effet est tout subjectif et nullement objectif. Allant plus loin que ses prédécesseurs Berkeley refuse de passer de la proposition que je perçois à la proposition que je perçois quelque chose. C’est là que se tient son " immatérialisme ". " Il y avait une odeur, c’est à dire on odorait ; il y avait un son, c’est à dire on entendait ; une couleur ou une forme, on percevait par la vue ou le toucher " (§3). Dès lors que la réalité de la connaissance est dans la sensation, la réalité du connu n’est non plus nulle part ailleurs que dans la sensation. Ce qui est senti c’est évidemment la sensation, supposer qu’autre chose est senti est une conjecture superfétatoire. Ce n’est par conséquent qu’une " opinion étonnamment prédominante " (§4) que de croire qu’au-delà de la sensation il y a quelque chose d’autre qui est senti.
L’existence ne peut par conséquent pas se dire d’autre chose que de la sensation elle-même et, bien sûr, du sujet qui perçoit. Pour la première être n’est rien d’autre qu’être perçue (percipi), pour le sujet être c’est percevoir (percipere). Quelque chose qu’on appellerait le monde extérieur ou la matière, c’est une supposition qui n’a pas de sens. La seule existence est de nature spirituelle, soit qu’il s’agisse de l’esprit lui-même, soit qu’il s’agisse de ses " idées ". Il est vrai qu’il se pose maintenant un problème délicat. En l’absence d’une matière ou d’un objet de la sensation, comment est-il possible que les esprits s’accordent ? Comment se peut-il par exemple que l’un s’accorde avec l’autre pour voir par la même fenêtre le même paysage, qu’ils s’entendent pour dire quels sont les prétendus objets qu’ils y voient, et quelles qualités ils peuvent d’un consentement mutuel leur attribuer ? Mais l’évêque anglican a pensé à tout. Les idées ne sont pas des hallucinations des esprits autonomes, ce sont en quelque sorte des messages, et autant de preuves, de l’existence d’un " Esprit éternel " (§6).
Ainsi il faudrait renoncer à l’existence du monde extérieur, on serait bien incapable d’apporter une preuve de son existence. Il peut être utile de mentionner un autre argument contre celle-ci, parce qu’il est assez connu. On se souvient que Descartes en ses Méditations fait réflexion sur les connaissances du monde extérieur que lui apportent ses sens. Quoique les jugeant incertaines il trouve excessif d’en tirer la conclusion que tout y serait faux et qu’elles lui présenteraient une image délirante de la réalité. Ce ne sont pas des hallucinations. Certains peut-être s’imaginent qu’ils sont des rois vêtus de pourpre, ou qu’ils ont un corps de verre, alors qu’ils ne sont que de pauvres bougres, tout nus dedans leur lit. Ce sont des fous. Mais il lui revient aussi que dans son sommeil il lui arrive de rêver et de croire des choses semblables et aussi peu fondées que celles que s’imaginent les fous. S’arrêtant sur ce point il cherche quelle est la différence entre la veille et le rêve. A sa grande surprise il se rend compte qu’il n’y a aucun signe qui puisse lui assurer qu’il ne rêve pas. Car c’est seulement quand on est sorti du rêve qu’on peut le critiquer et déclarer qu’il n’était qu’un rêve. Aussi doit-il très sérieusement se demander si présentement il ne rêve pas et ne va pas tout à l’heure, en s’éveillant, critiquer ce que présentement il croit fermement. " Supposons donc que nous sommes endormis ", conclut-il. Le lecteur qui s’arrêterait à ce point de la première Méditation ou qui l’isolerait pourrait voir en Descartes le père fondateur de l’immatérialisme.
On peut maintenant se demander quel remède apporter à cette doctrine. Le but qu’un philosophe peut poursuivre en l’exposant n’est assurément pas de convaincre de sa véracité. Peut-on sérieusement douter de l’existence du monde extérieur ? Comme il ne peut y avoir réellement de doute à ce propos, il est vain de perdre son temps à chercher contre Berkeley une preuve de son existence. Mais il sera utile de réfléchir à ce qu’implique un débat sur la question de savoir s’il y a une preuve de l’existence du monde. Chercher une preuve c’est se situer encore dans la perspective qui est celle de cette doctrine, c’est ne considérer les idées que comme un produit des sens dans l’entendement passif. Il est sûr que chercher dans cette voie un argument décisif en faveur de l’existence de la matière, c’est chercher la quadrature du cercle. Si cette doctrine a une utilité, c’est de manifester avec la plus lumineuse évidence le lien qu’il y a dans une théorie de la connaissance entre le postulat empiriste et l’impossibilité de penser l’existence. L’évêque de Cloyne est un homme à qui le dîner est servi. Tandis qu’il écrit son livre des serviteurs s’activent pour lui préparer le repas. Le jardinier, le cuisinier riraient s’ils pouvaient lire ce qu’il écrit. Car il ne suffit pas de Dieu pour envoyer le dîner. Il y faut leur travail. Même sa femme rirait, car si elle ne veillait pas à l’ordre du palais, si elle ne donnait pas ses directives au jardinier, au cuisinier et aux autres serviteurs pendant que Monseigneur écrit ses balivernes, celui-ci n’aurait pas de dîner. Il y faut son travail. " Les philosophes savent-ils assez qu’on ne les prend point au sérieux ", demande l’auteur (p. 168). Qu’on laisse seulement Monseigneur un jour sans manger ni dormir, comme Alain le fait dire au Huron dans un Propos (du 17/06/1922), on verra alors si sa philosophie est sérieuse.
La question de l’existence n’est pas d’ordre spéculatif et il n’y a d’ailleurs pas de question. Enfermé dans sa tour d’ivoire le philosophe le plus fécond ne découvrira aucune preuve de l’existence. On peut s’en assurer d’ailleurs en examinant le prétendu argument ontologique. Celui-ci, comme on sait, a été inventé par Saint Anselme, abbé du Bec-Hellouin qui, ultérieurement arrivé de Normandie avec Guillaume le bâtard est devenu évêque de Canterbury. Dans le Proslogion (environ 1070) cet auteur cherche une preuve décisive de l’existence de Dieu. Certes c’est de Dieu qu’il veut prouver l’existence et non pas du monde. De celui-ci il ne doute pas. De Dieu non plus d’ailleurs, mais comme il y a des " insensés " qui le nient (y compris dans leur cœur) il veut arrêter net leurs insanités. Il affirme donc que chacun conçoit Dieu comme un être absolument parfait. Or, poursuit-il, si l’on venait à dire qu’il n’existe pas, il en serait moins parfait, ce qui est contraire à l’hypothèse. Il ne peut donc pas ne pas exister. L’argument consiste à déterminer l’existence comme une perfection. C’est à dire qu’il raisonne sur l’existence comme si elle était une idée, et il attribue à Dieu l’existence comme il attribue au triangle rectangle un angle droit. Il est cependant clair que ce genre de raisonnement n’a jamais fait exister le triangle rectangle. L’argument ontologique est sévèrement critiqué par Kant dans la Dialectique transcendantale et l’on ne peut que s’accorder avec lui pour dire que l’existence ne se déduit pas. Fût-elle celle de Dieu. " L’existence n’appartient pas à cette chose ou à telle autre ; elle n’est que le rapport extérieur, d’après lequel il n’arrive rien en aucune chose que de ce qui n’est pas elle ", dit le vieillard (p. 170).
Quand bien même la preuve ontologique ne serait pas vicieuse elle ne prouverait pas ce qu’on veut qu’elle établisse. Car ce qu’on veut obtenir par elle ce n’est pas qu’il existe un être absolument parfait, c’est qu’existe le Dieu des religions monothéistes, créateur, juge et rémunérateur, un Dieu qui entre avec les hommes dans au moins ces trois sortes de rapports. En appelant Dieu l’objet de l’argument ontologique on n’a encore fait dans cette direction qu’un tout petit bout de chemin. L’être absolument parfait est-il mon créateur, est-il celui qui à la fin des temps me jugera, est-il celui qui me récompensera du paradis ou me châtiera de l’enfer ? Pour cela il faudrait que cet " être ", dont l’" existence " a été établie indépendamment de l’existence de tout autre, ait néanmoins des rapports avec moi. Or j’ai beau chercher, je ne vois pas en quoi je suis concerné, ni moi ni qui que ce soit, par un tel " être ". Ce qui est à part soi est en fait hors de l’existence. L’existence est dépendance et interdépendance. Le Dieu de l’argument anselmien est tout au plus le Dieu épicurien, celui qui peut-être existe, mais qui sûrement est ailleurs, dans un autre monde que le mien, celui qui peut-être regarde ce que font les hommes, mais qui sûrement n’a pas de législation à leur imposer.
On retrouve la même argumentation employée par Descartes en faveur de l’existence de Dieu dans sa cinquième Méditation. Il y a toutefois dans la troisième un argument fort différent de celui de Saint Anselme. Parmi ses idées le philosophe en trouve une à laquelle il ne peut attribuer la même origine qu’aux autres. L’idée de cheval est évidemment empruntée à l’extérieur, au monde sensible ; l’idée de centaure ou celle de licorne, quand bien même de tels êtres n’existent pas, ne sont rien d’autre néanmoins que des composés formés par lui d’éléments qui eux aussi sont issus du monde sensible. Les idées les plus abstraites en sont tirées elles aussi comme des généralisations, c’est à dire en ne tenant pas compte de telle ou telle qualité particulière. Ainsi l’idée du quadrupède est celle de l’animal qui peut être indifféremment cheval ou chien ou encore autre chose. Elle est formée par moi, issue du cheval, pourvu que je ne tienne pas compte de sa taille, de sa forme, de sa couleur, de son alimentation, ni de beaucoup d’autres choses encore. C’est cela qu’on peut appeler une abstraction ou une idée générale.
Mais l’idée d’infini est une idée singulière. Elle ne peut pas être formée à partir de celle du fini. Car en prolongeant le fini au-delà de ses limites, et même en le prolongeant ainsi autant qu’on voudra, on ne formera encore que l’idée d’indéfini. En outre, contrairement à ce que les mots semblent indiquer, ce n’est pas l’infini qui est la négation du fini, car c’est l’infini qui est affirmation, positivité tandis que le fini n’est que négation, limitation. C’est donc le fini qui est la négation de l’infini. Ce n’est par conséquent pas par le fini qu’on peut penser l’infini, mais c’est au contraire par l’infini qu’on peut penser le fini. Descartes doit donc reconnaître qu’il ne peut pas être l’auteur de l’idée d’infini. Elle n’a pu être mise en lui que par l’être infini, lequel par conséquent existe nécessairement. Pourvu qu’on ne prétende pas lier l’être infini aux notions anthropomorphiques et puériles de créateur, de juge ni de rémunérateur, cet argument est plein de sens et il est autre chose que le précédent. Il met en évidence qu’il y a dans l’exercice de la pensée autre chose que son objet, l’existence, qu’il y faut en outre une activité de l’esprit. Au fond cette preuve, parce qu’elle montre l’irréductibilité de la pensée à l’existence, fait tout le contraire de la preuve ontologique car elle ne montre pas tant qu’existe un être que je conçois, puisqu’il ne s’agit que de la pensée elle-même, que la séparation radicale de l’existence et de la pensée.
L’existence n’est donc pas quelque chose que les philosophes rencontrent dans leurs arguments, pas plus pour établir qu’elle est que pour établir qu’elle n’est pas. Par contre le peintre, et particulièrement celui qui tente de capter les couleurs de la mer, voit de ses yeux un perpétuel changement, dans lequel tout agit sur tout, et qu’on ne peut pourtant diriger à son gré. " Ce monde n’est pas un jeu d’images ". Les enfants qui regardent trop, ou trop exclusivement la télévision n’apprennent pas à distinguer la réalité d’un simple jeu d’images. Ils ont une conception magique de la réalité. Assurément elle n’est pas d’aujourd’hui et les contes de fées ont toujours été appréciés. Le coup de baguette magique fait paraître ou disparaître au gré de la fée tout un monde, qui pour cette raison est enchanté. Il en va de même sur l’écran. L’un succède à l’autre ou bien le même est ailleurs sans que les enfants sachent comment, celui-ci est à nouveau là alors qu’il a été précédemment tué, etc. Il en va de même d’ailleurs dans les feuilletons, j’entends les romans à publication épisodique, tels que le fameux Rocambole, tellement emblématique que sur son nom a été formé un qualificatif qui dit bien ce qu’il veut dire.
Mais, conte de fées ou feuilleton, il y avait un moment pour y entrer, se donner le plaisir de l’irrationnel, et un moment où il fallait le quitter, retourner au réel. La différence avec eux de la télévision c’est qu’elle est omniprésente, c’est que certains vivent devant elle. Cette dernière expression est d’ailleurs en deçà de la vérité. Sans parler de la débilité des scénarios, le résultat de la simple assiduité devant l’écran est la déréalisation du monde extérieur. Dans la mesure où le spectacle de l’écran détourne tout simplement du rapport au réel, il impose une idée fausse du réel. Ce n’est pas que le réel soit noir au lieu que l’image est rose ou réciproquement que le réel ne soit pas toujours aussi moche que ce qui est montré ; ce n’est pas que ce qui est montré soit autre chose que la réalité, une féerie, tant noire que rose. Ce qui est déréalisant c’est que se substitue au rapport avec le réel le rapport avec des images. Car le rapport dans lequel s’établissent non seulement les qualités du réel, mais son existence même, est un rapport pratique et non spéculatif. L’immatérialisme de Berkeley n’avait jamais trouvé de meilleur soutien que la télévision. Bien qu’elle ne parle jamais de lui, parce qu’elle permet de confondre l’existence avec un jeu d’images, parce qu’elle exclut le travail, elle fait de tout ce qu’elle montre un repas d’évêque et de celui qui la regarde un évêque attablé.
L’existence du monde c’est d’abord sa résistance aux vœux. Ce n’est que dans les contes de fées ou les scénarios télévisuels qu’on destine aux enfants (mais à travers lesquels d’autres qu’eux aussi, alors qu’ils ont atteint un âge avancé, demeurés, se représentent le monde) qu’une baguette magique ou un " pouvoir " mystérieux peuvent rompre l’ordre des choses. Celui-ci n’est alors qu’une hallucination. Si le monde cependant n’était qu’une hallucination, il suffirait de diriger habilement son esprit pour " percevoir une idée " plutôt qu’une autre, pour voir une chose plutôt qu’une autre. Mais quiconque a l’expérience " de manier la pelle et la pioche " est définitivement guéri des spéculations à la manière de Berkeley. Il sait quels efforts il faut fournir pour changer ne serait-ce qu’une toute petite partie du spectacle qui s’offre à ses yeux. C’est qu’aucune partie, si petite soit-elle, n’existe indépendamment des autres. Il ne suffit pas de peindre en rose la chose noire. Car aucune chose n’est rose par elle seule, ni noire. Mais elle l’est par son rapport à toutes les autres, dont la quantité est indéfinie. La pelle et la pioche sont les images du travail, comme la faucille et le marteau. Peu importe l’outil avec lequel, comme une arme en main, on affronte l’existence. Ce qui compte c’est qu’on ne peut avoir d’idée vraie de l’existence si d’une manière ou d’une autre on ne s’est pas donné quelques suées pour la changer. Et d’ailleurs le premier outil du travail n’est autre que le corps humain lui-même. C’est lui qui fatigue. D’où l’importance du clou, de la vis, etc. pour en diminuer la peine.
On s’aperçoit alors qu’il n’y a pas de raison dans l’existence, que l’existence est irréductible à l’essence. Elle est l’imprévu, l’impossible à prévoir. En face d’elle tous les calculs sont insuffisants ; il n’est pas possible qu’elle s’y soumette. " Jamais l’existence d’une chose ne se définit par la nature ou l’essence de cette chose, mais toujours au contraire par des conditions étrangères " (p. 172). C’est pourquoi l’homme, en ce qu’il a de spécifique, c’est à dire en ce qu’il est un animal qui essaie d’être et qui ne se contente pas d’exister, apparaît stupidement broyé par l’existence. On aimerait que ce qui survient à un homme, ce qui ne dépend pas de lui, soit à la mesure de ce qu’il est, conforme à son essence. On aimerait que Hamelin ne périsse pas de la noyade, que Hegel ne périsse pas du choléra, que Descartes ne périsse pas d’un refroidissement. C’est trop bête ! Ce n’est d’ailleurs pas seulement le terme de l’existence dont on souhaiterait qu’il fût conforme à l’essence de celui qui existe, ce sont aussi les divers événements qui y surviennent. Mais ce qui relève de la rencontre, autrement dit du hasard, est sans rapport avec la nature de l’homme. Spinoza affirme fermement qu’il n’y a rien dans l’essence de l’homme qui explique sa maladie ni sa mort. L’homme est par essence éternel. Aussi tout ce qui lui arrive pour briser son existence est-il fondamentalement scandaleux.
Il faut accepter qu’il en soit ainsi et que rien dans l’existence ne rende justice ni à la bonté ni à l’intelligence. Faut-il pour autant être fataliste ? La notion de fatalisme s’entend généralement comme expression de l’impuissance devant l’existence, comme renoncement à faire quoi que ce soit sous le prétexte fallacieux que ce qui arrivera est de toute façon ce qui doit arriver. " Inch Allah ", disent les fatalistes, en attendant que tombe du ciel la solution de leurs problèmes. Cependant le fatalisme pourrait au contraire se comprendre comme une sorte d’art de la navigation. Celui qui prend la mer ne se dit pas que le destin a de toute éternité arrêté le jour où la vague fatale l’engloutira. Ou s’il le dit ce sont des mots qui n’influent heureusement pas sur sa conduite. Car celle-ci ignore le renoncement. Il y aurait ici une autre sorte de fatalisme, qui consisterait à renoncer aux beaux plans préparés à l’avance et à tirer parti de l’événement qui se présente pour aller où on avait l’intention d’aller.
(HUITIEME ENTRETIEN)
C’est à la liberté qu’on revient maintenant. Il faut distinguer combien les termes dans lesquels l’auteur traite la question sont originaux, sinon on ne voit même pas quelle est la réponse qu’il y apporte. Saint Thomas, qui n’était pas du tout troublé par le déterminisme, rendait fort joliment compte de la possibilité de la liberté humaine en ces termes : " Parmi les autres êtres, la créature raisonnable est subordonnée à la providence divine d’une manière plus excellente, en tant qu’elle devient elle aussi participante de la providence, étant capable de prévoir pour elle-même et pour les autres " (Somme théologique, I
a IIae, qu 91). A son profit Dieu a donc fait une exception dans l’ordre de la nature, et il n’y a pas à la comprendre autrement que comme une effet de sa volonté. Plus tard cependant le principe du déterminisme sous sa forme mécaniste a posé aux philosophes un énorme problème. Comment est-il possible, se sont-ils demandé, de le concilier avec ce qui n’était rien de moins pour eux qu’un autre principe, la liberté de l’homme ? Afin de ménager la possibilité de celle-ci, Descartes avait distingué l’homme comme un être à part du monde : alors que ce dernier n’était qu’une vaste mécanique dont il entreprenait l’explication dans divers traités, il avait affirmé le libre arbitre de celui-là. Les lettres à Mesland, en particulier celle du 09/02/1645, expriment le caractère absolu, inconditionné, de la liberté d’indifférence conçue comme " faculté positive de se déterminer pour l’un ou l’autre de deux contraires " y compris, " lorsqu’une raison très évidente nous porte d’un côté ", pour aller de l’autre. Il ne justifiait pas l’exceptionalité de cette situation. Kant avait plus de scrupules et, pour s’autoriser le même résultat distinguait l’ordre des phénomènes dans lequel régnait le déterminisme et celui des noumènes où l’homme pouvait être un commencement absolu. Ainsi la fameuse prosopopée du devoir (Critique de la raison pratique, I, I, 3) oppose au monde sensible, au " mécanisme de la nature entière ", le monde intelligible où l’homme n’est soumis qu’aux " lois spéciales dictées par sa raison ". Ces solutions étaient au fond l’une et l’autre théologiques, tout simplement parce qu’elles exigeaient comme la philosophie thomiste que Dieu eût créé l’homme, et l’homme seul, à son image.L’auteur des Entretiens au bord de la mer n’est pas partisan de la subordination de la philosophie à la théologie. De la même façon que Spinoza, celui qu’il appelle le penseur libre, il refuse de traiter du problème dans les termes piégés qui ne laissent d’autre choix qu’une alternative entre le déterminisme sans faille et l’exception voulue par le Créateur. " Il est vrai que tout nous trompe ; sens, inhérence, existence, cause, loi, tout nous trompe " (p. 193). Tous ces termes ont fait l’objet d’une critique approfondie dans les Entretiens précédents. Connaître n’est pas sentir ; il n’y a pas de nature inhérente aux choses ; l’existence est pure dépendance et interdépendance ; il n’y a pas de cause séparée de l’effet ; la loi n’est pas dans les choses, elle est de l’esprit. C’est sous réserve de se souvenir de ces propositions qu’on peut tenter de penser la liberté et on y parviendra d’autant mieux qu’on se passera de ces termes.
Il n’y a pas de preuve de la liberté. Il n’y a déjà pas de preuve de l’existence du monde extérieur, comment pourrait-il y avoir une preuve de la liberté ? Ce qu’on peut prouver c’est que la somme des angles du triangle est égale à deux droits. Encore cela n’est-il vrai que si l’on a admis que par un point extérieur à une droite il passe, à cette droite, une parallèle et une seule. C’est une nécessité hypothétique. Il est très clair que c’est une nécessité qui ne concerne que les idées, qui exprime leur lien entre elles. Mais elle ne concerne pas le monde. Qu’on essaie de concevoir une preuve de la liberté : cela implique que l’homme ne puisse pas, à l’inverse, n’être pas libre, que sa liberté pèse sur lui comme un destin. Pour être très précis cela signifierait qu’il est déterminé à être libre ! C’est la raison pour laquelle il ne saurait aucunement y avoir de preuve de la liberté. Elle n’est pas donnée, elle se gagne. On n’est pas libre, comme on est blanc ou grand, choses auxquelles on ne peut rien, mais plutôt comme on est heureux ou riche, si on s’en donne les moyens.
D’ailleurs " ce dont on ne doute point ne peut être assuré " (p. 193). La certitude ne vient pas de la preuve, elle n’est pas dans la preuve. C’est pourquoi la certitude est autre chose que l’évidence. La preuve peut bien rendre évidente une certaine relation, telle que l’égalité de la somme des angles du triangle à deux droits. Mais ce qui est évident c’est que dès que j’ai admis le postulat d’Euclide je ne peux pas échapper à cette relation. L’évidence de la proposition vient de ce qu’elle n’est qu’une autre manière de dire le postulat. Or il y a une chose que cette évidence laisse en dehors d’elle, c’est le rapport de cet énoncé à l’esprit qui l’énonce. Celui-ci ne peut être inscrit dans aucune formule. Rien ne peut contraindre l’esprit à reconnaître une évidence, c’est au contraire par son seul aveu qu’une évidence est une évidence. Ainsi, à supposer que l’esprit ne puisse mettre en doute la proposition évidente, celle-ci n’est plus qu’une chose et cette chose n’emporte pas l’adhésion de l’esprit. Il n’y a de certitude que d’une vérité construite. La vérité qui par sa seule force s’imposerait à l’esprit, celle dont on aurait une preuve irréfutable, serait lettre morte, ce ne serait pas même une vérité. Il y a donc au moins une liberté, c’est celle de l’esprit, car toute vérité est le produit de l’esprit libre.
Mais ce ne serait pas suffisant. L’impossibilité de la preuve se rapporte également à la preuve de l’existence de Dieu. Sans relever ce qui est dit expressément à ce propos dans la Critique de la raison pure, on peut néanmoins en reprendre les idées qui se rapportent plus précisément à la question de l’existence. Il y a dans la Dialectique transcendantale toute une section consacrée à ce que Kant appelle les antinomies de la raison pure. Antinomies, il appelle ainsi les oppositions insolubles entre arguments valables également, c’est à dire aussi peu l’un que l’autre. Il y en a plusieurs ; elles concernent toutes l’ordre du monde pris globalement et leur insolubilité rend impossible la prétendue cosmologie rationnelle. Celle qui est envisagée ici (pp. 197-198) a d’ailleurs une autre portée, puisque le problème de la cause première, depuis Aristote (Métaphysique
L), est celui de l’existence de Dieu. Des deux arguments l’un est affirmation, c’est la thèse, l’autre est négation, c’est l’antithèse.Je commence par ce dernier. Un effet quelconque ne peut exister que par une cause qui le détermine à exister. Cette cause à son tour ne peut exister que par une autre cause qui la détermine à exister. Etc., etc. On est donc conduit par le principe même du déterminisme à concevoir un enchaînement indéfini de causes et d’effets, sans qu’il soit jamais possible de s’arrêter dans la régression de l’effet à la cause. Dans cette perspective on dira que le moment t de l’univers a sa cause dans le moment t-1, qui lui-même a sa cause dans le moment t-2, qui... t-3, etc., etc. Par exemple et pour rester simple chaque génération a sa cause dans la précédente. Que répond à cela la thèse affirmative ? Elle a à dire que le monde n’est pas seulement possible, qu’il existe actuellement et que pour que cet effet soit actuel, en acte et pas seulement en puissance, il lui faut une cause elle aussi actuelle. Si on remonte indéfiniment d’effet en cause, jamais on ne peut trouver de cause en acte et par conséquent aucun effet n’existe non plus en acte. Il est donc nécessaire de s’arrêter dans la régression et de trouver une cause qui ne soit elle-même causée par aucune autre, une cause qui ne soit pas seulement cause de ses effets mais qui soit aussi " causa sui ", une cause qui existe par soi, une cause première. Ce raisonnement est chez Aristote, et c’est ce qui le conduit à parler de moteur non mu. Les auteurs chrétiens en ont fait le nom philosophique de leur Dieu.
Alain, celui des interlocuteurs de ces Entretiens qui porte ce nom, déclare en ces pages changer d’opinion au sujet de cette antinomie. Alors qu’il aurait jusque là incliné à croire la thèse plus forte que l’antithèse, il penche maintenant en faveur de celle-ci. Car si les arguments sont contradictoires et qu’aucun d’entre eux ne semble pouvoir prévaloir sur l’autre, ils ne se situent pourtant pas au même niveau. L’antithèse suit pas à pas l’existence avec les moyens de l’entendement, qui ne la peut penser qu’en remontant toujours d’un événement tenu pour un effet à l’événement qui peut être tenu pour sa cause et de celui-ci, etc. Comme un chien reste le nez collé à la piste, l’entendement ne quitte pas un instant l’existence. Au contraire la thèse s’autorise à bondir, à faire un saut hardi par-dessus l’existence, par-dessus les relations que l’on peut penser entre les choses pour aller directement, non pas à elle, mais à ce qui l’explique, à ce qui la justifie. Elle veut donner raison de ce qui existe.
Ce n’est donc pas et ce ne peut pas être l’existence qu’elle atteint ainsi, c’est quelque chose qui est au-delà de celle-ci et qui est son idée, son essence. Ainsi la preuve ontologique, et pas seulement la preuve cosmologique, celle qui se trouve plus directement exprimée par la thèse, prétend passer de l’essence à l’existence, mais c’est bien en vain : cela ne se peut pas. Kant déclare qu’entre les deux argumentations on ne peut en trouver aucune qui soit supérieure à l’autre. Ce qu’il veut montrer dans cette section de la Dialectique transcendantale c’est que la connaissance est impossible lorsqu’elle cesse d’appliquer à l’expérience les concepts de l’entendement. Mais au fond, précisément parce qu’elle ne se situent pas au même niveau, elles ne sont pas également en défaut. La thèse n’entretient avec l’expérience aucune sorte de rapport. L’antithèse quant à elle, si elle anticipe trop hardiment sur l’expérience, peut cependant être confirmée par elle puisque ces relations de cause à effet sont justement celles que constitue l’expérience. Ainsi ce n’est donc pas de la même manière que l’expérience, tranchant en arbitre souverain entre eux pourra traiter les deux termes de l’antinomie. En tout cas ce que l’Entretien stigmatise ici c’est bien l’idée d’une existence globale, fermée, d’un système clos qui ne pourrait trouver sa raison d’exister que dans une intervention supérieure.
La référence au spectacle dont le vieillard cherche à faire le dessin, au début du chapitre, est assez éclairante à la fois sur l’existence et sur la liberté qu’y trouve l’action humaine. Le peintre essaie de fixer sur le papier les mouvements que font les goémoniers, récolteurs d’algues sur les rochers. Il faut aller chercher les algues dans l’eau, mais on n’est pas au bord d’une piscine, les vagues montent et descendent. Ce sont d’ailleurs elles qui apportent le goémon. Il faut profiter d’un creux pour s’avancer vers les algues et les tirer à soi avant que la vague ne remonte. Si l’on ne s’avance pas assez on retire trop peu. Si l’on avance trop on risque d’être pris par la vague. Les hommes se livrent à un mouvement comme de danse. Ils sont une belle image de la liberté. Celle-ci consiste dans un rapport étroit avec la nature, un rapport dans lequel on ne parvient à ses fins qu’en portant la plus extrême attention aux éléments et en se soumettant à leur mouvement. Depuis que les soldats de César sont parvenus sur ces rives le spectacle est le même. On n’invente pas les gestes qui assurent le succès de l’action. On les acquiert des anciens. Ceux qui prétendent faire mieux ou autrement ne sont que des imprudents. Les anciens d’ailleurs n’ont rien inventé non plus ; ils se sont inscrits avec leurs forces là où c’était possible dans le jeu des forces de la nature.
A deux reprises dans l’Entretien est cité le fameux mot, est-il de Bacon, " vaincre en obéissant " (pp. 188 et 202). Il montre que l’affirmation de la liberté ne peut nullement consister à prétendre briser les déterminismes naturels, à imposer sa liberté à la nature. Celle-ci, on peut en être sûr, n’a aucun respect pour le fantoche qui imaginerait qu’il est possible de défier ses lois, qui croirait pouvoir la soumettre à la sienne propre. C’est une expression éculée que celle de défi à la pesanteur. L’acrobate, par exemple, ou l’aviateur, pourtant ne contrarient aucunement la pesanteur ; ils ne l’ignorent pas non plus, car ils s’appuient sur elle. La liberté n’est que là. L’homme libre n’est pas celui qui saute de la tour Eiffel sans parachute en disant " je méprise la pesanteur ". Ce n’est assurément pas non plus celui qui est tellement habité par la crainte qu’il n’ose pas même quitter un instant le plancher des vaches. C’est celui qui laisse jouer les forces de la nature et qui inscrit en elles son action, son travail, au moyen de son corps.
Par une manière de retour à l’objet du second Entretien, et sans revenir néanmoins seulement à la vis et au clou, il sera profitable de revenir aux outils, pour en dire quelque chose qui avait alors été omis. L’outil a deux bouts. Ce n’est qu’une manière de parler, car la roue aussi a deux bouts. Elle les a vraiment et pas à la manière dont le globe ou l’hexagone ont quatre coins dans le langage des journalistes. Un bout est celui par lequel l’outil attaque la matière, l’autre est celui par lequel le tient la main humaine. On m’a rapporté que l’archéologue et anthropologue André Leroi-Gourhan avait été le premier à pouvoir dire à quoi servaient certains objets préhistoriques, dont on supposait qu’ils étaient des outils sans concevoir leur usage, simplement parce qu’il les avait pris en main et qu’il avait essayé de s’en servir, tandis que ses prédécesseurs les considéraient comme fait une poule qui a trouvé un couteau. L’outil porte à la fois la marque de la matière qu’il est chargé d’attaquer et la marque de celui qui s’en sert. Lebrun admire le râteau des goémoniers (p. 188). " L’outil même a la forme et l’angle de la chose ; ces dents inclinées du râteau, c’est la plage même qui les a dessinées ". Alain complète : " Cet outil est autant de l’homme que de la chose, et mesuré exactement sur ce jet oblique et sur cette course en arrière, qui assurent la conquête ". L’outil est une sorte de précipité de l’action humaine et à celui qui connaîtrait et l’homme et la matière il n’y aurait aucun outil mystérieux.
Cependant le premier outil de l’homme, celui dont les autres ne sont jamais que des prolongements ou des prothèses, c’est son propre corps. Le corps est l’outil de la marche, de la course, du saut, de la nage. Il est celui de la respiration, de la digestion, par lesquelles je m’assimile le monde et, c’est plus que jamais le cas de le dire, le rend mien. Sans doute dans le corps la main a-t-elle plus de fonctions et plus de noblesse qu’aucun autre organe, comme le relève Aristote, mais on peut ne pas les dissocier et les considérer tous ensemble. Le corps donc est le plus clair précipité de l’action humaine. C’est à dire qu’il est l’instrument de la liberté. " Ulysse, tout en nageant, écoutait le ressac et regardait du haut de la vague (...) Etre un corps, avoir droit de choc, c’est le départ de la puissance " (p. 195). Ainsi les philosophes qui se demandent comment la liberté humaine va pouvoir s’insérer dans le monde, comment ce qui relève de l’initiative va prendre place dans ce qui relève du déterminisme, arrivent comme les carabiniers, toujours et par définition trop tard. Leur problème est mal posé. Ils raisonnent en termes de fin, de moyens, de motifs, c’est à dire qu’ils cherchent à conceptualiser une cause qui ne soit pas tout à fait cause tout en étant quand même une cause. L’homme a des fins qui sont sans égard pour la nature, comment fait-il, se demandent ces profonds penseurs, pour s’insinuer en elle ? Il faut qu’elle le détermine sans le déterminer absolument, tout en le déterminant un peu. Ulysse nage après que Posidon, l’ébranleur de la terre, eut brisé son radeau. Mais alors qu’après deux jours et deux nuits d’effort, du sommet de la vague il apercevait la terre et croyait pouvoir aborder, il entend le ronflement terrible du ressac et il ne voit partout que des récifs effrayants (Odyssée, chant V).La question serait de savoir comment il peut nager.
La réponse est à la fois plus simple qu’il n’y paraît et cependant assez compliquée. La liberté n’est pas à rechercher dans une quelconque indépendance à l’égard des lois de la nature, comme si l’on pouvait suspendre l’action de la loi de la pesanteur ou des diverses lois qui régissent la vie de l’organisme humain. Au contraire de cette vaine chimère de s’abstraire des conditions de l’existence, la solution est de s’y inscrire. On dira certes que de toute façon on ne peut qu’y être inscrit et qu’il n’est au pouvoir de personne de faire autrement. Mais dans la tempête déchaînée par le Dieu offensé soit on se dit qu’on est bien petit et bien faible et que l’issue de la lutte est écrite, soit on nage. Ulysse nage. La liberté ne peut consister à s’extraire des conditions de l’existence pour les dominer. On ne les domine pas. Ou plutôt si, on les domine mais pas autrement qu’en s’y soumettant. Cette soumission cependant, loin de signifier le renoncement, n’est que le moyen de l’action. On n’est pas libre en sortant, ce qui ne se peut pas, du poste auquel on a été assigné par l’existence, on est libre en assumant ce poste.
L’image du poste est sans doute empruntée à l’expérience militaire de l’auteur. Au front devant l’ennemi, et plus généralement dans l’armée, un poste est assigné à chacun et si chacun le tient l’ennemi ne passera pas. Mais elle renvoie tout aussi bien et peut-être encore mieux au travail humain dans la forme d’organisation dont l’exemple a été donné par Taylor et par Ford. Sur la chaîne le travail est dit posté. La fabrication est décomposée en une suite d’opérations qui sont ordonnées, qu’on ne peut pas faire dans un autre ordre. A chaque opération est affecté un poste où est placé un ouvrier dont l’intervention est indispensable à la bonne fabrication. Le travail de chacun n’est rendu possible que par les tâches qui ont été effectuées par les autres sur les postes précédents, et inversement ce sont les tâches effectuées par d’autres encore sur les postes suivants qui lui donnent son achèvement et son sens. Un poste quelconque dépend de tous les autres. C’est une des leçons qu’on peut tirer des Temps modernes de Charles Chaplin. Indépendamment de la question de l’exploitation capitaliste que ce cinéaste montrait bien, lui-même à son poste et nullement à celui de Marx, il est encore possible au spectateur attentif de dire ceci : on peut rêver de s’abstraire de la chaîne, mais ce n’est qu’en y assumant son poste qu’on peut être réellement libre.
Il est en outre très remarquable que le concept de la liberté soit associé à l’image de la chaîne. Même si l’auteur vise par là (p. 202) les relations d’interdépendance qui existent entre le menuisier et l’avocat, l’instituteur et le boucher, etc. davantage que le travail posté, il n’en demeure pas moins que chaque homme apparaît ici comme un maillon lié aux autres, alors que la chaîne est le symbole de la servitude. On dit d’un prisonnier ou d’un esclave qu’il est dans les chaînes. Il faut s’en souvenir pour goûter pleinement cette phrase : " L’homme est libre à son poste. J’entends en un point de cette chaîne des travaux humains, soutenu de provisions et d’outils, aidé et aidant ". Certes une contrainte est exercée par le maître sur l’esclave, mais beaucoup d’autres contraintes sont exercées par tous sur chacun et réciproquement. Or la liberté ne consiste pas à s’affranchir de ces chaînes. Que ferait-on ? Il faut vivre, ce qui ne se peut que dans l’accomplissement des travaux. C’est d’ailleurs ce qui terrorise les bons nègres dans Autant en emporte le vent. Non sans raison, car si on peut leur reprocher d’être tellement accoutumés à l’esclavage qu’ils sont incapables d’envisager la liberté (cf. Rousseau, du Contrat social, I, 4), il est juste aussi de penser qu’ils ont peut-être compris qu’en dehors du travail que leur donne leur maître il n’y a pour eux aucune vie possible.
Les travaux de la terre trompent en quelque manière le regard humain. Les choses semblent immobiles et on croit pouvoir les attaquer selon un plan où tout est écrit à l’avance. Ce n’est qu’une illusion que démentent les travaux de la mer. Le pilote ne cesse de gouverner en cédant. Il ne s’agit pas d’arriver au port en disant, à propos de la vague ou du vent : ça passe ou ça casse ! En agissant ainsi on irait très sûrement à la casse. Le pilote ne passe que parce qu’il plie sous la vague et qu’il plie sous le vent. La réalisation du projet humain, qui est la seule preuve, pratique, de la liberté, suppose " le double appui de la résistance et du changement " (p. 206). Les choses en effet résistent à ce projet que l’homme a formé sans les consulter. Mais aussi les choses ne sont pas immobiles, figées dans leur forme pour l’éternité. Les choses d’elles-mêmes se transforment. Je ne veux pas dire qu’il suffise d’attendre qu’elles veuillent bien prendre la forme désirée pour être satisfait. On pourrait attendre longtemps. Mais c’est le changement qui offre une prise à l’action humaine. " On ne change que ce qui est commencé " (p. 209). Si on conçoit l’homme en face de l’univers et celui-ci clos et immobile, alors aucune place n’est possible pour l’action humaine et la liberté est impensable. Mais si l’on conçoit au contraire l’univers ouvert et l’homme en lui, armé, outillé de son corps, comme Ulysse se jetant dans la mer, alors on sauve sa vie, et pas seulement une fois dans cette tempête, mais à chaque instant en avançant ses projets humains : telle est la liberté.
Le fatalisme consiste à croire que tout est dit. Dans la mer bouleversée par le trident du Dieu ébranleur de la terre Ulysse eût pu être fataliste : tout est foutu, il sent défaillir son cœur et ses genoux. Mais c’est dans le frottement de tous les éléments du monde les uns contre les autres, et leur quantité n’est pas finie, que se trouve une prise pour le plus petit et le plus faible. C’est par là qu’on échappe à l’idée que celui qui connaîtrait tous les éléments constitutifs du réel pourrait tout calculer de ce qui surviendra dans un avenir aussi lointain qu’on voudra. Pour Leibniz le monde est une monade. Son Dieu calculateur a prévu de toute éternité la moindre des choses qui arriverait au moindre d’entre les hommes ; il a prévu cette classe et ce professeur et ce cours. Leibniz a beau protester que l’homme est libre, dans ces conditions finies, parce qu’en tant qu’objet de calcul elles sont finies, ce n’est pas possible. S’il avait raison de concevoir le monde comme le produit du divin calcul, le désespoir serait fondé et, conséquence du désespoir, le fanatisme qui enrage que tout soit écrit et qui s’acharne à justifier ce qui arrive.
Mais la liberté est à l’opposé, dans la ferme résolution de trouver dans le mouvement des choses la faille par laquelle faire passer sa volonté. Tous les éléments imprévus et imprévisibles de chaque instant, parce qu’ils sont pris comme ils viennent, sont pris en compte par l’homme libre et il s’appuie sur eux pour avancer et pour vivre. La vague, le vent, le navire lui-même ne veulent rien. Mais avec ce qu’ils sont, qu’on ne pouvait prévoir l’instant d’avant, le marin fait naviguer son bateau. Toutefois les mains vont alors devant l’esprit, le corps va devant la pensée. La nature se moque des pensées, mais elle est malléable aux mains. " La dernière folie est sans doute de vouloir mouvoir ces mains par une pensée " (p. 209). Une fois encore la navigation est l’image de la politique. Dans la cité et entre les cités il ne faut pas de projets bien ficelés, toujours contredits par les événements, mais il faut savoir saisir à tout instant les potentialités de la situation. C’est éviter à la fois le fatalisme au sens du renoncement, le dogmatisme qui se brise sur l’événement et l’opportunisme qui ne sait plus où il va.
(NEUVIEME ENTRETIEN)
Avant de se disperser, car c’est la fin de l’été, et sans pourtant abandonner leur position de bord de mer, les vacanciers se retournent vers la terre et achèvent leur conversation. Sans l’évocation de l’ordre humain elle eût été inachevée. Après l’ordre mathématique, physique, biologique, le moment est venu de considérer l’ordre politique. Mais il y a deux façons de le prendre selon qu’on a fait ou pas le détour d’entendement que constituent les précédents entretiens. " Nous avons contemplé la puissance nue, d’où nous avons retiré âme, préférence, décret, tout ce que l’esprit enfin y mettait de lui-même " (p. 217). Il y a en effet maintenant un acquis : c’est que l’ordre n’est pas dans les choses. Et cela est de grande conséquence, puisque cela induit ce qu’on pourrait appeler un jansénisme politique, dont l’unique credo est le refus de l’idolâtrie, c’est à dire de l’absolutisme. Dans cette dernière rencontre les interlocuteurs se donnent pour mission de démêler l’esprit et la puissance politique.
Sur la terre " règne le Dieu politique, le Jupiter qui change de nom tous les mille ans " (p. 214). Il y a un puissant contraste entre l’idée du changement et celle du millénaire. L’ordre de la terre s’oppose certes au chaos permanent de la mer et par là est susceptible de donner assise à un règne. Cependant l’opposition n’est qu’apparente, la terre elle aussi s’écoule et s’écroule, et le règne ne dure pas éternellement. Mille ans c’est beaucoup par rapport à la météo marine. Et pourtant, si élevé que soit le chiffre, il fixe un terme à ce qui prétendrait ne pas en avoir. Que se passe-t-il au terme de ce règne ? Un Dieu se substitue à un autre, mais c’est assez indifférent, il est toujours celui de l’ordre terrible. Et cela est vrai aussi du Dieu du christianisme. La terre n’est plus le pays des marins, c’est celui, non seulement des laboureurs, mais aussi des fantassins qu’on envoyait dans les combats les plus mortels, ceux d’où l’on ne revenait guère. C’est en Bretagne qu’il y a le plus grand nombre de noms sur les monuments au morts (parce qu’on n’en a pas élevé au Sénégal). Par soldats d’élite il faut entendre ceux qu’un verre de " gwin ru " fera sortir de la tranchée, chair à canon. L’aumônier militaire a donné sa bénédiction au massacre. On va analyser ce qu’est ce Jupiter, qui règne mille ans, pour qui les hommes se font tuer.
La vache Io, peut-être excitée par les taons, peut-être aussi par le souvenir de ce qui lui vaut la forme bovine, se met à courir dans le pré. Faut-il que Prométhée, enchaîné pour avoir enfreint l’ordre qui séparait les hommes des dieux, soit jaloux de cette liberté ? Elle est illusoire. Io galope dans la mesure où le lui permet son entrave. Si elle prétend mener sa course au-delà de la longueur de la corde, celle-ci se rappellera énergiquement à elle. Cependant feignant de n’être pas entravée, Io galope en rond ! Prométhée n’a pas grand chose à lui envier, sinon une illusion. Tous deux sont dans les mêmes liens, ceux que leur a imposés le même dieu tonnant. La vraie différence entre eux est que la vache conspire avec son geôlier pour ne pas voir sa corde, ou pour l’adorer, tandis que le maudit jamais ne l’oublie et jamais ne l’adore. Il est cependant lui-même ambigu. Car il est à la fois celui qui revendique l’esprit, la liberté du jugement, et celui qui non seulement va à la messe, mais " assommera très bien ceux qui n’y vont pas " (p. 214). Dans l’ordre humain l’esprit n’est jamais seul, jamais pur, mais toujours associé à la puissance ; les deux choses sont toujours mêlées. L’esprit ne se montre que sous un grand chapeau. Car l’homme souhaiterait que l’obéissance qu’il accorde à l’ordre politique fût pleinement justifiée, ce qui implique au-delà de sa nécessité sa divinité.
L’ordre politique s’achève donc en ordre divin. L’ordre politique en effet ne se contente pas d’être seulement politique. César est chef politique et militaire, il veut en outre être grand Pontife. Si Napoléon ne peut se faire lui-même grand Pontife, du moins veut-il faire de celui-ci un simple exécutant et montrer à tous qu’il en est ainsi. Car le pouvoir ne se contente pas d’être le pouvoir, il ne se contente pas d’être celui qui administre les choses. Il veut encore donner à croire qu’on ne peut les administre ni mieux ni autrement qu’il ne le fait. Parce que l’ordre serait dans les choses, l’ordre serait sacré et sacré aussi celui qui l’administre. La puissance est faite Dieu et l’on demande aux hommes non pas d’obéir, ils ne peuvent faire autrement, mais d’aimer le maître. Ce que les hommes pratiquent sous le nom de religion est un produit mixte. " Dieu est composé ; composé de puissance et d’une autre grandeur " (p. 216), c’est à dire de l’esprit, cette grandeur qui ne se mesure pas à l’autre. Deux messages se nouent pourtant l’un à l’autre dans la religion et l’autel de l’enfant Jésus est en même temps celui de Jupiter. Il est celui de la faiblesse et celui de la force. Il est celui de l’esprit et celui de César.
La vraie religion, une expression que le Traité théologico-politique a faite lourde de sens, exige de démêler la " mauvaise nouvelle " (p. 215) dont sont porteurs les prêtres en même temps que de la bonne et d’opposer à la première son refus. C’est ce que fait le jansénisme. Ce courant, qui n’appartient pas à la Réforme, s’oppose aux jésuites sur les voies du salut. Ce qui peut sauver une âme ce ne sera pas la soumission aux autorités existantes, telle que l’exige par exemple Bossuet s’appuyant sur Saint Paul, ce seront ses actes et d’abord ses pensées. Mais peu importe le paradis, ce qu’il faut entendre par salut c’est la dignité de l’esprit. On ne peut pas s’étonner que le couvent de Port-Royal, haut lieu de la pensée qui refuse le respect au pouvoir, ait été rasé sur ordre de Louis XIV, et qu’on n’en ait pas laissé subsister pierre sur pierre. Le conflit était forcément inexpiable entre le roi qui voulait s’égaler à un dieu et l’esprit qui refusait d’adorer dans son Dieu la puissance. Toutefois la destruction par les troupes royales supposait la condamnation par l’Eglise romaine. Effectivement celle-ci, fidèle soutien des puissances parce que puissance elle-même, a logiquement déclaré hérétique le jansénisme.
Donc Pascal est hérétique, il n’en faut pas douter. Car il n’adore que ce qui est vraiment digne d’amour. Or il n’y a qu’une chose qui le soit, c’est l’esprit. On sait ce que Pascal doit au jansénisme et ce que le jansénisme doit à Pascal, ce qu’il en exprime lui-même. Ce ne sont pas seulement les Provinciales qui sont écrites contre les jésuites, fermes soutiens du trône et pas seulement du trône pontifical. Les Pensées aussi, qui devaient constituer une apologie de la religion chrétienne, formulent une énergique conception du rapport avec le divin, de laquelle sont exclues l’idolâtrie et toute forme de soumission à la puissance politique. Son Dieu n’est pas le Dieu de la puissance, celui qui mène les armées à la victoire, ni celui de la pompe qui mène les hommes dans les cérémonies et leur fait courber l’échine devant le trône. Ce n’est pas celui qui anéantit, avec ou sans fulgurations, les infidèles. C’est un Dieu beaucoup plus difficile à découvrir que celui qui s’exhibe dans les églises de la Contre-réforme avec leurs marbres et leurs ors. Le Dieu de Pascal est invisible " absolument faible et absolument proscrit " (p. 220). Tout au plus l’aperçoit-on dans une crèche, c’est à dire dans une étable, avec pour courtisans le bœuf et l’âne. Pire encore on le voit sur la croix, sur l’instrument du supplice infamant. La crèche est l’image de la faiblesse, la croix celle de la proscription.
L’auteur n’est pas insensible à cette forme de religion. S’il ne va pas à la messe (p. 221), il n’est pas pour autant ennemi de ceux qui y vont. Cela est remarquable et méritoire en France au début du XXe siècle, où la séparation de l’Eglise et de l’Etat s’est faite dans la douleur et a exacerbé le sectarisme de tous les côtés. L’auteur ne cherche pas à choquer ceux qui croient sincèrement. C’est pourquoi il ne dit que sous cette forme euphémistique son irréligion totale : il faut en fait entendre par là qu’il ne croit absolument pas, qu’il est parfaitement athée. Mais cela ne le rend pas insensible pour autant à ce qui relève de l’homme, à ce qui exprime la forme de l’homme. Or c’est ce que fait la religion. La philosophie, comme elle gagne à prendre en considération ce que fait l’art, gagne aussi à méditer sur la religion. La philosophie doit être absolument libre de la théologie, mais sa liberté à l’égard de la religion ne signifie pas une hostilité.
S’il faut condamner de la religion ce qui est soutien à César, il convient en même temps de rendre hommage à ce qui en elle est le temple de l’esprit. Là-dessus, dans les Propos sur la religion, l’auteur est tout à fait élogieux. Il est remarquable, dit-il, qu’on se prosterne devant un tout petit enfant. Ce ne sont d’ailleurs pas seulement des bergers qui viennent lui témoigner leur adoration, mais selon la légende ce sont aussi des rois qui lui ont offert des cadeaux merveilleux. La question n’est pas de savoir si ce qui est raconté est vrai, ce qui est complètement indifférent, mais de savoir quel est l’objet de la religion populaire. Or c’est un fait que ce qui est honoré par elle c’est un tout petit enfant dénué de puissance, dénué de richesse, pourchassé même, puisqu’il devra fuir le massacre. Or ce que veut la religion ce n’est pas qu’on vénère l’enfance martyre. " Le petit Jésus " n’est qu’une image. Il représente symboliquement ce qui n’a ni force ni argent et qui doit cependant être reconnu souverain en chaque homme, l’esprit.
Il est non moins admirable qu’on s’agenouille devant un supplicié. C’est plus ordinairement à ceux qu’on mène au supplice qu’on demande de s’agenouiller, sur la voie du gibet, devant les puissances que leur conduite a offensées. Mais celui qui est mis en croix n’a offensé personne, sa conduite n’a pas renié les valeurs. Ou bien alors il faut dire que les valeurs reconnues ne sont pas les vraies et qu’il n’a accordé son respect qu’aux vraies. Ce n’est pas un assassin, ce n’est pas un proxénète, pas même un voleur qui est mené au Golgotha. Sciemment les Juifs ont demandé à Ponce Pilate, le gouverneur romain, de gracier pour la fête plutôt Barrabas que lui. Aussi la raison pour laquelle ils le mettent à mort est-elle fort claire : il méprise la religion des cérémonies officielles et des simagrées ostentatoires, il condamne l’hypocrisie des Pharisiens, " sépulcres blanchis ", et il honore une valeur plus cachée, l’esprit qu’il reconnaît, à l’avance, en chaque homme, dans le plus misérable et dans la plus pécheresse.
L’habitude émousse l’attention aux choses les plus étonnantes. Il faut s’étonner du signe auquel s’annonce le christianisme, le signe de la croix. Ce n’est pas un sceptre, ce n’est pas une crosse, ce n’est pas une épée... signes de puissance. C’est une croix, signe de supplice et du plus infamant. Il y a toujours eu deux supplices, moyens d’exécution de la peine capitale. Aux gens de l’espèce supérieure, quand il fallait se débarrasser d’eux, ou faire un exemple, on tranchait la tête. L’exécution était publique, mais sitôt la mort acquise le corps était rendu à la famille. Au contraire le gibet, croix ou potence, est réservé aux gens de rien et permet de laisser le corps exposé, de longs jours, à la méditation de leurs semblables et à l’appétit des corbeaux. Pour rendre au signe de la croix toute sa force, il faut penser à ce que serait un signe de la potence ! On en tirerait d’ailleurs exactement la même image que dit l’auteur, celle de l’angle droit. Par une fière décision de l’esprit, qui maintient contre vents et marées sa propre loi et l’impose aux éléments violents et amorphes, le signe coupe le monde en quatre parties égales, séparées par l’angle droit. Assurément on ne pense ordinairement pas à cela lorsqu’on fait le signe ; il n’empêche. " Les hommes ont trouvé ; il ne leur reste plus qu’à savoir ce qu’ils pensent " (p. 218). Dans l’emploi des signes linguistiques aussi on dit plus qu’on ne croit dire. Les mots portent leur propre signification devant celui qui les profère.
L’intérêt que marque le philosophe pour le christianisme ne réside pas dans un commentaire érudit des dogmes que les croyants ignorent ou qui restent extérieurs à leur vie : trinité, eucharistie, résurrection, immaculée conception (personne ne sait ce que cela veut dire), et choses semblables ; ni dans celui du culte qui se donne à l’église : on n’y va plus en dehors des mariages, des baptêmes et des enterrements. Son attention est celle d’un anthropologue pour une pratique dont le sens échappe aux observateurs superficiels. Il faut séjourner longtemps auprès des peuples qu’on prétend connaître afin d’en pénétrer la culture. Le philosophe n’a que faire des informations qu’il pourrait recueillir auprès des représentants officiels de l’Eglise, spécialistes patentés, elles n’expriment que leur propre savoir qui est coupé des pratiques réelles. Par contre il relève que le signe de la croix est partout, et pas seulement du fait des autorités, mais du fait de la volonté commune. Il remarque que dans toutes les familles à Noël on fait la crèche et qu’on apporte le plus grand soin à placer, non pas tant les bergers, dont l’absence est aussi inaperçue que fréquente, mais les rois mages devant l’enfant Jésus. Il voit bien encore que la vénération populaire pour Marie dépasse de loin celle de tous les autres saints, même réunis ! et qu’elle concurrence celle du Dieu officiel lui-même.
En analysant ces pratiques il n’y trouve ni superstition, ni fanatisme, mais au contraire un sens profondément positif. Cette religion populaire est autre chose que l’adoration de la puissance. Quoique cela échappe vraisemblablement à la plupart, cette inconscience est sans importance. Ce n’est pas parce qu’ils auront de belles idées que les hommes seront accessibles à la justice, à la charité ou à la pitié. C’est inversement parce qu’ils auront été conduits à ces vertus qu’ils accueilleront les belles idées. En outre l’alternative n’est pas entre le rationalisme et le christianisme, elle est entre celui-ci et la superstition ou le fanatisme. Aussi, quoiqu’il n’aille pas lui-même à la messe, le philosophe trouve-t-il bon que les autres y aillent. Quoiqu’il ne croie pas lui-même en Dieu, il trouve bon que les autres y croient. D’ailleurs aller à l’église comme le faisait son grand-père, en vidant quelques bouteilles au troquet d’en face, c’est aussi la pratique réelle du christianisme. A chacun sa place : si celle des femmes est à l’église, celle des hommes est au bistro. Ce n’est pas parce qu’on y joue aux cartes pendant les dévotions des femmes, mais parce que c’est là qu’on traite, âprement mais honnêtement, les affaires sérieuses le dimanche matin. C’est là, parce qu’elles exigent la reconnaissance de l’ordre, dont la présence est rendue manifeste par l’édifice et la prière des femmes à l’intérieur.
Cette observation ramène à l’autre composante de la religion. Elle exerce une puissance, elle est un instrument du pouvoir. C’est plus largement vers celui-ci qu’il faut se tourner pour aller jusqu’au bout de ce dernier Entretien. La politique de l’auteur est facile à comprendre, et moins facile à pratiquer. L’ordre exige obéissance et non respect, explique-t-il abondamment dans ses propos de Politique. Mais aussi bien la comparaison ici omniprésente du gouvernement avec l’art de la navigation mène à cette idée. Le pilote tient la main sur le gouvernail, il vainc les éléments en y obéissant. A chaque instant il assure à la fois la soumission de l’embarcation à la nature capable de la broyer, en quoi il ne fait qu’agir pour sa simple survie, et il assure son acheminement vers un port, c’est à dire la réalisation de ses desseins, des projets humains. L’Etat n’est qu’une plus grande embarcation. Il a la charge d’assurer la survie de la communauté et, s’il se peut, l’amélioration de son sort. Il faut que l’ordre règne. Mais la paix civile dans la famine ni n’a de sens pour personne, ni même n’existe. Elle n’est qu’un aspect de l’ordre et un aspect subordonné à l’autre, qui est la satisfaction des besoins.
Si l’on veut assurer la subsistance, il faut obéir. Car la réponse à la volonté de donner la nourriture, le vêtement, le logement, le transport, etc. passe par la prévoyance à l’égard de tout ce qui peut arriver. La première des choses qui peut arriver et qui arrive inévitablement c’est la succession des saisons. On connaît la fable de la Cigale et la fourmi, elle exprime clairement l’idée de la nécessaire prévoyance. Toutefois d’un autre côté elle n’exprime pas la nécessité de s’unir. Or même dans les travaux qui sont prévisibles et prévus, comme la moisson, il faut rassembler les forces, parce qu’ils impliquent une course contre la montre ; le temps est lui-même un élément naturel (je ne préjuge pas ici de ce qu’en dirait une analyse philosophique). Cependant il est vrai que face aux saisons, qui sont prévues dans leurs grands traits, chacun est renvoyé à ses propres responsabilités, bien plus que face aux cataclysmes. Les incendies, les orages, le gel, sans parler des éruptions volcaniques, des tremblements de terre, des raz de marée, plus fréquents sous d’autres cieux, sont toutes sortes de phénomènes naturels qui empêchent l’activité des hommes ou qui détruisent ses résultats. Comme on en sait seulement qu’ils peuvent survenir mais sans savoir quand, c’est une lutte d’urgence qui s’impose à chaque fois, qui requiert les forces de tous. Contre la nature déchaînée, mais est-elle jamais enchaînée ? il faut en quelque sorte se disposer en légions, s’armer et partir en guerre. Il y a là une organisation qui s’impose. Sans doute jusqu’à un certain point peut-elle être spontanée. Mais au-delà d’un niveau de développement déterminé des cités il est clair qu’elle relève de l’autorité politique.
D’elle aussi relève l’ordre, celui que l’on maintient. Si l’on veut assurer la sécurité, il faut obéir à la puissance politique. La paix peut être troublée par des interventions extérieures, auxquelles personne ne fait face avec ses seuls moyens. Le plus puissant des particuliers est incapable d’entretenir une armée susceptible de résister à une invasion. Tout au plus peut-il entretenir quelque milice qui le tienne à l’abri des agressions personnelles et des actes de brigandage. Mais ce qui est source de sécurité pour lui est cause d’insécurité pour les autres : cette milice ne pèse pas seulement sur les projets des assassins et des brigands, elle est un danger permanent pour les gens paisibles. Il y a ceux avec lesquels le maître se trouve en concurrence, il y a ceux que les gradés haïssent pour une raison ou une autre, aussi futile qu’on voudra, il y a ceux qui se trouvent en travers du chemin des simples miliciens. Il y a encore les règlements de compte entre bandes rivales. Une troupe chargée de la sécurité d’une personne privée est un danger permanent pour les autres. Il n’y a finalement pas de différence entre elle et ceux contre lesquels elle est censée protéger. La sûreté ne peut relever que de l’Etat. Il faudra donc une armée et une police, qui à leur tour donneront des ordres.
L’auteur accorde toutes ces bonnes raisons d’obéir. Mais il refuse d’accorder davantage, c’est à dire qu’il ne donnera pas de respect à la puissance. Quelques penseurs faibles s’imaginent que les rois voudraient bien que les hommes soient des bêtes, afin qu’ils ne soient pas tentés par la désobéissance. Cela ferait des Cités de simples troupeaux et des maîtres de simples bergers. Il faut penser au contraire que les rois veulent être dieux. Rousseau est bien plus clairvoyant qui compare, dans le Contrat social (Livre I, chapitre 2), le gouvernement exercé par un chef à celui d’un père qui se maintient par la volonté commune au-delà de la maturité de ses enfants. Si dans les deux cas c’est une convention qui donne sa légitimité à l’autorité, il remarque que le chef n’a pas pour ses sujets l’amour du père pour ses enfants. Exercerait-il le gouvernement sans aucune satisfaction personnelle ? Ce qui se substitue à l’amour des enfants, c’est le plaisir de commander. Que serait celui-ci s’il ne s’agissait que d’administrer des bêtes ? Les dieux ne sont dieux que lorsqu’il y a un esprit pour les reconnaître et pour les adorer. Il y a une jouissance dans un rapport avec les hommes parce qu’ils donnent plus que les choses.
Or l’esprit qui adore la puissance se compromet, s’abaisse et se perd. Autant adorer la vague, le feu ou le gel ! Il ne se sauve au contraire qu’en se retirant, en prenant ses distances, en doutant de l’ordre. A celui-ci l’obéissance ne sera pas contestée, mais l’adoration lui sera refusée. Il faut comprendre que ce refus s’oppose bien à une demande pressante. Il ne s’agit pas de ne pas donner, comme en supplément, ce qui ne serait pas voulu. Il faut entendre que le respect, que l’amour, que l’adoration sont voulus par le pouvoir et qu’il les exige de façon pressante. Il y a par conséquent une sorte d’héroïsme dans le citoyen qui les refuse. Il ne va pas de soi de ne pas les donner. C’est pourquoi l’auteur avait intitulé un recueil de propos politiques : le Citoyen contre les pouvoirs. Car l’obéissance ne fait pas encore le citoyen si elle est accompagnée de l’adoration des pouvoirs. Ceci n’est encore qu’une attitude infantile. Le citoyen est celui qui cesse d’être un enfant et qui, tout obéissant qu’il soit, parce qu’il y va de la subsistance et de la sécurité de tous, juge froidement le pouvoir. Alors une véritable lutte s’engage entre la puissance qui veut être respectée et le citoyen qui lui résiste. Il y a là une conception dialectique du rapport entre eux. Car il y a accord en même temps que combat. Cette contradiction vise à transformer la nature du pouvoir, à dissocier en lui ce qui relève de l’administration des choses de ce qui est règne sur les esprits.
Cette philosophie n’est par ailleurs pas sans parenté avec ce que Spinoza expliquait dans le Traité théologico-politique, chapitre XVI. Les pensées sont libres. La liberté de pensée, qui n’existe pas si l’on n’a pas le droit de dire ce qu’on pense, ne peut être retirée au citoyen. Ce n’est pas parce qu’il est impossible à l’Etat de " sonder les reins et les cœurs ", c’est parce qu’il est bon pour lui qu’elle existe. Il est même vital pour l’Etat de la reconnaître, car aucun Dieu ne soufflera aux chefs la bonne politique. Celle-ci ne peut être élaborée que dans la délibération, et le débat n’a quelque force et quelque profondeur que si chacun y participe et sans voiler ce qu’il pense. Mais en retour de l’avis motivé que les citoyens donnent aux chefs, l’obéissance leur est due. Car en désobéissant ce n’est pas seulement l’ordre auquel je désobéis que je détruis, c’est l’ordre tout court, au nom duquel l’autre est donné. Non seulement je ne peux pas vouloir que l’ordre soit détruit, mais le chef, pour sa part, ne peut pas vouloir donner des ordres absurdes, des ordres qui ruineraient l’ordre. D’ailleurs si je crois, à tort ou à raison, que ses ordres sont mauvais, je le lui dis. " Die Gedanken sind frei ", chante Mahler.
dans les Propos
(2003)
Propos du 17 décembre 1910 (Propos sur les pouvoirs, p. 85).
L’Etat doit être gouverné non par les désirs mais par la raison : tout le monde peut s’entendre sur cette proposition, car personne n’aura l’outrecuidance de soutenir ouvertement que les désirs valent mieux que la raison. C’est seulement dans leurs discours privés que les nazis et les fascistes oseront se dire entre eux la vérité qu’ils prennent bien garde de dissimuler au peuple, à savoir que seule compte pour eux l’exaltation de leurs désirs. Dans leurs discours publics cependant ils soutiendront comme tous les autres que leur action politique est guidée par la raison. Ainsi le surarmement, le militarisme et l’expansionnisme nationalistes, l’arrestation, l’enfermement et le meurtre des opposants, la surveillance des intellectuels, l’accusation, la concentration et l’extermination de telle ou telle minorité faite bouc émissaire, cause et victime expiatoire de tous les maux, sont-ils désignés comme une politique raisonnable. De la même façon au nom de la science socialiste, évidemment supérieure à la science bourgeoise, c’est une politique raisonnable de collectiviser les terres, de privilégier la production des biens d’équipement au détriment de celle des biens de consommation, d’intervenir sur le marché pour y fausser entièrement les rapports de l’offre de la demande... et d’envoyer les opposants dans les camps de redressement. On ne trouvera certes personne pour avouer crûment qu’il a pour politique de satisfaire ses désirs. Aussi la vraie difficulté ne serait-elle pas de se mettre d’accord sur la priorité qu’il faut accorder à la raison dans le gouvernement des affaires humaines, mais de reconnaître celle-ci. C’est sur ce point que Alain opère un renversement d’autant plus remarquable qu’il le conduit à s’opposer à la philosophie politique, sinon telle qu’elle est exposée par Platon dans sa République, du moins telle qu’elle est résumée trop hâtivement par le platonisme à partir de ce dialogue : le gouvernement de la raison n’est nullement souhaitable.
Le philosophe antique reconnaît la raison dans les savants, c’est-à-dire ceux qui ont parcouru tout le cours de l’éducation, qui commence avec l’arithmétique et la géométrie et qui ne s’achève que par l’apprentissage de la dialectique, qui n’est que l’art du dialogue. Mais Alain au contraire de son illustre devancier refuse totalement sa confiance et son respect à ceux qui savent : il a eu tout le loisir d’observer qu’il n’y a chez eux pas moins de déraison que chez les ignorants, ou bien encore qu’il ne manque jamais de savants pour soutenir la politique la plus exécrable. Aussi sa philosophie politique va-t-elle comme celle de Machiavel (Discours sur la première décade de Tite-Live, Livre Ier, chapitre 58) rechercher la virtù dans le peuple. Or il n’ignore assurément pas ce que Platon a pu dire de la démocratie, qu’on définit l’exercice du pouvoir par le plus grand nombre. S’il est d’un avis différent, ce n’est pas parce qu’il mésestime le risque de la démagogie, de la médiocratie, de la licence et de l’anarchie, mais parce qu’il trouve dans la nature du travail quelque chose qui n’y était pas dans l’Antiquité et que le philosophe athénien ne pouvait par conséquent pas y découvrir. La nature propre du travail ouvrier n’est pas celle du travail esclave. Il est " sans luxe, sans vanité, sans cupidité, (gouverné) par la force même des choses ".
Sur la voie par laquelle la philosophie politique a quitté le modèle aristocratique et s’est approchée de celui de la démocratie, quels que soient les reproches qu’un esprit inflexible continuera d’adresser à cette dernière, se rencontrent assurément quelques grandes étapes marquées par les Discours sur la première décade de Tite-Live, le Traité théologico-politique, le Contrat social. Cependant la confiance et le respect du peuple exprimés par Machiavel, Spinoza ou Rousseau n’ont pas le même fondement qu’ici. C’est chez ces auteurs une option proprement politique, je veux dire une option qui renvoie à des réflexions dont l’objet est le corps politique lui-même. Et par là elles sont jusqu’à un certain point abstraites. Tandis qu’ici le choix est appuyé sur une analyse économique, dont l’objet n’est pas le corps politique mais la société civile, chose beaucoup moins abstraite. Alain n’évoque nullement les boutiquiers auxquels pouvaient penser ses prédécesseurs. A Florence au XVIe siècle, à Amsterdam au XVIIe, à Paris au XVIIIe on ne voit pas encore " les masses ouvrières ". Si l’on y trouve cependant déjà quelques centaines de prolétaires, ils n’y sont encore que la lie du système marchand de production (à Florence les " Ciompi "). C’est pourquoi si l’analyse d’Alain peut être rapprochée d’une philosophie antérieure, c’est plutôt à celle de Marx telle qu’elle est exposée dans le Manifeste du parti communiste, qu’elle est redevable. Car c’est bien cette dernière qui premièrement a procédé à l’analyse de la société marchande bourgeoise, autrement dit du capital, et qui deuxièmement a établi quel genre de rapports on peut découvrir entre la base économique de la société et sa superstructure étatique. Or la raison pour laquelle Alain se prononce, d’une manière militante, en faveur de la démocratie ne se trouve nulle part ailleurs que dans l’organisation bourgeoise du travail. C’est elle qui fait du prolétaire le porteur de la raison.
Le point de départ de la réflexion est dans un petit résumé de ce qui pourrait passer pour la philosophie politique de Platon, si l’on avait l’imprudence de la séparer de sa philosophie de la connaissance. Dans son grand dialogue, après qu’il ait fait poser par ses frères la question de la justice, il fait opérer par Socrate un passage à l’Etat, afin de l’y découvrir plus aisément que dans l’homme isolé (368c). C’est à partir de là qu’apparaît une distinction des classes, fondée sur la base de la division du travail : il y a des artisans, il y a des gardiens et il y a des magistrats. Beaucoup plus loin, 588b-590a, ces classes vont réapparaître dans une image, celle de la peau unique, où sont enfermées la bête polycéphale c’est-à-dire des artisans, le lion c’est-à-dire des gardiens, et l’homme c’est-à-dire des magistrats. C’est cette image, très attentivement remarquée par Alain, puisqu’elle fait expressément l’objet de l’un de ses Onze chapitres sur Platon significativement intitulé " le sac ", qui est reprise allusivement ici. Si la considération de l’Etat devait fournir une image agrandie de l’homme et permettre de découvrir en lui la justice en tant qu’harmonie présidant aux rapports des désirs, du courage et de l’intelligence, ce sont inversement ces rapports pensés légitimes en l’homme qui justifieraient dans l’Etat la subordination de la classe du travail à celle du savoir. La politique comme la science est affaire de loisir. Ceux qui n’en ont pas le temps doivent s’en remettre à ceux qui le prennent. L’Etat démocratique ignore que la société est faite sur le modèle de l’homme, qu’elle a une tête, un cœur et un ventre et qu’en elle c’est bien évidemment la tête qui avec l’appui du cœur doit s’imposer au ventre. Ceux qui savent, la partie la plus raisonnable, doivent gouverner. A l’inverse de cette description, l’Etat démocratique " marche tête en bas ". A travers les artisans, il faut entendre les ouvriers, ce sont les désirs qui le gouvernent. Ces hommes sont en effet incapables de s’élever au-dessus de la considération de leurs intérêts immédiats et de concevoir sagement le bien commun. Chacun va vers ce qui lui est personnellement profitable en se moquant de l’intérêt général. Chacun réclame pour lui ce qui lui est avantageux en se moquant de ce qui est avantageux à la nation. Est-il bon pour la nation, par exemple, que chacun roule dans son automobile ? La démocratie semble exiger que l’automobile soit mise à la portée de tous, et chacun veut la sienne avant même d’imaginer quels problèmes d’infrastructure et quels problèmes écologiques cela peut poser. Or aucun homme politique dans un Etat démocratique n’osera dire qu’il n’est pas bon que chacun ait son automobile. Moyennant quoi la nation supporte des infrastructures de plus en plus lourdes, qui ne se développent qu’au détriment de l’équilibre de son milieu. Il en va de même du transport aérien : tout le monde veut prendre l’avion, quoique personne ne veuille d’un aéroport auprès de chez soi. Dans la revendication comme dans le refus le souci du bien public est totalement absent.
Quel rôle joue dans cet Etat celui qui sait ? Assurément ce n’est pas lui qui décide du nombre d’automobiles en circulation, de la largeur des routes, du carburant qu’il faut mettre dans les moteurs, pas davantage que du nombre d’avions et d’aéroports, ni de la proximité des routes aériennes avec les zones habitées. On lui demande seulement de calculer ce que doivent être ces différents paramètres dans des hypothèses qui ne dépendent pas de lui mais seulement du désir populaire. Il doit seulement cuisiner des solutions qui rendent possibles les plaisirs du peuple qui commande. En même temps qu’il introduit des maux, il doit aussi mettre en place les remèdes qui les rendront supportables. Par exemple avec l’automobile les interdictions de stationner, les contraventions, les fourrières, les garages payants, les vigiles, etc. Les remèdes finissent-ils par être pires que le mal ? Aucun homme politique dans un Etat démocratique n’osera les remettre en cause, si insupportables et absurdes qu’en soient les conséquences. A l’écervelé qui serait tenté de dire la vérité on fera démagogiquement observer qu’il veut supprimer des centaines de milliers d’emplois : c’est ainsi qu’on lui cloue le bec. Le savoir n’est toléré que pour autant qu’il soit subordonné à des fins, sur lesquelles il n’a pas droit de regard. Quand il ne peut porter remède aux maux, il doit endormir la douleur qu’ils provoquent. S’il ne peut empêcher les encombrements, les queues et les bouchons de la circulation automobile, il doit en rendre la douleur insensible, par exemple en mettant sous les yeux ou dans les oreilles de celui qui est enfermé dans sa voiture des publicités qui alimentent et renforcent son désir, celui d’une autre automobile, plus confortable, plus luxueuse, plus rapide : alors que son mal principal est de ne pouvoir rouler ! Un ingénieur n’a pas à se demander si l’automobile est un désir utile socialement, mais seulement à chercher et trouver les moyens de l’exaucer. Sous un gouvernement de ce type l’intelligence n’est pas seule à être pervertie. Le courage l’est encore plus qu’elle. Loin d’avoir le courage politique de pointer les vraies difficultés, de proposer des objectifs de salut public, le politicien passe son existence dans la hantise d’un déphasage de son discours relativement aux désirs populaires. Il subit la peur exaspérée de la publication d’une cote de popularité qui montrerait le recul de son indice ou son retard sur ses concurrents. Il s’aligne promptement et précautionneusement sur les sondages d’opinion pour confondre sa voix à celle des désirs populaires. Au lieu d’être le gardien du bien public, il est le chien de garde de toutes les concupiscences.
Ainsi parle le représentant du platonisme et son constat est vrai, son désenchantement est fondé. " Oui, la tête est en bas, et le ventre en haut ". Que faut-il faire alors ? Puisque la démocratie " ramène à la vie animale ", poursuit le philosophe lecteur de Platon, il faut alors lui préférer une autre forme de l’Etat. Il n’y a de choix qu’entre la monarchie et l’aristocratie. La première est discréditée, non parce que le gouvernement d’un seul, fût-il héréditaire, serait mauvais, mais parce que le gouvernement d’un seul s’appuie nécessairement sur un corps intermédiaire, une noblesse quelconque, qui ne peut jouer son rôle qu’à la condition d’avoir de la valeur : c’est exactement ce que Platon demande à ses gardiens. Mais la démocratie précisément a anéanti cette caste : elle n’existe plus. Ceux qui sont capables de servir avec honneur le chef unique, roi ou président de la République, sans détourner à leur profit les fonds publics, constituent une espèce disparue. Les scandales liés à la corruption du parti au pouvoir sont si connus qu’il est inutile de s’y attarder. Le parti d’opposition a exactement les mêmes mœurs, lorsque vient son tour de gérer la caisse. On ne peut donc opter que pour une aristocratie du savoir. Il n’échappe évidemment pas à ce philosophe que la reconnaissance de l’élite constitue une difficulté : si supérieur que soit un esprit, il n’émet pourtant pas des signaux d’une telle clarté que sa supériorité soit indiscutable. Nul ne portant sur lui des signes évidents de son appartenance à l’élite, il est donc nécessaire que celle-ci soit reconnue par un quelconque jury. S’il est bien clair qu’afin d’échapper à la démocratie on ne remettra pas au peuple le soin de reconnaître l’élite, on ne saurait pourtant désigner aucun juge impartial capable de le faire sans contestation. Dès lors sous l’hypothèse que l’aristocratie sera choisie " par le corps dirigeant lui-même ", il n’est plus possible d’entendre qu’une seule chose, à savoir la cooptation de l’élite par elle-même. L’élite sera juge de l’élite, ce qui signifie encore que le corps dirigeant détermine sans appel qui est le corps dirigeant.
Ce partisan de l’aristocratie précise certes que les plus savants et les plus raisonnables seront " choisis dans tout le peuple ". Il ne faut pas douter de sa volonté de promotion sociale, appelant les enfants de familles modestes à accéder à l’élite par la voie de l’instruction. Dès lors qu’un homme a des capacités, quelle que soit son origine sociale, la possibilité lui sera offerte de jouer un rôle dirigeant. L’école, parce qu’elle est publique, laïque et obligatoire, permet d’éviter l’autoreproduction de la classe dirigeante. Effectivement la IIIe République, brisant avec l’aristocratie héréditaire, a permis l’accès aux fonctions gouvernantes de quelques enfants de commerçants ou de paysans, voire plus rarement d’enfants d’ouvriers. Cependant même si l’on peut désirer sincèrement l’ascension sociale de qui la mérite et sincèrement la croire possible, il n’en demeure pas moins que dans ce schéma social l’élite est autoproclamée : je suis conscient de ma valeur, je suis persuadé que je serai reconnu de mes pairs, et j’exercerai à mon tour de manière éclairée le privilège de désigner les miens. Pour juger de la capacité d’un tel processus de reconnaître véritablement l’élite, il n’est besoin que de se souvenir des sarcasmes, des injures, voire des condamnations en bonne et due forme, dont ont fait l’objet par exemple Freud, Darwin ou Galilée de la part de leurs pairs avant d’être plus tard, et quelquefois de manière posthume, reconnus comme l’élite de leur temps. Mais quoi qu’il en soit, même dans le cas le plus favorable où un grand novateur est immédiatement nommé membre de toutes les académies, ce système exige encore la confiance et le respect de ceux qui n’appartiennent pas à l’élite. Or justement " il n’y a plus ni respect ni confiance nulle part ". L’exercice de la démocratie à tout perdu.
Jusqu’à quel point le philosophe rencontré par Alain est-il platonicien ? La raison n’est pas la raison si elle est autoproclamée. L’interlocuteur imaginaire, qui pourrait bien rassembler en un unique symbole de nombreux interlocuteurs réels, se décerne sereinement à lui-même un brevet d’appartenance à l’élite. Or c’est pourtant bien ce que Platon ne s’est jamais autorisé à lui-même. La dialectique est assurément la plus élevée de toutes les sciences et le dialecticien est assurément l’homme au savoir le plus élevé. Cependant loin de ne s’identifier que par lui-même ce savoir suprême se soumet constamment et suprêmement au contrôle du dialogue. Socrate, le représentant de Platon dans le dialogue, ne sait rien. Il n’a pas de doctrine établie à l’avance. Toutes les propositions qu’il avance sont interrogatives. Elles ne deviennent affirmatives, le cas échéant, que sous réserve de l’accord qui leur est donné par celui qui est soumis à la question. La raison de Socrate n’est la raison que parce qu’elle est reconnue telle par celle de l’autre. Il faut en outre se souvenir encore que l’autre donne son accord devant un parterre muet, toujours attentif et plus ou moins nombreux : on est à Athènes entre gens qui ont du loisir. Pourvu que l’on comprenne bien que si le peuple a raison, ce n’est pas par la loi de la consultation du grand nombre mais par celle de la consultation de chacun par soi-même, le peuple est bien pour Platon l’arbitre de la raison. Le philosophe rencontré par Alain, celui dont le discours forme le premier paragraphe de son Propos, n’est platonicien qu’en apparence : il pourrait bien en réalité être plus proche de Gorgias ou de Lysias. Il est toutefois vrai que l’argument d’Alain pour soumettre la raison au contrôle populaire n’est pas celui de Platon. Plus exactement il ne s’y réduit pas, parce que la notion de " travail manuel " est au moins d’une certaine manière opposée à celle du loisir.
Au discours de son interlocuteur Alain n’objecte qu’une seule chose. Car il ne nie certainement pas que la démocratie réponde au portrait qui vient d’en être fait. Il n’examine même pas le processus de formation de l’élite, mais il nie purement et simplement qu’elle puisse être raisonnable. Peut-être l’était-elle lorsqu’elle n’avait pas à faire preuve... de raison. L’élite du courage, dans les termes de l’analyse platonicienne celle des gardiens occupés à la guerre, pouvait être une vraie élite parce qu’elle pouvait avoir un incontestable courage ; elle pouvait en outre, soumise à des magistrats sages, être aussi par reflet une élite du savoir. Derrière les guerriers il y avait pour les orienter de vrais politiques, soucieux du bien de l’Etat, quel que fût leur habit : celui de prêtre de Saint Rémi sous Clovis, celui de barbier d’Olivier le Daim sous Louis XI, celui d’avocat de Duprat sous François Ier, voire la pourpre du cardinal de Richelieu. Mais ces temps-là sont finis : l’honneur, la fidélité et choses semblables font rire. Il n’y a plus qu’une seule chose qui ne fasse pas rire, l’argent. La puissance industrielle ou bancaire, le capital où qu’il soit engagé, est toujours susceptible d’apparaître sous la forme de l’argent. Aussi l’élite du savoir est-elle méprisée et pour échapper au mépris se laisse corrompre. Il n’est même pas besoin d’examiner le cas de ceux qui vont ouvertement au-devant de l’argent. Les autres peuvent facilement être piégés, car il est toujours aisé de proposer au grand homme, savant mais pauvre, une semaine de repos bien mérité aux Baléares, un logement décent pour sa fille étudiante, un service quelconque, à peine un luxe qui, une fois accepté, lui ôtera la liberté de son jugement.
Or en même temps que la corruptibilité de l’élite, Alain découvre dans la société bourgeoise la droiture des masses ouvrières, droiture éthique et droiture intellectuelle inséparablement. Pour quelle raison Platon ne pouvait-il concevoir cela ? Le travail de l’esclave, labourer, tisser, moudre est assurément un travail manuel. Que certains esclaves aient été précepteurs est un fait statistiquement insignifiant. Dans son travail manuel le rapport de l’esclave à la nature est moyen de dominer celle-ci. Par contre dans son rapport à l’homme il est soumission au maître. L’esclave obéit aux ordres, il est fouetté s’il n’obéit pas, s’il obéit mal ou trop tard ou inexactement. Mais l’ouvrier d’industrie, si réellement qu’il soit soumis au bourgeois dans le rapport du salaire au capital, fait quotidiennement et durement l’expérience de sa confrontation à la matière. A l’inverse de l’homme celle-ci n’excuse rien, ne pardonne rien. Un instant d’inattention se paye de l’accident, de l’amputation ou de la vie. La chose dicte sa loi, inexorablement. Un tournevis de cent grammes oubliés lors d’une révision dans le cœur gigantesque d’un réacteur nucléaire provoque à la reprise de l’activité une surchauffe telle qu’il faut arrêter le réacteur et cesser pendant des mois de produire de l’électricité. La classe ouvrière, qui dans la centrale nucléaire peut bien être recrutée à bac plus deux, bac plus cinq, etc. sait cela et se soumet à la discipline. Celle-ci n’exprime pas tant les désirs du patron que la loi de la matière. C’est pourquoi elle signifie à la fois la rigueur dans le comportement et la reconnaissance du savoir. Il fallait l’exploitation capitaliste, qui dans son essence est à la fois la même et une autre que l’exploitation esclavagiste, pour placer le travailleur manuel dans ces conditions inconnues de Platon. Dans sa pratique quotidienne il est au-delà du luxe, de la vanité, de la cupidité qui caractérisent les corrompus passifs et actifs et, parce que la justice ne saurait être séparée de l’ordre nécessaire des choses, il est le noble chevalier. Le roman de Don Quichotte est celui d’un monde qui s’abîme. On y rit de la loyauté, de la fidélité, de l’honnêteté qui n’ont plus cours dès lors que l’argent est roi. " La bourgeoisie a noyé les frissons sacrés de l’extase religieuse, de l’enthousiasme chevaleresque, de la sentimentalité petite bourgeoise dans les eaux glacées du calcul égoïste " écrivaient Marx et Engels en 1848 dans le Manifeste du parti communiste (Editions sociales, page 34. Cf. une autre traduction in Philosophie, folio, p. 401). Mais le monde bourgeois à son tour est susceptible de s’abîmer en même temps qu’un autre peut le remplacer. Une certaine sorte de Don Quichotte retrouve un avenir !
La société qui a été mise tête en bas par la bourgeoisie capitaliste peut retomber sur ses pieds et c’est pourquoi Alain écrit : " Nous travaillons à nous retourner ". Sans doute la révolution communiste est-elle loin de ses préoccupations, totalement étrangère à sa façon de penser ; mais il voit dans la maturité croissante de la classe ouvrière le chemin par lequel il est possible enfin de donner tout son sens à la démocratie. Le problème de la démocratie est dans l’immaturité du peuple, immaturité éthique et immaturité intellectuelle. Aussi longtemps que le peuple est esclave ou serf, de l’Antiquité jusqu’à l’aube du monde contemporain, il est insuffisamment conscient de la force des choses. Sous l’exploitation capitaliste, cruelle, sans merci, il y est confronté suffisamment pour en prendre conscience de plus en plus nettement. Cette conscience constitue l’espoir de la démocratie. Elle peut être le vent qui balaie les difficultés qui empêchaient Platon de la prendre au sérieux. Et pour aider le vent à souffler, le faire souffler plus tôt et plus fort, celui qui dispose d’un savoir quelconque peut consacrer un peu de son temps à l’éducation du peuple. Telle est la mission que s’étaient donnée à elles-mêmes les Universités populaires. Apparues spontanément dans les ultimes années du XIXe siècle en réaction à l’abominable raison d’Etat qui avait fait condamner l’innocent capitaine Dreyfus, elle visait à constituer une élite intellectuelle prolétarienne. Alain s’y était engagé passionnément, se faisant même l’initiateur d’une telle école du soir à Lorient, où il était en poste. Son effort personnel pour élever la conscience de la classe ouvrière consistait à y enseigner non la philosophie, trop éloignée de la connaissance de la matière, mais la mécanique. Plus tard néanmoins, dans les Entretiens au bord de la mer (1929), il se fera critique à l’égard de cette entreprise. Ce n’est pas parce qu’il renoncera à tout espoir d’établir la démocratie, ni à tout espoir dans le rôle de la classe ouvrière, mais parce qu’il comprendra que les leçons données par lui et ses amis aux prolétaires leur tombaient comme du ciel, au lieu de se fonder sur les connaissances vraies qu’ils tirent de leur confrontation avec la matière. L’échec était pédagogique. Mais en 1910, lorsqu’il écrit ce Propos, son enthousiasme est intact.
Texte de avril 1939 (Propos sur les pouvoirs, p. 122).
On aimerait bien que le pouvoir ne soit pas entre les mains de gens incompétents. On se gausse d’un ministre de l’éducation nationale qui ne serait pas titulaire de quelque titre universitaire, d’un ministre des armées qui serait un civil, d’un ministre des travaux publics qui ne serait pas quelque peu ingénieur, etc. Beaumarchais résume le scandale : " on pense à moi pour une place, mais par malheur j’y étais propre : il fallait un calculateur, ce fut un danseur qui l’obtint " (le Mariage de Figaro, V, 3). On souhaite naturellement que les décisions soient prises par des connaisseurs. On souhaite ce qu’on pourrait saluer comme le gouvernement de l’élite. C’est pourtant une grossière erreur, car il ne convient pas que les bons techniciens sortent de leur département. Il ne faut pas confondre le pouvoir du technicien, qui lui est conféré par le pouvoir politique, délégué par lui, tenu d’en haut, et le pouvoir politique lui-même au-dessus duquel il n’y a rien, qui par conséquent est nécessairement tenu d’en bas, c’est-à-dire conquis et conservé par soumission au peuple. Le premier, le pouvoir administratif, peut être aussi brutal qu’on voudra, non parce qu’il repose sur une compétence, mais parce qu’il ne doit aucun compte à ses administrés. L’autre, le pouvoir politique, est au contraire sans cesse obligé de persuader et de négocier : c’est la raison pour laquelle il doit toujours se tenir poliment à l’écoute de ce qui se dit. Celui qui affecte de traiter les hommes de la manière la plus brutale ne peut pas être le pouvoir suprême, mais seulement un pouvoir subalterne. La place de l’élite n’est pas au gouvernement, mais dans l’administration des choses ; d’ailleurs elle s’y trouve, et sur ce plan-là il n’y a rien à désirer de mieux.
Le pays est administré par l’élite, mais administrer n’est pas gouverner. Lorsqu’on demande que le pays soit gouverné par l’élite, c’est parce qu’on pense que les difficultés politiques tiennent à l’incompétence de ceux qui exercent le pouvoir. Mais il n’y a là en réalité aucun problème, car dans toute administration l’accès au corps se fait sur concours et la promotion sur le jugement des supérieurs hiérarchiques. Il n’est pas vraisemblable que les fonctionnaires de l’Armée ne connaissent rien aux armes, que ceux de l’Education nationale ne connaissent rien à l’enseignement, que ceux de l’Equipement ne connaissent rien aux ponts et chaussées, etc. Tout au contraire, malgré quelques exceptions qu’on ne saurait légitimement tenir pour représentatives, tous ces gens-là savent bien ce qu’ils font et sont en outre animés du désir de faire encore mieux. Mais que l’élite soit à sa place et qu’elle détienne le pouvoir qui lui revient ne signifie nullement que lui revienne le pouvoir de gouverner. Le gouvernement en effet implique un arbitrage entre les administrations. Un militaire veut des armes, un maître veut des écoles, un ingénieur de l’équipement veut des routes. Chacun veut aussi toutes les armes, ou toutes les écoles, ou toutes les routes qui lui semblent très raisonnablement nécessaires afin de satisfaire les besoins du pays. Mais il n’est pas possible de satisfaire tous ces besoins à la fois. Au-dessus du pouvoir technocratique le pouvoir politique devra trancher afin de concilier au mieux les besoins avec le possible : on pourra construire tant de canons, tant d’avions, tant d’unités navales, mais pas plus. Car il faut aussi des écoles et des universités, des chaussées et des ponts, etc. qu’on ne pourra pas construire non plus aussi nombreux qu’on le souhaiterait. Il appartient au pouvoir administratif de pousser aussi loin qu’il lui semble légitime de le faire la revendication des moyens qui sont de son domaine. Mais une compétence va nécessairement à l’encontre de l’autre, parce qu’elle l’ignore et même refuse obstinément de la reconnaître : il suffit de songer à la réputation qu’ont les militaires chez les maîtres d’école... et réciproquement !
Par conséquent n’écouter que l’un d’entre eux, ce serait réduire l’homme et le définir comme un animal qui se bat, ou qui apprend, ou qui roule, etc. Chacun vise la perfection et c’est évidemment très louable. Or " toutes ces perfections luttent ensemble et retombent sur nous de tout leur poids ". Chacune a son prix et le budget de la nation n’est pas inépuisable. Il faut donc au-dessus de toutes les administrations un pouvoir qui n’est plus de la même essence, qui ne repose plus sur la compétence, qui n’est plus technocratique mais qui est enfin proprement politique. Il lui revient de voir l’ensemble des besoins du pays, de les hiérarchiser, de les coordonner et enfin de faire un homme qui n’ait pas pour unique fonction de se battre, ni d’apprendre, ni de rouler, etc. mais qui soit humainement le meilleur possible. Chaque spécialiste dans la qualification qui lui appartient se fait une idée du meilleur qui est tout à fait inhumaine, irréductible à celle que s’en fait l’autre et incompatible avec elle. Cette catégorie très diversifiée de techniciens n’est pas de celles qui produisent : tout au plus organise-t-elle. Il est très remarquable, et nullement regrettable, que la distinction entre le pouvoir administratif et le pouvoir politique la soumette à ceux qui n’ont pas de qualification, pas de compétence pour décider dans aucun de ces domaines, mais qui à l’opposé de cette catégorie produisent : l’ensemble des producteurs, qui fait le peuple, qui constitue le souverain et qui décide soit directement, soit par ses représentants. Les compétents sont soumis aux incompétents, diront les esprits chagrins. Mais plus exactement ceux qui ont une vue spécialisée et partielle sont soumis à l’ensemble du peuple, qui a une vue d’ensemble des problèmes. Il n’est donc pas seulement vrai que les élites ne gouvernent pas, il faut ajouter que cela est heureux. L’acte suprêmement politique dans un pays quelconque comme dans toute communauté, c’est le vote du budget, qui appartient légitimement au peuple et heureusement pas aux spécialistes.
Il faut en outre distinguer que c’est parce qu’il est limité que le pouvoir administratif est absolu. Le pouvoir administratif n’est jamais plus fort que dans l’Armée : là il s’exerce avec la brutalité la plus extrême, parce qu’il est alors dans un milieu isolé, fermé, comme retiré hors du monde, lequel devient un extérieur assez lointain avec lequel les hommes n’entretiennent plus que des rapports épistolaires. On sait quelle est pour les soldats l’importance de la lettre, celle qu’ils écrivent et celle qu’il lisent. Ils ne sont pas rendus à la vie civile tous les soirs à 17 h, ni les samedis et dimanches ; ou bien alors la privation de sortie reste suspendue au-dessus de leur tête comme l’épée de Damoclès, à la discrétion des supérieurs hiérarchiques. C’est d’ailleurs un moyen de torture bien connu, employé avec tout le raffinement des bourreaux qui exercent proprement leur métier. Le sous-officier de quart, dont la fonction exige qu’il joue à la perfection le rôle d’un abruti, annule la permission au dernier moment et sous le prétexte le plus futile, c’est-à-dire sans aucune raison autre que la volonté de brimer et d’humilier le soldat. Cela paraît très méchant, mais c’est le meilleur moyen de lui enseigner que les ordres ne se discutent pas. C’est le moyen très efficace de briser toute volonté, en tant qu’elle est tentative de se donner une loi intelligible. Le soldat puni méditera dans sa chambrée vide, ou dans la salle de police aussi longtemps qu’il sera bon et découvrira que les décisions prises par la compétence militaire ne peuvent être discutées par les incompétents. Ce sera d’ailleurs une excellente préparation à la vie civile où l’incompétent rencontrera d’autres compétences... En temps de guerre et non plus de caserne ce pouvoir paraît moins arbitraire, mais il est toujours au-dessus de toute discussion. Il revient au capitaine de changer le cantonnement. Même si dans un lieu quelconque les hommes finissent par se créer leurs commodités, afin de se tenir à l’abri et au chaud, afin de s’allonger, afin de se laver, afin de trouver un ravitaillement complémentaire à la roulotte, tous les cantonnements cependant ne se valent pas. Certains recèlent manifestement des richesses qu’on ne retrouve pas lorsqu’on les quitte et de toutes façons il est désagréable d’abandonner ses habitudes. De la décision de l’officier dépend que la vie des hommes leur soit lourde ou relativement légère. L’exercice de ce pouvoir semble terrible parce qu’il est inaccessible à la discussion, aux arguments, à la raison. L’homme de troupe peut avec raison faire observer au capitaine qu’il n’y a pas lieu de changer de cantonnement, ou qu’il en existe à quelques centaines de mètres un meilleur que celui qu’il a choisi, ou qu’il serait astucieux d’attendre les événements proches pour procéder à cette opération : il plaide en vain, il aura tort si l’officier en a décidé ainsi. S’il insiste pour faire entendre son point de vue, il sera puni. Si les hommes grognent pour faire entendre leur insatisfaction, ils seront punis. Dès que le supérieur flaire la moindre velléité d’entrer avec lui dans un rapport de forces dans le but de le détourner de sa décision, il exerce sa force avec d’autant plus de cynisme, c’est-à-dire avec le plus total mépris des hommes. Il peut bien être conscient qu’il a eu tort, son problème n’est pas de se faire comprendre, il est seulement de maintenir la hiérarchie : à quoi tous les moyens sont bons. La punition peut aller de la corvée aux arrêts, et en temps de guerre jusqu’au peloton d’exécution.
Sous l’administration des militaires tout ce qui est normal, légitime, irrécusable doit apparaître comme une faveur, une grâce accordée sans raison intelligible, aussi bien qu’elle peut être refusée sans davantage de raison. Le désir d’utiliser ses compétences, le besoin de prendre le repas, celui même du repos ne seront reconnus qu’à contretemps, et par système. " Le capitaine était comme un dieu pour nous " ; c’est-à-dire que ses décisions étaient arbitraires, inintelligibles, mais aussi que puisque la raison était inutile pour tenter de se le concilier, il fallait comme avec tous les foutriquets de l’Olympe et d’ailleurs employer envers lui la prière et les sacrifices. Lorsque les hommes veulent obtenir des dieux ce qui devrait aller de soi, mais qui ne va pas de soi, ils les caressent dans le sens du poil. Avec les dieux il n’y a pas de justice, il n’y a que des faveurs et c’est pourquoi, comme le dit Platon dans Euthyphron, " la piété est une technique commerciale réglant les échanges entre les dieux et les hommes " (14e). Afin d’obtenir d’eux ce qu’on désire, il faut leur adresser des cadeaux. S’ils donnent quelque chose avant qu’on l’ait demandé, on ne peut se tenir quitte tant qu’on ne l’a pas payé. Même avec la vierge Marie, réputée intercéder bénévolement, il faut entrer dans ce commerce. C’est donnant donnant : le marin ne se croit échappé à la tempête que parce qu’il a fait vœu à la vierge Marie de suspendre dans sa chapelle une belle maquette reproduisant son navire miraculé. Il redouterait les conséquences de sa désinvolture, s’il négligeait d’honorer son engagement. L’homme de troupe emploie prière et sacrifices afin d’obtenir ce qui est suspendu au bon plaisir de l’officier, et celui-ci se plaît et se complaît bien entendu à ce rôle qui le flatte. Dans toute administration il existe une hiérarchie, des chefs et des sous-chefs qui tyrannisent leurs subalternes... lesquels se vengent sur les administrés. Derrière son guichet l’employé de bureau se plaît à laisser entendre qu’il ne remplit que par bonne grâce la fonction pour laquelle il perçoit pourtant un traitement ; il jouit lui aussi des prières et sacrifices. Dans son essence l’administration militaire n’est pas exceptionnelle, elle est seulement la plus puissante de toutes.
Son pouvoir est admirable, certes, et parmi ceux qui l’exercent quelques-uns en viennent à penser que la société civile serait bien mieux ordonnée si le pouvoir y appartenait aux militaires. Que l’on confie à l’Armée les tâches de la police, que l’on applique partout les méthodes qui réussissent si bien dans les régiments, que l’on transforme la société tout entière en une vaste caserne, c’est le rêve de celui que Brel a si bien nommé Caporal Casse-ponpon, et avec sa réalisation c’en sera fini de la désobéissance, du désordre et de la chienlit ! Pour sortir le pays de la crise, il faut mettre à sa tête des militaires ! Il faut occuper les ministères, la télévision, les centraux téléphoniques, etc. Il faut mettre des chars aux carrefours. Il faut disperser les manifestations et les rassemblements. Il faut emprisonner et même fusiller ceux qui désobéissent et qui complotent, et préventivement ceux aussi qui risquent de le faire, ceux dont les renseignements militaires savent qu’ils peuvent le faire. Ce doux rêve ne germe que trop souvent sous les képis. Et trop souvent les généraux ou les colonels passent à l’acte. Mais les résultats de l’occupation militaire, du coup d’Etat de l’Armée, ne sont pas ce qu’espéraient leurs inspirateurs et leurs instigateurs. Car vouloir mettre les militaires au gouvernement, c’est confondre deux sortes de pouvoirs. Le pouvoir administratif, et singulièrement le pouvoir militaire, n’est absolu que parce qu’il est limité. Il peut n’avoir aucun égard aux subalternes, parce qu’il ne dépend pas d’eux. Mais en revanche il dépend entièrement du pouvoir politique, qui l’a nommé. Sa puissance, si absolue qu’elle paraisse, n’émane pas de lui-même, mais elle lui est déléguée, elle lui est donnée par décret. Il n’est absolu que parce qu’il n’est pas au sommet. Un général n’est fait général que par le conseil des ministres ; les opérations qu’il dirige lui sont confiées par le gouvernement. Il n’a donc aucun compte à rendre à ceux sur lesquels il exerce son commandement, en effet, mais c’est parce qu’il a des comptes à rendre au pouvoir politique. Alors, objectera-t-on naïvement, si les militaires s’emparaient du pouvoir politique, ils n’auraient plus de comptes à rendre à personne !
Rêve puéril, ignorant de la nature du pouvoir politique. Il est au sommet de tous les pouvoirs, c’est certain, mais de ce fait il est aussi le plus dépendant. Bien évidemment il cherche à masquer sa dépendance, et c’est la raison pour laquelle il a souvent prétendu être de droit divin et prétend encore quelquefois être de droit " scientifique " : comme le soi-disant Parti communiste chinois, qui revendique le droit incontestable d’administrer un tiers de l’humanité, parce qu’il en serait l’avant-garde éclairée. Mais le rôle d’avant-garde ne se décrète pas, il se prouve dans les actes et il doit se prouver à nouveau tous les jours. Or devant qui faut-il faire la preuve ? sinon devant le peuple, seul juge, juge souverain de la légitimité du pouvoir politique. Qu’un " quarteron de généraux félons ", comme disait joliment le Président de Gaulle, renverse le gouvernement issu des élections et se substitue à lui, il ne se maintiendrait qu’à la condition de se faire comprendre des gouvernés, de s’en faire approuver, de satisfaire leurs intérêts. Il ne pourrait aucunement ignorer cette préoccupation, il devrait au moins la feindre avec habileté. Il devrait chercher à convaincre, chercher à plaire : c’est-à-dire qu’il devrait aller jusqu’à renoncer à être militaire. " Si militaire qu’il soit, il exerce alors un pouvoir civil ; il explore l’opinion, il donne ses raisons, il persuade ; en un mot il ne cesse de négocier ". Le vrai maître du pouvoir politique, le souverain inaliénable dirait Rousseau, c’est le peuple. On peut tenter de l’abuser et y réussir, mais on ne peut se passer de son consentement. Le pouvoir politique est soumis au jugement populaire, et par conséquent il flatte le peuple. La place de la flatterie dans l’exercice du pouvoir politique est inversée relativement à ce qu’elle est dans l’exercice du pouvoir administratif. Le second aime être flatté, tandis que le premier aime à flatter.
C’est ce que comprennent mal les militaires lorsqu’ils voient faire les politiques. Ils ne comprennent pas l’essence du pouvoir civil. Le leur leur est donné, délégué, commis ; tandis que celui-ci, loin d’être reçu est conquis. Cela fait qu’il ne se trouvera aucune différence entre le chef qui s’empare du pouvoir comme le condottiere machiavelien et celui qui succède à son père, né sur le trône. Louis XVI était roi héréditaire, il n’a pas su le rester. Il n’a pas été attentif à ce que réclamaient les Etats généraux. Il a cru naïvement qu’il tenait son pouvoir d’en haut et qu’il pouvait mépriser les voix venues d’en bas. Or c’était d’elles qu’il tenait son pouvoir, comme le lui rappela Mirabeau : " nous sommes ici par la volonté du peuple, et nous n’en sortirons que par la force des baïonnettes ". A trop irriter la patience des Etats généraux et des assemblées qui leur succédèrent, à refuser de faire droit à leurs revendications les plus profondes, ce roi perdit son trône et finalement la tête. Bonaparte par contre n’était pas né sur le trône, mais il y monta parce que tel était le désir du peuple. Le coup d’Etat du 18 brumaire ni dans son initiative ni dans sa réalisation n’est proprement bonapartiste. Depuis des mois Siéyès, Ducos, Fouché, Talleyrand, Cambacérès et quelques autres qui détiennent le pouvoir sont à la recherche d’un général qui accepterait être le sabre qui manque à la République thermidorienne pour satisfaire les intérêts de ses mandants, à savoir la bourgeoisie industrielle et commerçante. L’intelligence de Bonaparte est d’avoir compris depuis les sables de l’Égypte ce qui échappait à d’autres qui hantaient pourtant les antichambres parisiennes, à savoir que l’acteur qui jouerait ce rôle était attendu et qu’il pouvait être celui-là. Le coup d’Etat n’était qu’une formalité, si peu décisive que sa réussite put y être médiocre. Ce qui importait était la mise en place d’un pouvoir politique qui pût fait régner l’ordre à l’intérieur et rétablir par des victoires décisives les conditions extérieures de la prospérité. Après quelques années il apparut que ce programme politique n’était qu’imparfaitement réalisé, car si Fouché à l’Intérieur et Talleyrand aux Affaires étrangères remplissaient correctement leur rôle, l’Empereur lui-même en perpétuant l’état de guerre allait contre sa mission. Le poids des guerres, même victorieuses, s’alourdissant d’année en année et lui-même ne sachant y mettre un terme, ses défaites furent un soulagement, parce qu’elles ouvrirent la voie à son remplacement. La Restauration de 1814 n’a pas d’autre raison. Si le pouvoir militaire ne sait pas effectuer de lui-même sa mutation en pouvoir civil, il tombe inévitablement tôt ou tard. Bonaparte n’acceptait pas de discuter avec les puissances de la société civile, parce qu’il était trop militaire pour réussir cette mutation. Le résultat est qu’elles l’ont lâché : tant pis pour lui. Les hommes d’Etat, conclura-t-on avec Alain " sont toujours élus en ce sens qu’on ne cesse de les juger, et qu’ils ne peuvent refuser d’être jugés ".
Il faut comprendre toute la différence qui oppose une carrière politique à une carrière militaire ou technocratique en général. Celle-ci repose tout entière sur un avancement qui est accordé par la hiérarchie. On ne passe les grades les uns après les autres que lorsqu’on en est jugé digne par les chefs immédiatement supérieurs. Si l’on n’avance que par l’ancienneté, un grade supérieur ne signifie pas un pouvoir supérieur mais seulement un traitement supérieur. Un militaire est nommé capitaine, puis colonel, puis général. Il voudrait encore être nommé chef d’Etat : " mais par qui nommé ? " Le chef d’Etat n’est pas nommé mais élu. Et le débutant n’a aucune chance d’être élu chef d’Etat. Le politique doit lui aussi monter les grades un à un. Il doit lui aussi commencer petit. Mais il n’a pas de supérieurs qui puissent l’en juger digne. Ce sont les électeurs de sa ville, puis ceux du canton, puis un jour ceux de la circonscription législative auprès desquels il s’établit. Il ne lui faut pas de diplômes, mais une connaissance des hommes, de leurs passions et de leurs intérêts, avec la manière d’en jouer et de les utiliser. Serrer les mains, remettre des décorations, participer au goûter des petits vieux, tel est son pain quotidien. On s’étonnait que les discours d’un homme politique très puissant fussent si creux. Mais c’est le contraire qui serait étonnant, car il faut contenter les uns sans déplaire aux autres, il faut être poli avec les syndicats ouvriers comme avec les représentants des patrons, avec les agriculteurs comme avec les commerçants, avec les sportifs comme avec les anciens combattants, etc. Quelle autre solution que de cultiver l’art de ne rien dire ? Mais alors, quelle carrière ! Conseiller municipal, maire, conseiller général, sénateur, président de la Commission des lois et enfin pour couronner le tout membre du Conseil constitutionnel. Quel nageur aussi : mis à part un petit cafouillage en début carrière qui le rendit inéligible à la Libération, car l’expérience ne s’improvise pas, il fut élu et en fonction par tous les temps, je veux dire sous tous les gouvernements. Certes, contrairement aux chefs militaires il a dû se donner la patience d’écouter toute plainte comme tout raisonnement, il a dû s’appliquer à ne faire paraître jamais, et mieux encore n’avoir jamais de bon plaisir. Le ressort constant de sa carrière fut de toujours sur toute question s’en rapporter au jugement de ceux qu’elle concernait et de se mettre en harmonie avec leurs pensées. Le vrai politique n’a pas de pensée propre, il a celle de ses électeurs. Le pouvoir politique est démagogue par essence. C’est d’ailleurs bien là ce qui fonde la nécessité de le surveiller, de l’interpeller. Pour se maintenir il adopte aujourd’hui avec enthousiasme les opinions qu’il combattait hier. On reprochait à tel illustre dignitaire des IVe et Ve Républiques d’être une girouette. A cela il répondait finement : " ce n’est pas la girouette qui tourne, c’est le vent ! " Eh oui, si la fonction du politique n’est que d’aller dans le sens du courant populaire, alors il est inutile qu’il ait une seule conviction, une seule idée. Il lui suffira de celles de ses électeurs et il les changera avec eux.
Mais le peuple n’a-t-il pas besoin que s’exerce aussi une autre fonction, comme celle que remplit le journaliste de la Dépêche de Rouen, lorsque seul contre presque tous, à contre-courant, il prononce un réquisitoire contre la guerre qui s’approche ? C’est d’ailleurs ce que voulait dire Platon, qui ne reprochait à la démocratie qu’une seule chose, de n’être qu’une démagogie. Afin de la sortir de cette ornière, il faut des Socrate et des Alain, c’est à dire qu’il faut des gens qui n’ont aucune ambition d’être élus et qui pourtant s’adressent au peuple animés seulement de la passion de la vérité. La vie politique a besoin des philosophes. Assurément pas pour administrer, car ils ne sont pas techniciens, ni pour gouverner, car ils ne sont pas démagogues ; pourquoi alors ?
Propos du 4 juillet 1912 (Propos sur les pouvoirs, p. 87).
Quelle que soit la forme de l’Etat politique, qu’elle reconnaisse ou non l’appartenance de la souveraineté au peuple, l’exercice du gouvernement est toujours entre les mains d’un petit nombre d’hommes, qui par cet exercice même se distingue du peuple et s’oppose à lui. Alors même qu’il prétend le représenter, être le porte-parole de ses intérêts, il veut en réalité autre chose que lui. Il existe une divergence entre la pensée du peuple et la pensée de la caste dirigeante, entre la volonté de l’un et la volonté de l’autre. Non seulement celui-ci peut ne pas vouloir faire que ce que demande celui-là, mais il peut faire tout le contraire. C’est pourquoi à la notion du peuple Alain oppose celle de ses maîtres. Que le peuple obéisse et que les maîtres commandent, quoi de plus naturel ? Que l’on soit en démocratie, en aristocratie, ou en monarchie les maîtres se considèrent eux-mêmes supérieurs au peuple, sinon par l’essence, du moins par le savoir. Le mépris par lequel les gouvernants traitent les idées exprimées par le peuple n’est jamais bien loin de la haine avec laquelle périodiquement ils procèdent à des pendaisons ou des fusillades en masse. Et pourtant au bout de cette morgue et de ces crimes il faut bien la plupart du temps que le gouvernement se soumette, non pas au peuple mais aux réalités que le peuple a comprises avant lui. " Le peuple vaut mieux que ses maîtres ". Cela ne signifie pas qu’il serait d’une autre essence, supérieure, mais que son jugement est meilleur. Il y a de fortes raisons qui expliquent que le peuple juge mieux que la caste dirigeante et ce Propos les expose brièvement dans ses dernières lignes.
Grand lecteur de Balzac, Alain fait d’abord référence à l’un de ses romans : le Médecin de campagne. Il n’y trouve sans doute rien qu’on ne sache par ailleurs avec certitude, mais le témoignage du romancier est en lui-même intéressant. Ses sympathies politiques vont à la société d’ancien régime : il ne révère rien tant que les duchesses et les marquises, il ne déteste rien tant que les usuriers et les banquiers. La société capitaliste bourgeoise qui se met en place en France au début du XIXe siècle lui paraît avant tout destructrice des valeurs aristocratiques. En quoi il n’a pas tort ; mais c’est aussi être insensible à l’émergence des " masses ouvrières ". Le règne de Bonaparte ayant exprimé le premier et très puissant soutien de l’Etat aux entreprises industrielles et bancaires, ayant tenu à la distance de l’exil, de la prison ou du mépris la noblesse d’ancien régime, il pourrait n’être pour Balzac qu’une chose horrible. Mais il a aussi pour le grand homme une vive admiration. D’ailleurs il ne le dépeint pas directement, puisque son objet de prédilection est la société de la Restauration. C’est de l’intérieur de cette dernière qu’indirectement le Médecin de campagne entend le peuple parler de l’épopée de la Grande Armée.
Dans un chapitre intitulé " le Napoléon du peuple " on voit alors le romancier transcender ses opinions personnelles, ce qui n’est nullement exceptionnel mais significatif de son statut même d’artiste, pour manifester avec vigueur d’une part l’attachement du peuple à un régime politique que lui-même déteste, et d’autre part l’existence, dans ce peuple auquel il n’est prêt à reconnaître aucun rôle politique, des valeurs qui sont perdues dans le même temps par la classe dirigeante. Ce qu’il y a de touchant dans l’aventure napoléonienne ce ne sont pas ses succès militaires, sa période de triomphe, mais bien au contraire son effondrement. Non seulement un homme vainqueur, quand bien même il peut être admiré, échoue à toucher fortement les cœurs, tandis que sa décadence les atteint très sûrement, comme le prouve avec évidence l’existence d’une presse spécialisée dans les malheurs des Grands ; mais surtout et c’est ici ce qui importe, une telle période est propre à révéler avec évidence la profondeur des liens qui l’unissent aux diverses catégories sociales. L’Empereur dans sa chute est abandonné par les bourgeois. Pour bien comprendre la chose il faudrait presque dire qu’à défaut d’être provoquée par eux sa chute est au moins accueillie par eux avec soulagement. Les affaires sont les affaires, et les continuelles guerres de l’Empire, le blocus maritime imposé par les flottes anglaises, l’impossibilité de commercer avec les si juteuses colonies sont depuis des années devenus très nuisibles aux affaires. On ne peut quitter le port de Marseille sans rencontrer une flotte anglaise. Bordeaux, Nantes ou La Rochelle, si lourdement compromis dans le commerce triangulaire, sont maintenant condamnés au déclin. Si l’instauration du régime avait effectivement répondu aux vœux de la bourgeoisie, son maintien dans ces conditions lui est devenu détestable. C’est pourquoi elle le trahit sans vergogne et accueille avec faveur l’invasion du territoire français par les armées étrangères. Comme le montre dans le roman la veillée paysanne où le docteur Benassis a entraîné le commandant Genestas, il n’en va pas de même du peuple. Bien qu’il ait eu à souffrir de l’autocratie napoléonienne, de son despotisme et de l’ubiquité de sa police, la présence de l’ennemi sur le sol national lui reste encore plus haïssable. C’est la raison pour laquelle le dévouement des soldats est sans calcul et leur fidélité inébranlable. Le dévouement et la fidélité ne sont assurément pas des valeurs bourgeoises, et leur persistance dans le peuple, alors même qu’il se tourne vers l’usurpateur au lieu de l’héritier légitime du trône, ne pouvait que toucher Balzac.
Ce ne sont toutefois pas que des valeurs aristocratiques : ce sont aussi les vertus sans lesquelles il n’y a pas de justice. On peut par conséquent trouver dans le peuple le gardien du droit. La formule évoque quelque fonction sacerdotale : c’est le temple qui a ses gardiens. Or ceux-ci sont communément déchargés de toutes les tâches matérielles et de tous les soucis. Il y a donc quelque paradoxe non seulement à voir dans le peuple le meilleur défenseur du droit, mais à faire de lui un gardien. Car loin de se trouver dans les conditions idéales d’un clergé nourri, choyé et respecté, il est au contraire pauvre de toute la richesse prélevée sur son travail par l’exploitation des riches, il est soumis à des tâches pénibles, dangereuses ou insalubres, avec des conditions de salaires et d’emploi qui lui rendent impossible tout projet, même prochain. Je renvoie qui trouverait ce tableau excessivement noirci aux études sociologiques sur la société française il y a deux cents ans et même seulement cent ans et j’y ajoute que la situation ouvrière aujourd’hui, relativement à des richesses sociales énormément accrues depuis, par rien d’autre d’ailleurs que le travail ouvrier, est tout aussi mauvaise. Cela pose une question : humilié, offensé, exploité, comment trouve-t-il encore le goût de se faire le gardien du droit ? Cela la pose avec d’autant plus de vigueur que les riches, les nantis, les privilégiés lui tournent lestement le dos. Elle trouvera sa réponse plus bas. Mais auparavant Alain va se rapporter à un épisode historique encore tout frais à la date où il écrit. Il ne lui est pas nécessaire en effet de se retourner vers un passé lointain pour saisir dans leur opposition la plus brutale la trahison de la bourgeoisie et la justice du peuple.
On mesure mal aujourd’hui quel ébranlement social a été l’affaire Dreyfus il y a cent ans. " Ce fut une belle expérience ". Ce qu’il y eut de beau là-dedans ce ne fut certes pas la condamnation au bagne d’un capitaine innocent. Au contraire de ce point de vue-là les bornes de l’abjection ont été dépassées. Et c’est ce que je voudrais maintenant exposer, en transformant cependant cette explication philosophique aussi peu que possible en cours d’histoire. J’emprunte à l’Histoire de la France contemporaine de Jean Elleinstein, (tome 4, pages 131-137), mon résumé des faits.
Le 15 octobre 1894, le capitaine Alfred Dreyfus, du quatorzième régiment d’artillerie, détaché à l’état-major général au ministère de la Guerre, stagiaire au premier bureau de la direction de l’artillerie, est arrêté sous l’inculpation d’espionnage au service de l’Allemagne. Son procès commence le 19 décembre devant le premier Conseil de guerre de Paris. Le 22 décembre il est condamné à la déportation à vie dans une enceinte fortifiée et à la dégradation militaire. Quelques semaines plus tard il est embarqué pour l’île du Diable en Guyane. Tout le monde le croit coupable et il n’y a pas à ce moment-là d’affaire Dreyfus.
Une polémique s’amorce néanmoins dans les journaux et le 16 septembre 1896 un article intitulé : " le traître ", manifestement inspiré par l’Etat-major, fournit stupidement aux défenseurs de Dreyfus un renseignement précieux : la délibération du Conseil de guerre l’a condamné sur la base d’une lettre, dont ni lui ni son avocat n’avaient eu connaissance ! Cela prouve la manipulation de la justice, mais pas encore l’innocence du capitaine. Ses proches cependant, parce qu’il n’y a pas d’autre moyen de l’innocenter que de trouver le vrai coupable, mènent l’enquête. En même temps le colonel Picquart, nouveau chef des services de renseignement français, découvre que l’écriture du bordereau accompagnant les pièces transmises à l’Allemagne est celle d’un autre officier, nommé Esterhazy. C’est évidemment la preuve de l’innocence de Dreyfus. Mais Picquart est envoyé exercer ses talents en Tunisie. J’avoue ne pas savoir si ce fut Bizerte ou Tataouine, ce ne sont pas exactement les mêmes cieux, quoique de Paris leur distance est indifférente.
Il n’aura toutefois pas découvert pour rien le pot aux roses puisque le 15 novembre 1897 les proches de l’accusé en informent la presse. Dès lors commence l’affaire Dreyfus en tant qu’affaire politique. Pour les nationalistes, antisémites, de même que pour la plupart des catholiques la culpabilité de Dreyfus ne fait pas de doute, puisqu’il est juif ! Le président de la République et le gouvernement considèrent quant à eux qu’il n’y a pas lieu de revenir sur la chose jugée. Les corps constitués, l’Armée en premier lieu, partent de l’idée que la raison d’Etat doit l’emporter sur tout autre considération : Dreyfus a été jugé et condamné, donc il est coupable ! Le reconnaître innocent, ce serait admettre que l’Etat et l’Armée puissent se tromper, ce serait donc affaiblir la France. C’est bien pourquoi le Conseil de guerre, qu’on n’a pu manquer de réunir parce qu’il fallait bien juger Esterhazy, l’innocente le 11 janvier 1898 !
Le 13 janvier dans le journal radical l’Aurore, le célèbre romancier Émile Zola publie sous le titre : " J’accuse " une lettre adressée au président de la République. Ses accusations sont précises. Il met en cause le lieutenant-colonel du Paty du Clam qui a mené l’enquête et arrêté Dreyfus, les généraux de Boisdeffre et Gonse, le général Mercier ministre la guerre au moment du procès, qui l’ont couvert, et le général Billot nouveau ministre de la Guerre, qui ne peut manquer de savoir ce qu’il y a dans le dossier. Celui-ci répond en assignant Zola devant la cour d’Assises de Paris. L’écrivain est condamné à un an de prison. La chambre des députés manifeste sa confiance au gouvernement. En outre Picquart est cassé " pour faute grave contre la discipline ". Les amis et défenseurs de Dreyfus sont mis à la retraite ou révoqués de leurs fonctions. L’ordre règne.
C’est dans ce contexte qu’interviennent en mai 1898 les élections législatives qu’évoque Alain. Contrairement à ce qu’ils croyaient et affichaient cyniquement, " regardez vos circonscriptions " disaient-ils, un certain nombre de députés sont sanctionnées par leurs électeurs pour n’avoir pas pris le parti de la justice. La nouvelle chambre est moins antidreyfusarde que la précédente. Le gouvernement cependant le reste tout autant et son ministre de la Guerre tente de démontrer devant les députés la culpabilité de Dreyfus. Picquart le réfute publiquement, ce qui lui vaut d’être mis en prison. Il fait la démonstration que la lettre sur laquelle le Conseil de guerre, en dehors de la présence de la défense, a été convaincu de la culpabilité du capitaine est un faux. Le ministre de la Guerre doit convoquer le lieutenant-colonel Henry, qui avoue être son auteur. Arrêté, emprisonné, celui-ci se suicide le 31 août. Esterhazy, mis à la réforme, s’exile.
La révision du procès ne peut plus être évitée. Le 3 juin 1899 la Cour de cassation déclare casser le jugement de 1894, elle renvoie Alfred Dreyfus devant le Conseil de guerre de Rennes et amène le gouvernement à accuser le général Mercier de forfaiture. Le capitaine revient alors de l’île du Diable. Le 7 août 1899 s’ouvre son procès en révision. Mais l’Armée n’a pas fini de se déshonorer : son verdict deux jours plus tard déclare à nouveau Dreyfus coupable, en dépit de la totale absence de preuve. Il lui accorde cependant des circonstances atténuantes ! et le condamne à dix ans de détention. C’est manifestement un très cynique compromis politique, dicté par le gouvernement tout aussi déshonoré que l’Armée, fait pour sauver la " raison d’Etat ", pour donner aux antidreyfusards quelque consolation, tout en ouvrant au président de la République la possibilité d’accorder sa grâce dix jours plus tard. Le gouvernement porte avec le Conseil de guerre la responsabilité de ce verdict inouï. Il faudra attendre le 12 juillet 1906 pour que la Cour de cassation annule, sans ordonner cependant un nouveau procès, la condamnation de Dreyfus et ordonne sa réintégration dans l’Armée avec son grade et sa fonction.
Ce qu’il y eut de " beau " dans cette expérience, c’est que la caste dirigeante dans ses diverses couches, les députés, le gouvernement, l’Armée, l’Eglise et les autres corps constitués, s’est opposée et a résisté aussi longtemps qu’elle l’a pu à la manifestation de la vérité et de la justice, et qu’il a fallu que s’exprime dans les élections de 1898 l’indignation du peuple pour que commence à s’opérer un début de retournement dans l’attitude des maîtres. " Le pouvoir ne pensait qu’à se déshonorer en fermant les oubliettes " sur le capitaine Dreyfus. Le rôle de Zola, puis de quelques autres intellectuels comme Lucien Herr, le très remarquable bibliothécaire de l’Ecole normale supérieure de la rue d’Ulm, bien connu d’Alain, a sans doute été tout à fait décisif. Mais en quoi consiste-t-il, sinon en appeler au jugement du peuple ? Sans aucunement minimiser le courage de Picquart, de Zola et de la poignée de ceux qui ont encouru des condamnations diverses, il faut bien dire que leurs efforts seraient en eux-mêmes restés vains, si leur dénonciation n’avait rencontré dans la conscience du peuple un écho retentissant fondé sur l’exigence de la justice. Le droit et avec lui l’honneur furent en fin de compte sauvés mais sûrement pas par les généraux, ni par les ministres, ni par les députés, ni non plus par l’Eglise trop antisémite pour préférer la justice à l’injustice. Ce qu’il y eut de " beau " dans cette expérience, c’est qu’elle fit voir de façon éclatante qu’il n’y eut que le sursaut du peuple, non pas seulement sans ses maîtres, mais contre eux pour imposer la justice.
C’est ce qui donne sens à la vieille formule : " le peuple juge de toute sainteté ". Assurément ce sont les autorités de l’Eglise qui décident de canoniser tel personnage ou de ne pas le faire ; mais elles ne sont sollicitées de le faire que parce que le personnage est parmi le peuple " en odeur de sainteté ". A contrario elles auront beau canoniser celui-ci ou celui-là, ils ne feront pourtant l’objet d’aucun culte si le peuple n’en décide pas. La sainteté est ici évidemment l’image de l’estime et inversement du mépris que voue le peuple aux personnages historiques et plus largement aux hommes politiques. En cette occurrence il a rendu son jugement : les ministres qui se sont obstinés à empêcher la lumière sont tombés dans un oubli aussi profond que juste ; à l’inverse le romancier Émile Zola jouit toujours d’une popularité que son œuvre littéraire ne suffit sans doute pas à expliquer. La place de l’affaire Dreyfus dans la réflexion politique d’Alain est bien plus que circonstancielle. Ce propos l’évoque en passant quelques années après. Mais l’événement fut déterminant, car c’est de lui que naquit une puissante méfiance à l’égard de toutes les autorités, un mépris des pouvoirs qui ne se rencontrent pas seulement dans la philosophie d’Alain, mais qu’on trouve aussi à l’origine de ce mouvement de défense des citoyens contre tous les abus de l’autorité qu’est la Ligue des droits de l’homme, née dans ces circonstances, et chez tous les participants des Universités populaires, également issues de la matrice de l’affaire Dreyfus.
Il faut maintenant expliquer la rectitude du jugement populaire. Ses maîtres étant faits du même bois que le peuple, il est clair que ce n’est pas dans sa nature mais dans ses conditions de vie et de travail qu’il faut rechercher la cause de ses vertus. Ces causes sont ordonnées et conduisent l’une à l’autre, chacune vers la suivante, en sorte que la dernière constitue l’explication la plus approfondie de la supériorité du peuple sur ses maîtres. Le premier niveau d’analyse n’est jamais qu’un constat que tout le monde peut faire. Le peuple, craignant d’être abusé par les belles paroles, se méfie des pouvoirs et de leurs discours, il entretient toujours un soupçon à l’encontre de ceux qui manient le langage mieux que lui. Il appelle universellement avocats ceux qui parlent bien, suffisamment bien pour soutenir successivement les opinions les plus diverses et les plus contradictoires, trop bien pour être honnêtes. J’ajoute que dans le milieu des truands, les moins défendables des hommes du peuple mais qui ont pourtant droit d’être défendus, dont est plus grand qu’ailleurs le besoin d’avocats, ces derniers sont appelés des " bavards " : ils ont toujours quelque chose à raconter, ils sont capables de prendre des heures pour le faire, alors même que la cause de leurs clients pourrait être déjà entendue. Au bout de leurs discours cependant celui qui aurait dû écoper de vingt ans s’en tire avec deux, dont la moitié avec sursis. Il y a là une excellente raison de se défier des discuteurs. L’exercice de l’art politique procédant au moyen du discours, la suspicion qui pèse sur ce dernier touche sans exception ceux qui détiennent les pouvoirs. Ce début d’explication est plus psychologique que politique.
Le second niveau d’analyse est davantage politique. Il ne s’agit plus des discours en général, mais précisément du discours de l’exploitation. Tous les jours à l’usine, à la mine, au bureau le salarié se trouve confronté au refus argumenté de ses patrons. Qu’il leur demande une augmentation, un congé, un dispositif de sécurité, une autre machine moins polluante, moins bruyante, moins ingrate, etc. la réponse est d’abord non. Il peut avoir du mal à nourrir ses enfants, il peut être dans l’incapacité de payer le loyer d’un appartement décent, il peut porter des habits et des chaussures troués, il peut être dans l’impossibilité de payer le dentiste ou l’opticien, cela n’émeut pas ses patrons, qui sont à chaque fois très capables de lui expliquer froidement qu’ils ne peuvent pas faire plus, qu’eux-mêmes ont à payer leurs fournisseurs, qu’ils doivent supporter l’amortissement de leurs machines, que le marché en ce moment est mauvais, que le dollar baisse (il y a toujours des choses qu’on exporte) ou qu’il monte (il y a toujours des choses qu’on importe), que la bourse est dans le marasme, etc. moyennant quoi la réponse est non. S’il insiste on lui dira que le marché du travail est libre et qu’il a toujours la ressource de s’adresser à un autre employeur. Il ne manque pas d’apprendre cependant par ailleurs quels sont les dividendes que le conseil d’administration de son entreprise verse à ses actionnaires, ni de quel pourcentage les bénéfices ont augmenté dans la dernière année. Mais sans doute y a-t-il sur la terre deux espèces d’hommes dont les besoins sont sans commune mesure les uns relativement aux autres ! puisque apparemment les discours qu’on lui tient visent à justifier cette différence.
Et il est vrai qu’il y a deux sortes d’hommes, ou du moins deux sortes de vies, c’est ce que montre le troisième niveau d’analyse. Parmi les hommes les uns vivent de leurs discours tandis que les autres vivent de leur travail. Les premiers ont pour moyen l’intrigue et la chance. Ils jouent du discours en faveur de celui-ci, contre celui-là, en dépit de cet autre, en se fondant sur des faits mal établis, confus, probables ou improbables, invérifiables, mais agitant sûrement les passions. Il s’agit de les susciter à leur bénéfice, mais le résultat n’est jamais certain. Tel qui croit plaider sa cause par son petit discours peut bien sans le savoir plaider celle de son concurrent. Car ces gens sont en concurrence : ils visent une place que d’autres visent également et ils ont pour y parvenir autant, ou aussi peu, de bonnes raisons à avancer les uns que les autres. Or ça n’est évidemment pas pour un poste d’aiguilleur, de mécanicien ou de puisatier qu’on intrigue, qu’on plaide, qu’on ment, qu’on calomnie, qu’on flatte, qu’on flagorne et qu’on se prostitue. Celui qui au contraire vit de son travail ignore toutes ces belles pratiques, ne laisse aucune place à la chance, et porte sur les choses un jugement qui tient à leur nature et non à ce que peuvent en dire ses amis ou ses ennemis.
On touche maintenant au fond de ce qui fait la vertu populaire. Tandis que le discoureur cherche à manipuler les hommes, le prolétaire ne manipule que les choses. Le travail qui s’applique aux choses ne supporte ni plaidoyer, ni mensonge, ni flatterie : les choses ne les entendent pas. Les choses attendent l’outil et derrière celui-ci la main qui le tient, l’engagement de l’ouvrier dans l’action. " C’est au pied du mur qu’on voit le maçon ", dit-on ; et plus généralement les choses mettent l’ouvrier, quel qu’il soit, au pied du mur. Sans la mise en jeu et la mise en péril de son corps il n’obtiendra rien ; sans force ou sans habileté il n’obtiendra qu’un mauvais résultat ; sans savoir il obtiendra le contraire de ce qu’il attend. Le travail ouvrier exige précision et conscience. Ce n’est pas seulement qu’il doit être bien fait pour être rémunéré, c’est qu’il doit être fait scrupuleusement pour que l’action ne se retourne pas contre son auteur. Les choses ont une nature, et la nature des choses ne pardonne aucune erreur.
Le travail ouvrier, par rapport au travail esclave ou serf, présente cette caractéristiques nouvelle d’une nécessaire qualification technique, faute de laquelle l’homme ne serait pas seulement mis en échec mais écrasé par les choses elles-mêmes. Le berger n’a aucune idée de cela : bien sûr s’il mène son troupeau dans cette vallée plutôt que dans cette autre, l’herbe qu’il y trouvera sera peut-être moins haute ou moins grasse, mais il n’en aura pas moins une pâture et si elle n’est pas fameuse il n’en subira la sanction que bien des mois plus tard, pendant lesquels il se passera beaucoup d’autres choses venues du ciel. Le laboureur n’a aucune idée de cela : certes s’il creuse mal son sillon sa récolte sera moindre ou de moins belle qualité, mais il n’en n’aura pas moins une récolte et si elle est mauvaise, il ne subira cette sanction que dans six mois, pendant lesquels il se passera bien d’autres choses venues du ciel.
Le forgeron sans doute commence à avoir idée de cela car selon qu’il porte au rouge ou au blanc son morceau de métal, il le façonnera plus ou moins aisément ; selon qu’il le trempe ou ne le trempe pas il le durcira plus au moins, etc. Toutefois le forgeron accomplit dans son travail toute une série de tâches successives, auxquelles le ciel ne prend aucune part, afin de transformer une matière première donnée en un produit fini déterminé, afin de transformer une certaine quantité de fer par exemple en soc de charrue ou en casque de soldat. Or dans la suite des opérations l’une peut corriger l’autre : s’il n’a pas assez trempé le métal, il peut le tremper une seconde fois. J’exagère vraisemblablement la différence, mais il en va tout autrement de l’aiguilleur. S’il envoie le train sur une voie où se trouve déjà un autre, ou s’il l’envoie dans le butoir, il est déjà trop tard pour remédier à l’erreur et, quand bien même il la voit venir, il ne lui reste plus qu’à s’arracher les cheveux de désespoir, car la catastrophe est dès lors inévitable. Sur sa machine, par exemple une fraiseuse, le mécanicien fait descendre la fraise sur la pièce qui lui est apportée par la chaîne qui n’attend pas ; s’il la manque la pièce est fichue. Ce n’est pas forcément une catastrophe, mais c’est irrécupérable. Enfin dans la galerie de mine le puisatier établit un boisage, étais et linteaux, qui seuls peuvent garantir que les centaines de mètres cubes de terre au-dessus ne vont pas s’écrouler sur le mineur. Lui-même avance dans la galerie, il est le premier usager de son propre travail. S’il est mal fait, il le paye de sa vie. Le rapport avec les choses est tout autre que le caprice, la faveur ou l’inutilité. Si le rapport avec les hommes fait perdre la conscience de ce qui est utile, efficace ou indispensable, les choses au contraire l’imposent. L’ouvrier est sans cesse ramené à la nécessité : les choses ne mentent pas, elles ne trichent pas ; elle lui imposent de ne pas mentir, de ne pas tricher. C’est sur ces conditions de travail proprement prolétariennes que repose le sens de la justice. Car derrière la notion de justice il y a celle de nécessité. La justice est le nom poli de la nécessité. C’est donc parce qu’il est quotidiennement confronté à la nécessité que le peuple se fait son interprète et qu’il vaut mieux que ses maîtres.
Il y a là une idée qui trouve sa source dans Machiavel, qui a expliqué dans ses Discours (Livre Ier, chapitre 58) que le peuple est plus capable que le prince de reconnaître le bien public et de le vouloir. Toutefois le ressort de son explication est psychologique : il s’agit des passions humaines, irrépressibles chez celui qui est sans contrôle et au contraire susceptibles d’être apaisées dans celui qui est retenu par un frein L’idée du florentin est cependant plus subtile, puisqu’il refuse la comparaison entre un peuple sans lois et un prince soumis aux lois. Mais justement le peuple est soumis à la loi tandis que le pouvoir tant administratif que politique peut subir la tentation de se croire absolu. Cet argument n’est donc pas étranger à la pensée politique d’Alain, qui redoute fort l’inclination à la passion de la part des détenteurs d’un pouvoir. Or s’il est tout à fait vrai que l’Etat-major, les ministres et les députés de l’affaire Dreyfus se sont laissé aveugler par leurs passions, ce qui inversement a fait la virtù populaire, la capacité du peuple de résister à ses propres passions d’abord anti-dreyfusardes et de les dépasser, c’est bien autre chose. Il s’agit d’une donnée de nature économique, à savoir la position du prolétaire dans le processus matériel de production. Et sous cet angle la source de l’idée est évidemment dans Marx.
Propos du 13 avril 1923 (Propos sur les pouvoirs, p. 98).
Un discours de la brebis adressé à son fils l’agneau, l’invitant à l’obéissance, soutenu par d’excellentes raisons, est encadré de deux paragraphes d’un cynisme peu commun, qui en déterminent la portée avec une extrême précision. La vie d’un mouton, pour son plus grand bien, est dirigée par le berger. Celui-ci sait ce qui est utile à son troupeau, ce qui lui est profitable ; il le gouverne avec plus de jugement que les moutons ne pourraient le faire eux-mêmes. Il est un Dieu pour eux. A ceci près cependant qu’il les mène pour finir se faire égorger à l’abattoir. Ceci est sans doute une histoire vraie, trop cruelle pour être racontée aux petits-enfants, qui aiment tendrement les agneaux et désirent les serrer sur leur cœur. Mais enfin les petits-enfants un jour deviennent grands et prennent goût à la viande d’agneau, particulièrement délectable les jours de fête. Ils doivent alors ouvrir les yeux sur la destinée de ces aimables mammifères et sur leur passage obligé par l’abattoir, " chose prompte, séparée, et qui ne change point les sentiments " ! Ce Propos n’est pas l’expression d’un militantisme végétarien, qui viserait à faire abandonner au lecteur la consommation de chair animale : c’est une fable à la manière de l’excellent La Fontaine, voire une allégorie à la manière de Platon.
Sans doute un fabuliste met-il en garde son lecteur en plaçant en tête ou en queue de son récit ce que les instituteurs appellent une moralité, qui en délivre un sens propre à éclairer la conduite des lecteurs. Il n’y a rien de semblable ici. Pour cette raison on peut être tenté de rapprocher le Propos du mythe platonicien, tel qu’il se rencontre par exemple au milieu de Phèdre ou à la fin de la République. En effet ces textes célèbres, celui de l’attelage ailé comme celui du retour d’Er du royaume des morts, ont ceci de remarquable que leur traduction est laissée tout entière à la responsabilité et même à l’initiative du lecteur, qui pourrait d’abord ne pas comprendre qu’il y a lieu de les interpréter. Si l’occasion lui est effectivement donnée ici de le faire, il n’en demeure pas moins que l’intention de l’auteur est transparente, et évidente la possibilité comme dans le Loup et l’agneau (Fables, I, 10), de transposer chaque terme du récit dans un autre, dont il est en quelque sorte le symbole. C’est pourquoi cette histoire relève davantage de l’allégorie. Nul amateur de philosophie politique ne peut d’ailleurs ignorer que depuis des millénaires le couple berger et moutons constitue un lourd symbole politique. L’interpellation de Thrasymaque en a clairement déterminé le sens : " tu t’imagines que les bergers ont en vue le bien de leurs moutons, et qu’il les engraissent et qu’ils les soignent dans une autre vue que l’intérêt de leur maître et du leur propre. De même tu t’imagines que ceux qui gouvernent dans les Etats ont à l’égard de leurs subordonnés d’autres sentiments que ceux qu’on peut avoir pour des moutons " (République, 343b). L’interlocuteur de Socrate pourtant, si méprisant qu’il soit, n’ose pas aller jusqu’au bout de sa logique et se contente pudiquement d’évoquer une exploitation limitée à la tonte. Il n’évoque pas la fin bien plus lamentable du gouverné.
Le lecteur douillettement installé dans l’Europe occidentale du début du XXIe siècle, a peut-être perdu de vue la totale abjection des gouvernants, qui envoient leurs peuples respectifs se massacrer réciproquement sur les champs de bataille. Sans doute ceux qui déclarent la guerre le 2 août 1914 ne devinent-ils pas à ce moment-là qu’elle va durer près de cinq ans, que les morts se compteront par millions, que les mutilations seront atroces et les destructions apocalyptiques. Peut-être croient-ils vraiment que la guerre sera achevée avant l’hiver, qu’en trois semaines ils seront à Berlin ou à Paris, selon le cas. Mais si cela est vrai, cela ne peut que faire douter de leur capacité de gouverner, sans affaiblir en rien cependant le jugement qui les condamne, parce qu’il est par principe abominable de faire usage de la violence contre les peuples. Les peuples payent pour des intérêts qui ne sont pas les leurs.
Alain est né en 1868, il avait donc 46 ans en 1914 et n’était pas mobilisable. Dans les mois qui ont précédé le premier conflit mondial il a fait tout ce qui était en son pouvoir pour en éviter le déclenchement ; il a été un militant de la paix. Il écrivait le 15 juin 1913 au sujet des initiatives des gouvernants français et en particulier de l’allongement à trois ans de la durée du service militaire : " cette politique conduit tout droit à la guerre, non sans d’énormes risques. Quel est le Français raisonnable qui risquerait notre patrimoine à ce jeu de hasard ? Aussi n’est-ce pas ainsi qu’ils pensent. Ils se laissent aller ". Plus d’un an à l’avance il mettait en garde contre la pente facile qui risquait de mener les peuples à la guerre. Le 30 novembre de la même année, dans la perspective de prochaines élections législatives, plus énergiquement il proposait aux partis politiques de gauche une autre voie : " il faut opposer une politique résolument pacifique à une politique résolument guerrière (...) Il faut montrer à l’électeur que le rôle d’un gouvernement selon l’esprit radical, c’est justement d’annuler la puissance des provocateurs et de calmer les passions ". Et inlassablement jusqu’au 31 juillet 1914 il analysait lucidement ce que serait le conflit : " le massacre des meilleurs ; j’y insiste. Considérez tout à nu cet effet de la guerre, et même de la victoire. L’honneur est sauf, mais les plus honorables sont morts. Toute la générosité est bue par la terre (...) La guerre n’est plus une épreuve pour les héros, mais un massacre des héros. On fait la guerre pour être digne de la paix ; mais les plus digne n’y sont plus quand on fait la paix (...) Bref, dans toute guerre, la justice est assurément vaincue ; l’injustice rit en dedans. Je voudrais que les ombres des héros reviennent, et qu’ils admirent cette paix honorable qu’ils auront achetée de leur vie ". Ayant vainement résisté au bellicisme, va-t-il se planquer ? Le 2 août il se présente au recrutement et s’engage. Le 23 août il choisit l’artillerie lourde. D’octobre 1914 à octobre 1917 l’ex-professeur de la khâgne d’Henri IV, devenu le deuxième classe Chartier, sera téléphoniste dans les batteries de 95. Il fera courir les fils dans les tranchées. Il sera le lien entre les postes : " Chartier écoute... " Je n’en dirai pas plus de sa vie et de son expérience dans les tranchées : agneau parmi les agneaux, il bénéficiait d’une première loge sur le spectacle de la dernière heure de l’agneau. Celui qui l’avait vue venir de loin ne pouvait pas s’en désolidariser ; il le pouvait d’autant moins que dès les premières semaines en Argonne, sur la Marne, en Belgique ses élèves, " les meilleurs " incontestablement, étaient fauchés en nombre.
Il faut maintenant comprendre le discours de l’obéissance. A la fois il faut des chefs au peuple et il ne faut pas que le peuple les aime ni les respecte. Les respecter et les aimer, c’est prendre le chemin de l’abattoir. Mais n’avoir pas de chefs, ou leur désobéir, c’est aller contre le bien public. S’il est normal et juste que le peuple vaque à ses affaires, c’est-à-dire qu’il travaille à se procurer la subsistance dont il a besoin, en allant au bureau, à l’usine, etc. où il est effectivement mal placé pour juger du bien public, il est nécessaire aussi par conséquent qu’il délègue à quelques-uns la tâche d’examiner les affaires publiques et d’y décider ce qui est bon pour tous. Il y aurait de l’incohérence à ne pas se soumettre à leur décision. Il faut donc que les hommes se pressent derrière leur chef et que lui marche devant. Dans la mesure où il sait ce qu’eux-mêmes ne savent pas, où il décide pour leur bien, il peut leur apparaître comme un être d’une essence supérieure, c’est-à-dire comme un dieu. Il les garde du loup et aussi, et d’ailleurs plus souvent que du loup, il les garde du mouton noir.
Qui est ce dernier ? sinon celui au discours duquel la brebis oppose son prêche, c’est à dire le fauteur de désordre, l’anarchiste, le séditieux qui exhorte les bons petits agneaux à la désobéissance. Il ressemble à ce personnage de La Fontaine, d’une espèce autre certes mais voisine, dont le bref et vigoureux discours s’achève par ces mots : " notre ennemi, c’est notre maître : je vous le dis en bon françois " (le Vieillard et l’âne, Fables, VI, 8). L’auteur a beau mettre une minuscule à l’initiale de françois, ces vers, les deux derniers de la fable et donc sa moralité, sonnent aussi bien comme l’avertissement donné à ses concitoyens par celui qui n’a jamais été très bien en cour. Il parle clair sans doute, mais il parle aussi en politique s’adressant au peuple dont il est membre, afin de le mettre en garde contre celui qui le gouverne. Il est le mauvais esprit, certains voudraient dire le Malin, qui travaille à miner et à ruiner dans la conscience des autres les principes du civisme. Il est le révolutionnaire qui fait entrave à la collaboration des classes, le peuple avec ses dirigeants tous unis vers un but prétendu commun, qui n’est en fait que l’intérêt de la classe dirigeante. Il souffle sur les braises, il veut ranimer la lutte des classes, il explique que l’ennemi du mouton, loin d’être le loup est le berger lui-même. Il n’a certes pas tort ; mais il serait pourtant catastrophique de céder à ses sollicitations.
Le prêche de la brebis est fort bien composé. Elle rappelle premièrement à son fils ce qu’il doit au berger relativement à sa subsistance. La première fonction de l’Etat et du gouvernement est de veiller à ce que toute la population trouve la nourriture dont elle a besoin. Sans une organisation collective chacun serait réduit à se procurer par ses seules forces et d’abord à trouver par sa seule intelligence les éléments qui peuvent lui convenir en quantité et en qualité. De manière sous-jacente est évoqué ici l’état de nature, dans lequel assurément chacun est libre, mais libre avant tout de crever de faim. Il est voué à crever de faim d’abord parce que les hasards défavorables, qui ne manqueront pas, lui seront fatals ; mais aussi parce que ce que le hasard n’aura pas fait, la nécessité des heurts hostiles avec les autres le fera. On peut bien être le plus fort quelquefois, mais non pas toujours, comme l’a dit tranquillement Rousseau dans son Contrat social (Livre Ier, chapitre 3). Dans le domaine de l’alimentation, on voit très bien ce que le berger apporte aux moutons. Mais c’est vrai également dans celui de l’abri : il faut se garder tant de l’ardeur des rayons du soleil que de la froidure et de l’humidité de la pluie ; dans ce domaine également à défaut d’une organisation collective règne une concurrence, qui sera forcément fatale au plus faible. Etre suffisamment pourvu du logement et du vêtement grâce auxquels sont minimisés les effets des intempéries est aussi une raison d’être de l’Etat.
La mère enseigne ensuite à son fils ce qu’il doit au berger relativement à sa sécurité. Elle use d’une métaphore traditionnelle parmi les Grecs depuis l’Antiquité la plus reculée. On la trouve chez Homère qui désigne souvent Agamemnon comme " le pasteur des peuples ". Elle est en outre largement répandue dans le bassin méditerranéen, puisqu’on la retrouve dans la bouche de Jésus, qui est " le bon pasteur ", celui qui veille si attentivement sur son troupeau qu’il prend un soin particulier de la moindre de ses brebis (Luc, XV, 4-7). Dans les termes de cette image l’homme qui exerce une fonction de commandement politique, militaire ou religieux est le berger de son peuple. Or le pasteur est celui qui veille sur chaque animal de son troupeau et pas seulement sur le troupeau pris globalement, celui qui plante là quatre-vingt-dix-neuf brebis qui sont dans le droit chemin, pour ramener la centième qui s’est égarée. Sa déontologie ne l’autorise pas à perdre un seul élément du troupeau ; il est et se sent comptable de chaque tête. Ce n’est que sous condition que son rôle soit bien ainsi entendu que la métaphore est rassurante et que le peuple peut avoir confiance en ses dirigeants. Si le peuple devait croire au contraire que l’éthique professionnelle de ses chefs leur autorise un certain pourcentage de pertes, il ne leur accorderait plus sa confiance. De même que le berger va patiemment chercher la brebis égarée, qu’il soigne attentivement celle qui est malade, le gouvernement multiplie les efforts pour retrouver l’homme perdu en mer ou en montagne, pour fournir en soins et en médicaments celui qui est exposé aux attaques d’un mal quelconque. Dans ce domaine encore les hommes n’ont qu’à se féliciter de n’avoir pas que leurs seules forces pour faire face à leurs difficultés.
Mais les problèmes ne viennent pas que de la nature des choses, ils tiennent aussi à la rivalité des différents groupes humains. Car si l’état civil met fin à la concurrence des hommes entre eux à l’intérieur du groupe, il ne remédie évidemment pas à la concurrence entre ces derniers. C’est pourquoi la brebis évoque troisièmement la guerre contre les loups. Un Etat en agresse un autre, il cherche à s’emparer de tout ou partie de son territoire, de ses richesses naturelles comme les troupeaux, les mines ou les plantations, voire d’une fraction de sa population pour la faire travailler à son service. Invasion, annexion et esclavage, confiscation, destruction et massacre, tels sont les actes qu’il faut redouter des loups. Plaute (254-184) le premier, semble-t-il, avait averti : " homo homini lupus " et au XVIIe siècle Hobbes avait repris la formule à son compte. Les peuples ont tout à redouter de la convoitise de leurs voisins. L’un des rôles évidents de l’Etat est de faire face aux actes hostiles par lesquels ceux qui sont au-delà de la frontière viendraient agresser ceux qui sont en deçà. Le chef doit non seulement répondre à ces événements, y apporter la solution convenable, mais il doit aussi les prévoir et autant que possible les prévenir. Il doit donc mener contre l’étranger une politique active, usant de moyens diplomatiques et de moyens militaires pour contenir et repousser l’invasion, pour punir ses auteurs, leur ôter l’envie de recommencer et mieux encore pour l’empêcher. Les cinq têtes de loups clouées aux portes de l’étable constituent à la fois une démonstration de l’efficacité de la défense et un moyen psychologique de terroriser les attaquants potentiels. Sans Etat et sans gouvernants les moutons seraient réduits à être dévorés par les loups et les peuples les plus faibles réduits à être asservis ou exterminés par les plus forts.
De ce premier ensemble d’arguments la brebis tire une conclusion politique. " Nous sommes ses membres et sa chair. Il est notre force et notre bien ". Car la conséquence qu’il convient de tirer des réflexions précédentes n’est rien de moins que la supériorité du gouvernant sur le gouverné : le chef sait ce que le troupeau ne sait pas et le chef peut ce que le troupeau ne peut pas. Il est la providence de son peuple, un dieu pour lui. Or le rapport entre l’un et l’autre peut aisément être imagé, illustré par le modèle du corps humain, dans lequel la tête est la providence du corps. Ce n’est pas le corps qui sait ce qui est bon pour lui ; ce n’est pas le corps qui calcule les moyen de sa sauvegarde ; ce n’est pas le corps qui coordonne les mouvements de son action. Si l’association des hommes les uns aux autres dans un état civil constitue un ensemble nouveau, on trouve dans celui-ci non seulement des organes mutuellement dépendants, mais plus précisément des organes soumis à un autre, auquel seul reviennent la pensée pour le bien de tous et la volonté pour le bien de tous. Il y a dans le corps politique des membres et une chair, qui ne sont pas faits pour penser ni pour vouloir, mais seulement pour exécuter ce que pense et veut la tête. Sur le plan politique il n’y a pas d’égalité entre les gouvernants et les gouvernés ; ils sont deux sortes d’hommes aussi différentes l’une de l’autre que les bergers et les moutons. Tel est bien le discours spontané des chefs, qui reçoit ici un écho dans les bêlements de la brebis.
Mais son sermon ne s’arrête pas sur ce terrain politique, il se poursuit sur un autre, celui de l’éthique. Car elle connaît bien les tentations auxquelles est inévitablement soumis un agneau. Quand bien même il n’ignore pas qu’il doit obéir aux maîtres, un homme quelconque, et pas seulement un enfant, risque toujours de céder au désir de s’emparer d’un bien attrayant que le partage ne lui a pas attribué, qu’il n’a d’ailleurs peut-être attribué à personne et qui peut simplement se trouver en dehors de ce qui est politiquement déterminé comme légitime. Il peut sembler bien innocent à un homme mûr, je ne dis pas blet, de céder au désir de séduire une jeune fille de 17 ans, " une touffe fleurie ", et de se livrer avec elle au " plaisir d’une gambade ". Mais, " mon fils agneau ", tu ne dois pas transgresser l’interdit. " Un savant mouton ", quelque peu théologien éventuellement, a enseigné que le désir était diabolique et qu’il fallait y résister. La dignité de l’homme, celle qui le situe au-dessus de l’animal, exige qu’il ne se laisse pas gouverner par ses membres, fût-ce le membre sexuel, et qu’en lui ce soit la tête qui commande. L’oratrice a peut-être une lointaine connaissance de ce passage de la République, où est expliqué qu’un homme est formé d’une seule peau, vaste enveloppe dans laquelle sont contraints de cohabiter un homme proprement dit avec un lion mais aussi un monstre polycéphale (588b-590a). Il n’y a d’homme véritable qu’à la condition que dans la peau un ordre s’établisse par lequel l’homme commande au polycéphale, ce qui ne se peut qu’avec le concours du lion. Sans entrer dans les détails on peut dire qu’il n’y a pas d’homme éthiquement libre, s’il se laisse dicter sa loi par ce qui n’est bon que pour un de ses organes. Le gourmand, qui prend pour loi celle que lui dicte son estomac, le libidineux, qui prend pour loi celle que lui dicte son sexe, etc. ne sont pas libres mais esclaves de leurs désirs. La liberté ne consiste pas à faire ce qui peut combler tel ou tel organe, mais ce qui est bon pour le corps tout entier, que seule la tête est capable de déterminer.
Ce petit couplet éthique n’était destiné qu’à mieux faire entendre le refrain politique. Pas plus que dans l’être individuel il n’est bon que les organes aillent chacun leur chemin, dans l’être collectif il n’est bon que les hommes désobéissent au chef. La comparaison classique depuis des siècles, et même depuis des millénaires, si l’on songe que son origine est dans la République de Platon, qui fait du corps humain le modèle d’un prétendu corps social, la conduit à cette exhortation : " sois donc au troupeau comme ta jambe est à toi ". C’est ce discours bien connu de tous, mille fois entendu, qui est qualifié de : " génie propre au vrai mouton " !
Cela donne à penser. L’idée d’une Cité qui montrerait en grand ce qui n’est décelable qu’en petit dans le corps humain, l’idée d’un " corps social " (Rousseau), l’idée d’un " grand Etre " (Comte), prémisse et postulat de la réflexion politique de nombreux philosophes, de la totalité des sociologues de Durkheim à nos jours, peut bien être spéculativement féconde, mais incontestablement elle est éthiquement et politiquement dangereuse dans l’exacte mesure où elle est moutonnière. La philosophie politique d’Alain a ceci d’original qu’elle en appelle à la souveraine pensée de chacun ; elle refuse obstinément de remettre la pensée au chef. Il faut bien que le chef commande, mais cela n’implique nullement que le gouverné se démette de son jugement. Il faut bien que le gouverné obéisse, mais cela n’implique nullement qu’il voue à son chef quel sentiment que ce soit qui approcherait de l’amour, de la vénération, et encore moins de l’adoration qui lui feraient perdre la liberté de la pensée et de la parole. Telle est la politique du mouton noir. Il est juste de dire d’ailleurs que dans cette voie la philosophie d’Alain n’est pas sans précédents. Rousseau, même s’il parle d’un corps social, distingue précieusement le gouvernement de l’Etat, n’accordant au premier que la fonction d’exécuter les décisions du souverain, et ne reconnaît d’autre souverain que le peuple lui-même (Contrat social, Livres II et III). On ne saurait donc s’appuyer sur cet auteur pour accorder une ombre de légitimité au sermon de la brebis. Mais plus sûrement encore qu’elle est dans la lignée de Rousseau, la politique d’Alain se situe dans celle de Spinoza. Car nul plus clairement que celui-ci, ni plus vigoureusement, n’a exprimé l’impossibilité pour le citoyen de renoncer à la liberté de sa parole, car elle n’est pas seulement tolérable par l’Etat, mais elle est indispensable à sa propre liberté (Traité théologico-politique, chapitre XVI). Les détenteurs du pouvoir ne sont que des hommes, nullement des dieux, et en tant que tels ils sont sujets aux passions. Le citoyen doit donc premièrement se défier d’eux, et deuxièmement les rappeler à l’ordre. Il doit obéir, assurément, mais non se taire.
Propos du 12 juillet 1910 (Propos sur les pouvoirs, p. 213).
Qu’est-ce que la démocratie ? Si l’on s’en tient à l’étymologie, si l’on fait de la démocratie l’exercice du pouvoir par le peuple, on ne dit pas encore par là quel est le pouvoir exercé. S’agit-il de faire la loi ? Mais le peuple ne peut savoir tout ce qu’il est nécessaire de connaître pour faire correctement la loi. S’agit-il d’exécuter la loi ? On ne saurait trouver meilleur moyen d’instaurer l’anarchie. S’agit-il de désigner les représentants ? Pourtant si ce pouvoir ne consiste qu’à déposer un bulletin dans l’urne quand on y est appelé, cela ne garantit évidemment pas que l’exercice du pouvoir législatif et exécutif se fera pour le peuple. S’agit-il d’instaurer entre tous la plus parfaite égalité des droits en même temps que celle des charges ? Mais cela ne suffit pas à écarter l’hypothèse des charges maximales jointes aux droits minimaux. A mesure qu’il discute les différentes définitions imaginables de la démocratie Alain s’éloigne des courants politiques qui animaient et continuent d’animer la société française, et se rapproche de manière imprévue de deux philosophes qui se sont principalement exprimés sur le terrain politique, à savoir Rousseau d’un certain point de vue et surtout Machiavel. Car l’idée du contrôle et plus précisément de l’interpellation sur laquelle il s’arrête illustre fort bien la thèse d’une souveraineté populaire complètement séparée des pouvoirs et exerçant sur eux une constante pression, telle qu’on la trouve chez le genevois, et encore mieux celle d’un tribunat, troisième et indispensable organe de pouvoir après les Consuls et le Sénat dans la République telle que la conçoit le florentin.
On répète partout en France, aux États-Unis et dans quantité d’autres pays que nous vivons en démocratie, que notre pays est une démocratie, tandis que quelques autres se voient refuser ce même label. " Dans nos démocraties occidentales... " ressasse-t-on avec une satisfaction incantatoire, existe et fonctionne telle ou telle institution, par exemple un parlement élu au suffrage universel, ou une presse dont la liberté est garantie par la constitution. Par ces mots ces pays ou leurs représentants se décernent à eux-mêmes un brevet de haute civilisation politique, un brevet non seulement de supériorité mais d’achèvement, de perfection en matière d’institutions. C’est en fonction de cette certitude proclamée d’être les meilleurs que les gouvernements de ces pays, avec l’appui et la complicité de leurs peuples, prononcent magistralement la condamnation de tel autre gouvernement, isolent son peuple, interdisent par un blocus tout commerce avec lui, voire décident au nom de ces nobles idéaux politiques de lui faire la guerre, de lui expédier une monstrueuse armada et de l’écraser sous les bombes. On se dépêchera bien entendu de le soumettre à un gouvernement fantoche, préalablement proclamé opposition démocratique, et l’on sanctifiera l’invasion sous le nom de croisade pour la démocratie. Cette prétention serait simplement risible si elle ne signifiait mort, destruction et misère. La démocratie peut-elle être imposée de l’étranger ? Et réciproquement l’étranger qui impose son intervention peut-il être démocratique ? La vie politique internationale du XXIe siècle comme celle du précédent rend manifeste l’intérêt d’une réflexion sur la nature de la démocratie et son aboutissement dans une définition qui permette d’y voir clair.
Mais la tâche est délicate car il y a manifestement une grande difficulté à déterminer avec précision en quoi consiste l’exercice du pouvoir par le peuple. Si l’on conçoit aisément de quelle manière le pouvoir peut être exercé par un seul, si l’on conçoit encore mieux de quelle manière il peut être exercé par un petit nombre, les modalités selon lesquelles va pouvoir l’exercer le peuple tout entier quant à elles sont obscures. C’est pour échapper à ce problème qu’on peut être tenté de définir la démocratie non comme l’exercice du pouvoir par tous, mais comme son exercice au bénéfice de tous. Comme s’il était bien entendu que l’exercice du pouvoir en faveur du peuple et non de telle minorité ne pouvait être le fait que du peuple lui-même. Que signifie cependant que le pouvoir doit être au service de tous ? Il est au service d’une minorité dès lors que les droits des hommes et leurs charges sont inégaux. L’ancien régime en France a dérivé au cours des siècles vers une société caricaturale dans laquelle les droits étaient pour les uns et les charges pour les autres, une société où des parasites monstrueux pompaient tout le sang de la classe active. C’est bien entendu la raison pour laquelle la République issue de la Révolution a fait de l’égalité l’un de ses premiers mots d’ordre. Je ne discuterai pas de la question de l’égalité, qui mériterait pourtant d’être développée longuement. Car le mot qui en est dérivé, égalitarisme, exprime de manière transparente l’idée qu’il y a dans l’égalité quelque chose d’éminemment critiquable. Le débat sur ce point peut-être évité dans la mesure où Alain évoque à la fois celle des droits et celle des charges. Je tiendrai pour admis que l’égalité des droits n’a pas sens sans celle des charges. Je croirai même hors de doute que l’égalité n’est pas l’identité : de la même manière que des charges égales ne sont pas identiques, des droits égaux ne sont pas non plus identiques.
A supposer donc que l’égalité soit requise par la démocratie, elle n’est pas suffisante pour la définir. Car la très vive et très légitime critique qui est souvent adressée à l’égalité est qu’elle conduit à un nivellement par le bas ou qu’elle en implique le risque. Et l’on trouvera effectivement sans peine des pays dans lesquels le pouvoir ne reconnaît aux citoyens qu’une petite partie des droits qui sont très justement estimés indispensables ailleurs. Si à côté d’un droit à la santé, impliquant la gratuité des soins y compris les interventions chirurgicales les plus lourdes, à côté d’un droit à l’éducation, autorisant l’accès sans discrimination aux études supérieures les plus longues, n’existe pas une liberté de pensée permettant à chacun d’exprimer son point de vue, même au prix d’une sévère critique de l’action gouvernementale, et de le faire selon des modalités qui lui permettent d’être entendu de tous, on estime à juste titre n’être pas dans la démocratie. Alors même que les droits sont identiques pour tous, l’absence de droits, ou simplement la mutilation de l’un d’entre eux tenu pour essentiel, est un vice rédhibitoire. On ne saurait aucunement trouver la démocratie dans l’égalité des droits ramenés à leur degré zéro, ni même simplement ramenés à un degré inférieur à celui qu’on croit possible et qu’on revendique. Il n’y a de démocratie que dans et pour une croissance des droits. Elle est incompatible avec la régression économique et sociale que subissent les pays soumis à une domination impérialiste, parce que la corruption par voie de conséquence y est telle qu’elle substitue au moindre droit un privilège. Le sous-développement est une notion très relative : la démocratie était possible à Athènes au Ve siècle, elle ne l’est encore qu’en de rares pays au XXIe.
Puisque l’égalité peut s’accompagner des lois les plus répressives, on peut être tenté de définir la démocratie par l’absence de loi, c’est-à-dire par l’absence de contraintes pesant sur l’activité de chacun pour l’empêcher de faire ce qu’il peut désirer. Il n’y a alors pas non plus de gouvernement, pas d’Etat, ni même de société. C’est l’anarchie au sens où aucun pouvoir n’existe pour dicter à personne ce qu’il ne désire pas. Si les hommes étaient des dieux ils pourraient vivre dans de semblables rapports, comme le conclut Rousseau de son examen de la démocratie (du Contrat social, III, 4). Et encore faudrait-il qu’ils ne soient pas semblables aux Olympiens, parmi lesquels règne la discorde, comme la lecture d’Homère permet de s’en convaincre. Ces dieux-là sont trop humains, ils subissent les passions : amour, jalousie, colère, haine, etc. Le malheureux Héphaïstos découvre dans son lit Aphrodite et Arès enlacés... Ce qui leur manque à tous trois c’est la sagesse. Pour les extraire des rapports passionnels où ils se sont mis, il faudrait un gouvernement, une autorité, un pouvoir que même Zeus n’a pas. Aussi voit-on que dans l’Olympe, derrière la joviale façade des banquets, règne l’anarchie, c’est-à-dire un désordre tel qu’il n’exclut aucune atteinte portée à autrui (Odyssée, Chant VIII, 267-369). Les dieux entre eux n’échappent au meurtre que parce qu’ils sont immortels ! A travers le portrait qu’il fait d’eux le poète a bien jugé les hommes ; ils sont incapables de vivre sans lois, donc sans un pouvoir gouvernemental qui les contraigne à les appliquer. La définition que l’on pourra donner de la démocratie devra s’accommoder de cette nécessité.
Puisqu’elle ne saurait consister ni dans l’égal bénéfice du pouvoir, ni dans son absence, il faut bien en venir à la question de son exercice. Quelles sont les modalités de l’exercice du pouvoir par le peuple ? Toute la vie politique du XIXe siècle et de la première moitié du XXe a été agitée par la question du suffrage universel. Certains gouvernements l’ont octroyé, d’autres l’on refusé, les seconds n’étant pas forcément pires que les premiers. La première République par exemple ne le reconnaissait pas et imposait un cens ; à l’opposé le second Empire en faisait le ressort de ses plébiscites. Les luttes politiques ne purent abandonner cette question que lorsqu’on s’avisa qu’il était impossible que le suffrage universel exclût la moitié de la population. Cependant, universel ou pas, le droit de suffrage est encore loin de constituer le summum de la démocratie. Exprimer un choix entre des réponses, entre des programmes, entre des hommes, ne constitue pas encore un rôle politique actif. Car même dans le meilleur des cas, où l’électeur n’est pas invité au plébiscite, ni simplement à prendre un nom au lieu d’un autre, même s’il est invité à trancher entre deux orientations politiques, il n’y est encore qu’invité par le pouvoir. C’est-à-dire qu’il ne se prononce que quand on le lui demande et que réciproquement il n’a rien à dire tant qu’on ne le lui demande pas. Se rendre docilement aux urnes tous les cinq ans, et même tous les ans puisque alternent les élections des représentants à différents niveaux, est-ce en cela que consiste la citoyenneté ?
Les âmes bien-pensantes font tout un battage sur l’abstention. Dans certaines élections elle dépasse, et même de beaucoup, 30 % des inscrits. On a raison de dire qu’il est malsain de délaisser l’usage d’un droit qui n’a été acquis qu’au prix de durs combats politiques menés par les générations précédentes. Car il est vrai qu’il n’y a pas de démocratie s’il n’y a pas de consultation. Mais la démocratie ne s’achève pas avec la consultation. Napoléon III a été élu au moins " Prince-Président ", Hitler a été élu. L’origine élective du pouvoir, son origine populaire même, ne suffit pas à le rendre démocratique. Alain fait l’amusante fiction d’un Pape qui serait élu au suffrage universel. Comme on le sait, ce pontife est irresponsable, comme tout chef d’Etat : ce qui signifie qu’on n’a pas le droit de lui demander de répondre de ses actes, car sa fonction le place nécessairement au-dessus de toute accusation. Il n’y aurait en effet plus de président de la république, il n’y aurait plus même de présidence et par conséquent pas davantage République si le chef de l’Etat pouvait être traduit devant un tribunal, donc s’il pouvait être condamné par lui, par exemple pour détournement de fonds publics au bénéfice de ses amis politiques ou de sa campagne électorale. Tant qu’il détient ce mandat, l’existence de la République exige qu’on ne puisse l’accuser. Mais enfin au terme de son mandat il pourra lui être demandé de rendre des comptes : politiquement lui et ses amis pourront être désavoués par les électeurs, civilement il retrouvera sa responsabilité. Mais le Pape lui est comme Staline : il est infaillible. C’est-à-dire que ses actes sont inspirés d’en haut, puisqu’il est le Guide suprême, dont toutes les pensées sont fixées sur Dieu ou sur le bien public, expressions politiquement équivalentes. Dans ces conditions, malgré l’élection au suffrage universel, il n’y a pas de citoyenneté.
Si la démocratie n’est pas dans l’origine populaire du pouvoir, elle est dans son contrôle. La démocratie, c’est l’exercice du contrôle des gouvernés sur les gouvernants. Non pas une fois tous les cinq ans, ni tous les ans, mais tous les jours. Non pas celui qui laisse en place le politicien désavoué, mais celui qui le chasse. " Ce qui importe, ce n’est pas l’origine des pouvoirs, c’est le contrôle continu et efficace que les gouvernés exercent sur les gouvernants ". J’ajoute que pas plus que ça n’en est l’origine, ça n’en est l’exercice. Il ne revient pas au peuple d’exercer le pouvoir, ou du moins il ne lui revient pas d’exercer d’autre pouvoir que le contrôle des pouvoirs. Il ne lui revient pas d’exercer le pouvoir de faire la loi, ni celui d’exécuter la loi ; mais il lui revient de contrôler l’un et l’autre. La démocratie n’est donc pas opposable en tant qu’exercice du pouvoir par le peuple à l’oligarchie en tant qu’exercice du pouvoir par une minorité, ni à la monarchie en tant qu’exercice du pouvoir par un seul. En ce sens-là il n’y a pas et il ne peut pas y avoir de démocratie : il n’est possible au peuple en corps ni d’appliquer la loi, ni de l’édicter. Le premier de ces pouvoirs est par essence monarchique, le second par essence oligarchique. Mais il n’y a pas plus de monarchie ni d’oligarchie que de démocratie. Ce qui existe ce sont seulement différents équilibres entre pouvoir d’un seul, pouvoir d’un petit nombre et pouvoir du peuple. Les institutions réelles sont toujours plus ou moins monarchiques en même temps qu’elles sont toujours plus ou moins oligarchiques et plus ou moins démocratiques. Il y a des équilibres plus ou moins favorables au peuple. Ce qu’on couvre du nom de démocratie, tout en conservant une part de monarchie et une part d’oligarchie, réalise l’équilibre le plus possible favorable au peuple.
Qu’il faille de la monarchie dans les institutions politiques, c’est tellement évident que lorsqu’il n’y a pas de monarque, ou lorsqu’il est réduit à un rôle représentatif, il y a un premier ministre ou un président la République, qui préside le conseil des ministres. Même si les différents domaines d’intervention sont partagés entre différents responsables, les décisions que prennent ceux-ci doivent pourtant être harmonisées entre elles pour faire une politique. L’image de la navigation, pourvu qu’on se souvienne qu’elle n’est jamais paisible, peut-être reprise ici : on comprend qu’il faut un capitaine pour imposer une route, pour affronter les tempêtes, pour vaincre les ennemis et ramener le navire au port. L’auteur préfère cependant l’image de la bataille afin de faire mieux sentir la part qui revient au chef. Car s’il importe naturellement que chacun à son poste fasse ce que tous attendent de lui, il est clair qu’il faut aussi à chaque instant donner des ordres nouveaux tenant compte de l’évolution de la situation et en particulier du mouvement des ennemis. Cela ne peut se faire dans la palabre permanente ; il faut que la décision suive immédiatement le coup d’œil. C’est pourquoi chez les Romains, observe Machiavel (Discours, Livre Ier, chapitre 2), " on avait bien moins banni l’autorité royale de Rome que le nom de roi ". En chassant les rois qui les tyrannisaient, ils n’ont pas tant supprimé la fonction monarchique que substitué aux monarques héréditaires irresponsables des monarques, ou plus exactement dyarques puisqu’ils étaient deux, soumis à un contrôle régulier et fréquent, puisqu’ils n’étaient élus que pour un an. Si le partage de l’exécutif entre les deux Consuls présentait encore le risque d’un désaccord, les Romains le surmontaient en cas d’urgence en instituant pour six mois une dictature.
Quant au pouvoir de faire des lois, il exige une compétence, un savoir. Tout le monde n’a pas les compétences nécessaires pour faire une bonne loi. L’impôt sur la fortune par exemple est une mauvaise loi. Je ne veux nullement dire que l’intention qui le guide soit mauvaise, que ses promoteurs étaient animés par des intentions détestables. Mais tout le monde observe que faute d’avoir été discuté par des spécialistes, il aboutit à des résultats qui ne sont pas ce qu’on en espérait, voire qui sont contraires à ce qu’on en espérait. En tant qu’impôt il a un rendement négligeable, parce que la fortune surtaxée cherche ailleurs des conditions plus favorables. Mais en tant qu’agent économique il est bien pire : il n’est pas seulement nul, il joue un rôle complètement négatif en provoquant l’expatriation du capital et en plaçant le pays en situation coloniale. Il ne suffit donc pas de dire que les riches doivent payer, d’énoncer dans la loi l’obligation qui leur est faite de payer des contributions proportionnelles à leur richesse, pour établir la justice sociale. Dans la pauvreté nationale il n’y a pas plus de justice sociale que de démocratie. Promulguer une loi n’est donc pas seulement une affaire de volonté politique, c’est aussi une affaire de savoir. Il y a un savoir sur la question du rendement de l’impôt, comme il y a un savoir sur la question de contagions (celle du sida par exemple), comme aussi sur la question des assurances (après des catastrophes exceptionnelles par exemple). Le législateur ne peut donc pas être constitué de gens sans savoir, ni de gens dont le savoir serait limité à certains domaines. C’est pourquoi le pouvoir législatif est nécessairement oligarchique. L’argument du savoir est à vrai dire étranger à la pensée de Machiavel comme à celle de Rousseau, mais il est compatible avec celle du premier tandis qu’il ne l’est pas avec celle du second.
S’il faut un président monarchique et une assemblée oligarchique que reste-t-il à la démocratie ? Comment un équilibre entre les institutions peut-il être favorable au peuple si ni le pouvoir exécutif ni le pouvoir législatif ne sont démocratiques ? Il y a un troisième pouvoir, qui n’est autre que le pouvoir de surveiller les pouvoirs, et qui peut s’exercer alors même qu’il n’est pas prévu par la constitution. Le troisième pouvoir n’est en effet assurément pas le pouvoir judiciaire, dont Montesquieu déclare lui-même qu’il est comme " invisible et nul " (l’Esprit des lois, Livre XI, chapitre 6). Est-ce le pouvoir de la presse ? Mais il y a plusieurs sortes de presses ; ou plutôt il n’y en a qu’une, car celle qui passe pour être la plus libre lorsque ses amis sont dans l’opposition devient soudain très docile lorsqu’ils arrivent au gouvernement. En fait la presse est trop souvent partisane et ne joue qu’épisodiquement un rôle qui la dépasse de beaucoup et que les citoyens seraient bien coupables de lui abandonner. Ils seraient d’ailleurs coupables aussi de ne pas défendre vigoureusement la liberté qu’a la presse de le jouer. Mais avec ou sans presse, et quelquefois contre elle, il appartient aux citoyens et à personne d’autre de faire vivre la démocratie en exerçant sur les pouvoirs législatif et exécutif une fonction de contrôle. Ce pouvoir s’exerce en critiquant, je veux dire en jugeant, et en disant ce qu’on pense, en le faisant entendre par tout moyen approprié. C’est un pouvoir que les citoyens ont à prendre seuls, sans qu’on les y invite, sans même qu’on le leur reconnaisse. Personne n’est fait citoyen par le roi, personne n’est fait citoyen par les spécialistes ; il n’y a de citoyen que celui qui se fait tel lui-même malgré les rois et les spécialistes.
C’est ce que savait très bien faire le peuple romain, comme le rapporte Tite-Live dans son histoire ab Urbe condita. Tandis que le Sénat était l’organe exclusif des grandes familles patriciennes et défendait prioritairement l’intérêt de celles-ci, autrement dit de l’oligarchie foncière, et que la plèbe n’avait pas de participation au pouvoir législatif, tandis que les Consuls étaient choisis parmi les mêmes familles patriciennes et que la plèbe n’avait pas de participation au pouvoir exécutif, elle a cependant su se faire entendre. Elle a usé quand il le fallait de ces moyens, que nous appellerions aujourd’hui manifestations et grèves, jusqu’à obtenir satisfaction. Il lui est arrivé de refuser le paiement de l’impôt et l’enrôlement dans l’armée. L’historien rapporte même qu’en 494 la plèbe sortit en masse de la ville et se tint plusieurs jours sur le mont Sacré à trois milles à l’extérieur des murs, jusqu’à obtenir l’institution des Tribuns, qui devaient la représenter en exerçant un pouvoir d’accusation redoutable aux ennemis de la liberté. Mais c’est Machiavel et non l’historien qui tire les leçons politiques de ces événements remarquables, en déclarant tout crûment que les désordres auxquels se porte quelquefois le peuple romain et qui sont blâmés par les historiens au premier rang desquels se tient Tite-Live, qui en font un tableau épouvantable, étaient inspirés par le souci de la liberté et avaient pour principal effet de la sauvegarder et de l’accroître. Contrairement à beaucoup d’autres, l’auteur des Discours (Livre premier, chapitre 4) non seulement ne redoute pas les mouvements populaires mais voit en eux le ressort de la liberté. La République romaine a été démocratique dans l’exacte mesure où à un exécutif monarchique et à un législatif oligarchique elle a ajouté un contrôle populaire. S’exerçant d’abord sous une forme insurrectionnelle, il s’est ensuite institutionnalisé.
De la même façon Alain considère que le pouvoir qu’il appelle Contrôleur, après s’être longtemps exercé par révolution et barricades, s’exerce aujourd’hui par l’interpellation. Dans la bouche des citoyens qui manifestent, ou sous la plume du journaliste qui rédige son quotidien Propos d’un Normand, c’est l’expression vigoureuse d’une critique, qui reproche à ceux qui se prennent pour des rois et à ceux qui se prennent pour des spécialistes incontestables de ne pas conduire les affaires du pays dans l’intérêt général. Contre les abus monarchiques de l’exécutif et contre les abus oligarchiques du législatif c’est un travail sans repos de la part des gouvernés pour conserver et étendre leur libertés. C’est une pratique à la fois facile et difficile : elle est facile parce qu’il n’y faut qu’un peu de courage, et difficile parce que le courage est ce qui manque le plus. Les citoyens ne s’y livrent qu’à regret, trop rarement et souvent trop tard. Mais il n’est personne d’autre qu’eux-mêmes à qui ils puissent légitimement reprocher la perte de leurs libertés. La démocratie n’est donc pas une forme de gouvernement, c’est une pratique tribunitienne, qui rétablit un juste équilibre dans la société entre les gouvernants et les gouvernés. Telle qu’Alain la définit, c’est la République machiavélienne.
Propos du 1er juin 1927 (Propos sur les pouvoirs, p. 126).
Ceux qui détiennent le pouvoir de gouverner accomplissent une tâche difficile, à laquelle ils apportent un savoir, une compétence qui ne sont pas discutables. L’obéissance qu’ils exigent des citoyens est justifiée. Des arguments pertinents et solides montrent qu’il est mauvais de remettre en question les moyens de leur gouvernement. Cependant l’on voit aussi trop souvent que parmi ceux-ci se rencontrent les suspicions, les emprisonnements, les supplices, les massacres. Ceux qui les emploient ne manquent pas de payer des discours qui leur donnent raison. Des idéologues serviles sont prêts en toute occasion, même monstrueuse, à expliquer au bon peuple que c’était la seule chose à faire, qu’il n’y avait rien de mieux à faire. Car, disent-ils, le gouvernement sait mieux que quiconque ce qu’est la situation, quels y sont les risques, et quels en sont les remèdes. Afin de contrebalancer les interventions qui visent à justifier l’injustifiable, il faut que parmi les citoyens s’élèvent des voix qui disent non, qui plaident contre les pouvoirs. Il est du devoir d’une conscience citoyenne d’exprimer son refus des moyens criminels ou simplement injustes. Il lui revient aussi de faire en sorte que sa voix entraîne le plus grand nombre de concitoyens à les condamner ouvertement. C’est contribuer à donner force au souverain, qui ne délègue au gouvernement que les moyens et non la fin de son action. C’est lui permettre d’exercer sur le gouvernement un contrôle qui évitera la dérive à laquelle il tend naturellement de décider des fins, ou de les compromettre par l’usage de moyens qui leur sont incompatibles. Telle est d’ailleurs la tâche à laquelle se consacre Alain dans les Propos qu’il livre quotidiennement à la Dépêche de Rouen.
Dans un texte célèbre (République, 488a-489d) Platon a comparé l’Etat à un navire : le peuple en est le patron, mais il a l’oreille dure et la vue basse. Autour de lui toutes sortes de jean-foutre se disputent le gouvernail, usent de la plus basse flatterie, voire même de la violence pour l’obtenir. Lorsqu’ils l’ont, ils font la fête avec ceux qui les y ont aidés, dilapident la cargaison et ne se préoccupent plus de conduire le navire, qui va à sa perte. On peut penser que ce tableau constitue une description de la démocratie, puisque le portrait qui est fait du patron est celui du peuple. La morale de la fable serait qu’il ne convient pas de laisser le peuple décider des affaires politiques, auxquelles il ne connaît rien et qu’il convient de renvoyer aux spécialistes. Toutefois son interprétation peut hésiter entre deux clés. La première verrait dans le patron l’assemblée populaire aussi incompétente que nombreuse, qui se laisse abuser par les démagogues qui vont prendre à sa place les décisions : dans ce cas ce serait effectivement le régime démocratique qui serait caricaturé. Il faudrait alors choisir une autre forme de gouvernement, l’aristocratique vraisemblablement, sous condition cependant que le critère sur lequel sont jugés les meilleurs soit celui du savoir. La seconde ferait du patron le peuple souverain, qui doit de toute façon désigner un gouvernement, qu’il soit démocratique, aristocratique ou monarchique, dont la compétence est de toute façon douteuse : dans ce cas la critique viserait une cible beaucoup plus large. La leçon serait alors différente et inviterait le citoyen conscient et responsable à faire entendre sa voix pour corriger les déviations et les abus du gouvernement. Le lecteur qui commence le Propos peut incliner vers la première solution ; mais lorsqu’il l’achève il a assimilé la seconde.
La première remarque d’Alain est pour dire que la fable écarte un certain type de gouvernement. Effectivement il ne viendrait à l’idée de personne de faire gouverner un navire par un capitaine dont il n’aurait pas vérifié la compétence. C’est bien sur la base d’un savoir prenant pour objet la mer, les côtes, la météorologie, l’astronomie, le navire lui-même et la composition des forces qui assurent sa stabilité et son mouvement, que l’on peut prétendre le gouverner. Celui qui n’a pas fait les études nécessaires pour comprendre et maîtriser ces choses n’a aucun titre à être capitaine. C’est évidemment l’objection qu’on adresse au régime monarchique dans sa version héréditaire : on se trouverait capitaine par la seule raison que papa l’était déjà ! L’absurdité d’un tel système n’est plus à démontrer, Rousseau ayant dit ce qu’il fallait (Contrat social, Livre III, chapitre 6). S’il y eut des rois compétents, il y eut aussi sur le trône des enfants débiles (François II), des fous (Charles VI), des indifférents (Louis XV), et même des criminels (Richard III). Les défenseurs de la monarchie objecteront que le roi ne gouverne pas seul, mais aidé d’un Conseil et citeront de grands ministres qui ont accompli au service de leur maître de grandes choses au bénéfice de l’Etat. Sans doute, mais est-ce autre chose qu’un correctif apporté au principe du gouvernement héréditaire, plaidant au fond pour l’élection ? D’ailleurs dans le même temps où le monarque est héréditaire, les charges le sont aussi : le collecteur d’impôts reçoit sa charge de son père, le juge de même, le colonel aussi. Le but d’une charge ainsi transmise n’est nullement l’administration de l’Etat, mais l’enrichissement personnel. Au niveau subalterne comme au niveau suprême, la transmission du pouvoir de père en fils constitue pour le peuple une servitude. La reconnaissance du critère du savoir dans l’attribution du pouvoir en délivre.
Sans doute, mais cela ne réjouit pas Alain pour autant. Le savoir est un autre moyen de tyrannie. Si l’on choisit le capitaine pour sa compétence, on ne peut plus le contester. Il a suivi les cours d’un Institut d’études politiques, il a obtenu un diplôme de l’Ecole nationale d’administration, il a déjà assumé des fonctions importantes dans l’exercice desquelles il a montré de l’efficacité : il a fait ses preuves. Peut-on permettre à n’importe qui de le critiquer ? A celui qui critique on répondra qu’il est un ignorant et qu’il ferait mieux de se taire. Il n’est pas possible que le simple citoyen, qui n’a pas suivi les mêmes Hautes études, comprenne toujours la pertinence de ses décisions. Mais, suggèrera-t-on, le chef ne pourrait-il expliquer son action ? Pourtant on ne peut légitimement demander qu’il fasse comprendre en quelques discours un savoir qui lui a demandé des années de travail. Ce serait nier la nécessité de ses études ; autant vaudrait dire qu’on peut s’improviser contrôleur des finances, diplomate ou chef des armées. Il faut donc renoncer à demander au gouvernement de faire œuvre pédagogique. Il faut se résoudre à admettre ses décisions sans les comprendre. Il faut même parier que l’immense majorité des citoyens ne les comprendra pas. Cela va très loin : c’est de la faculté de compréhension que dépend la légitimité d’un examen, d’une discussion, d’une contestation. Contester le pouvoir, c’est alors illégitimement se prétendre aussi compétent que lui, ce qui est d’une prétention insoutenable. Mais dès lors c’est la discussion elle-même qui est intolérable, et le simple examen qui est absurde, comme dans ce cas dont Spinoza par exemple se fait l’écho : " chez les Turcs la discussion même passe pour sacrilège et tant de préjugés pèsent sur le jugement que la droite raison n’a plus de place dans l’âme et que le doute même est rendu impossible " (Traité théologico-politique, préface), ou encore " si la paix doit porter le nom de servitude, de barbarie et de solitude, il n’est rien pour les hommes de si lamentable que la paix " (Traité politique, chapitre VI, §4). Toutefois si la critique est fauteuse d’échec, le grand Turc a parfaitement raison de trancher les têtes qui s’imagineraient avoir le droit de penser.
La France de la IIIe République n’en était sans doute pas là. Pourtant il faudrait considérer avec attention au XXIe siècle comme au précédent ce que signifie l’existence d’un débat politicien dans lequel l’opposition exerce contre le gouvernement un droit de critique permanente. Ceux qui prétendent substituer leur gouvernement à celui qui est en place n’ont-ils pas eux aussi suivi les Hautes études qui leur en donnent la compétence ? N’ont-ils pas été même les condisciples de ceux qui sont actuellement au pouvoir ? Sont-ils sans expérience ? On ne peut en tout cas pas le prétendre de ceux qui ont déjà exercé le pouvoir. Ils sont comme un capitaine, quelquefois renommé, embarqué sur le navire et mis au nombre des passagers. Le gouvernement peut-il permettre à d’anciens ministres de le critiquer ouvertement ? Peut il les laisser semer parmi les personnels de l’Etat le doute sur la justesse de sa politique ? Il ne peut les autoriser à insinuer au percepteur que les impôts ne sont pas justes, à l’ambassadeur que la paix n’est pas juste, au général que l’offensive n’est pas juste. Comment ces hauts fonctionnaires exécuteraient-t-ils correctement la manœuvre qui leur est demandée, s’ils ne sont pas persuadés qu’elle est la meilleure ou la seule possible ? Au moins dans certaines circonstances délicates les critiques de l’opposition relèvent-elles de la haute trahison.
Mais au fond y a-t-il une seule circonstance où la critique ne constitue pas un frein à l’action, où elle n’en entrave pas le bon développement, où elle ne conduit pas à son échec ? Contrairement à la navigation maritime, car toute métaphore a ses limites, la navigation politique est sans fin. On ne peut pas dire qu’à telle échéance, proche ni même lointaine, elle sera achevée dans le sens où l’on aurait réglé tous les problèmes, apaisé tous les conflits, satisfait toutes les revendications. La vie des sociétés ne cesse de faire apparaître des réalités complètement nouvelles et insoupçonnables quelques jours avant, parce que le travail des hommes ne cesse de produire du nouveau qui transforme et quelquefois bouleverse les données matérielles et avec celles-ci les esprits. Contrairement à la navigation maritime la navigation politique est toujours périlleuse. On ne peut pas dire que la mer est calme, et que la traversée est donc facile, car ici la navigation ne se fait pas seulement contre la mer, elle se fait aussi contre les autres navires. Et si par chance ce n’est pas contre eux mais avec eux, les difficultés n’en sont pas moindres pour autant. Or il n’y a aucun port où le navire de l’Etat pourrait se mettre en congé de navigation, remettre à plus tard la solution des problèmes. On peut se demander si contrairement à ce qu’explique Machiavel (Discours, Livre Ier, chapitre 37) en politique temporiser ne serait pas toujours aller à l’échec. Le gouvernement est donc fondé en toutes circonstances à faire taire les critiques et à s’opposer même seulement à l’examen de sa politique. " Aux fers donc l’esprit fort qui discute ; aux fers le matelot qui écoute ".
On serait tenté de se rassurer en se disant qu’il existe des tribunaux maritimes où sont jugés les capitaines qui ont perdu leur navire. Lorsque un navire est coulé, même au plus fort d’une terrible tempête, si son capitaine a la chance d’échapper à la mer, il n’échappera pas pour autant à la justice maritime. Le tribunal examinera avec beaucoup de soin les circonstances, il discutera les décisions, et peut-être rendra le capitaine responsable de la perte de la cargaison et du navire. Celle des hommes à vrai dire compte moins que celle du chargement. On serait tenté de souhaiter qu’il existe pour le navire de l’Etat de semblables tribunaux, où l’on jugerait les fautes commises dans le gouvernement. Le ministre a-t-il fait suivre à l’Etat la meilleure route, l’a-t-il armé comme il convenait, dans la rencontre du péril a-t-il manœuvré savamment ? Et singulièrement, puisqu’il s’agit ici de la vie des hommes, on aimerait juger ceux qu’on accuse de la mort injustifiée de trois, de cent, voire de dix mille d’entre eux. Au moment où écrit l’auteur, il n’a pas oublié ce qu’ont vécu les soldats de l’armée française en 1917. Un état-major incapable de comprendre la situation militaire et encore moins d’imaginer une décision efficace a ordonné à plusieurs reprises des attaques insensées, où les hommes étaient fauchés par milliers à peine avaient-ils bondi hors de la tranchée. Qui leur a demandé compte de ces hommes-là ? Et lorsque les survivants ont refusé d’obéir aux ordres qui les envoyaient à leur tour se faire tuer inutilement, le haut commandement a décidé de réprimer dans l’œuf ce qu’il tenait pour une intolérable mutinerie et ordonné de fusiller pour l’exemple des soldats, qui d’ailleurs n’étaient pas nécessairement choisis parmi ceux qui avaient désobéi. Le cinéaste Stanley Kubrick a réalisé sur cet épisode, " trois soldats irréprochables, accusés de couardise et de mutinerie, qu’on fusillait pour l’exemple ", écrit-il lui-même, un film admirable : les Sentiers de la gloire (1957). Le caporal Maupas, par exemple, issu du département de la Manche, a été exécuté dans ces conditions. Ces fusillades sont une infamie sans nom, dont on aimerait juger les coupables.
Cependant l’auteur n’a là-dessus aucune illusion. L’ouverture d’un procès à ce sujet amènerait d’abord à énoncer fermement le principe du droit à l’erreur qu’il faut reconnaître même à celui qui est compétent, et ensuite des discussions sans fin pour chercher ce qui se serait passé si ces crimes n’avaient pas eu lieu, si les officiers généraux avaient choisi une autre solution : c’est ce qu’on ne peut évidemment pas savoir. On ne peut pas refaire l’histoire. Il faut donc renoncer à demander justice des actes de gouvernement qui ont causé des morts qu’on pouvait éviter. Il est désespérant d’y penser. Parvenu à ce point de sa réflexion, Alain a fermé toutes les issues au désir du citoyen d’exercer un contrôle sur le pouvoir politique. Or c’est précisément à ce moment-là que par une sorte de renversement, sans lâcher pour autant la vieille métaphore, il montre comment ce contrôle est possible. La compétence de l’homme de métier, qui a suivi les écoles, fût-il général, ambassadeur ou contrôleur des finances, ne s’étend jamais que sur les moyens et nullement sur les fins de l’action politique.
Le capitaine du navire n’en est pas l’armateur. Or s’il appartient bien au capitaine de choisir la meilleure route possible, de faire face à la tempête et d’assurer le succès de la navigation, il ne lui appartient pourtant pas d’en déterminer la destination. De la même manière, si lourdes que soient les tâches du politicien, il ne lui revient pas de choisir une orientation politique. Le peuple doit sans doute le laisser seul juge des moyens qui lui semblent nécessaires à son action, mais il demeurera réciproquement lui-même seul juge des fins qu’il lui semble bon de viser. L’obéissance du citoyen aux pouvoirs n’est inconditionnelle que parce qu’elle ne porte pas sur ce qu’il en attend, mais seulement sur les voies à emprunter pour l’obtenir. Le tyran voudrait éliminer la discussion sur les fins, affirmant que tout le monde est d’accord pour vouloir richesse et puissance. Et sans doute aucun peuple ne veut être miséreux. Mais la question se pose aussi de hiérarchiser correctement cette fin avec une autre, qui est la justice. Le peuple veut-il encore de la richesse et de la puissance si elles ne s’obtiennent qu’au détriment de la justice ? N’est-il pas prêt au contraire à y renoncer au bénéfice de celle-ci ? Le tyran voudrait bien qu’on lui accorde les suspicions, les emprisonnements, les supplices et les massacres comme des moyens quelquefois inévitables de parvenir à la puissance.
Mais ici prend place nécessairement un débat sur le rapport des fins et des moyens. Contrairement à ce qu’on dit parfois, aucun peuple n’accepte des moyens qui déshonorent ses fins. Aucun philosophe non plus ! On attribue à Machiavel ce cynisme consistant à affirmer que la fin justifie les moyens. Mais si une lecture de ses œuvres peut donner quelque consistance à cette sordide maxime, il ne s’agit pas des Discours. Par contre dans l’analyse qu’il fait de l’action de César Borgia et de quelques autres condottieri sans scrupules, il peut effectivement désigner à l’attention de son lecteur l’usage de moyens immoraux relevant de la fourberie et de la cruauté. Cependant le Prince n’est écrit, relève Rousseau (du Contrat social, Livre III, chapitre 6) que pour mettre en garde les républicains contre l’oubli de la virtù. Si les peuples n’en ont plus, ils perdront nécessairement leur souveraineté au profit d’aventuriers qui n’en ont pas davantage. Encore Borgia n’était-il pas des pires, puisqu’il avait le sens de l’Etat. Ces remarques ne nous éloignent pas d’Alain, car ce à quoi il invite ses lecteurs n’est rien d’autre que la virtù républicaine. En quoi peut-elle consister, sinon à exprimer son refus à coup sûr des massacres, mais aussi des emprisonnements et des supplices insupportables à tout honnête homme ? Celui qui se tait devant ces pratiques, alors même qu’il ne peut les ignorer, manque précisément de virtù. C’est avec des hommes qui se taisent qu’on fait les tyrannies, c’est sur leur silence que reposent le nazisme et le stalinisme.
L’indignation, je ne dis pas in petto mais celle qui s’exprime, est d’un homme qui fait passer le bien public avant son intérêt personnel. Son intérêt personnel est peut-être de se taire, de dissimuler son jugement aux pouvoirs abusifs, et de recevoir le salaire de son silence. Mais quel est celui qui ne rougirait pas de ce choix devant ses enfants ? Quel monde leur prépare-t-il, s’il ne dit rien ? Sans la justice la puissance de l’Etat donne un certain genre de sécurité : celui qu’on a dans les prisons, nourri, logé, blanchi (cf. Rousseau, du Contrat social, Livre Ier, chapitre 2). Il a de quoi satisfaire le ventre, mais non le cœur ni la tête. Parmi les hommes tous n’acceptent pas la domination du ventre. Faisant taire non l’indignation mais la crainte, ils protestent même contre les suspicions. Il leur est intolérable que l’on traite en suspects ceux qui ont telle opinion, telle religion, telle origine. Car de la suspicion on passe bientôt à la rafle et de celle-ci à l’extermination. Sans doute est-il impossible de protester contre l’extermination sans être soi-même exterminé. Sans doute est-il malaisé de protester contre la rafle sans être soi-même raflé. Mais loin de plaider contre l’indignation et la protestation ce constat plaide au contraire en leur faveur, car ce n’est pas quand les choses en sont déjà venues au pire, que vient le temps d’en dire son refus. C’est dès le germe de la première injustice qu’il faut élever la plus ferme et la plus claire condamnation. A l’inverse la première petite compromission conduit à la seconde, plus grave, et celle-ci à une autre sans aucun espoir de voir se rompre cette dynamique impitoyable.
C'est ce qu’expliquait, à l'arrivée à Dachau des forces alliées en 1945, le révérend Niemöller, pasteur luthérien allemand arrêté par la Gestapo et interné en 1938 :
" En Allemagne, ils sont venus s’en prendre aux communistes.
Je n’ai rien dit : je n’étais pas communiste.
Ils sont venus s’en prendre aux juifs.
Je n’ai rien dit : je n’étais pas juif.
Ils sont venus s’en prendre aux dirigeants syndicaux.
Je n’ai rien dit : je n’étais pas dirigeant syndical.
Ils sont venus s’en prendre aux catholiques.
Je n’ai rien dit : j’étais protestant.
Puis, ils sont venus s’en prendre à moi.
Il n’y avait plus personne pour me défendre. "
Il n’est pas besoin pour entraver l’injustice d’attendre une miraculeuse unanimité spontanée contre elle. Beaucoup d’hommes qui hésitent à se prononcer le feront dès lors que quelques-uns leur en auront donné l’exemple. Alain cite Socrate. Le philosophe athénien est bien connu pour n’avoir pas gardé la langue dans sa poche, pour avoir au contraire mis en difficulté tous ceux, politiciens, idéologues, prêtres, hauts fonctionnaires, etc. qui commettaient ou qui couvraient les injustices. Certes ils lui ont réglé son compte, mais qu’est-ce que ça prouve ? Certainement pas l’inutilité de la protestation : on ne se débarrasse pas du prophète s’il ne prêche que dans le désert. Si on le fait taire, c’est évidemment parce qu’il est entendu. Toutefois il faut bien dire qu’en 399 il est déjà bien tard. Socrate a fait ce qu’il était en son pouvoir de faire, mais longtemps auparavant ses concitoyens auraient dû refuser de céder aux sirènes de la démagogie. Je veux dire refuser les facilités de la politique de Périclès. Platon sur ce personnage exprime un jugement sans équivoque. Les historiens d’aujourd’hui au contraire l’encensent parce qu’il a accédé aux désirs du peuple. C’est précisément ce que Platon lui reproche, non que la voix du peuple soit méprisable, mais parce qu’il est de la responsabilité du politique de s’élever contre elle lorsque ses revendications sont injustes.
Je dis le politique et non le politicien ou l’homme d’Etat. L’homme d’Etat gouverne, c’est un technicien. Le politique intervient dans le débat populaire pour éclairer ses concitoyens. Ce n’est pas qu’il croie ses lumières supérieures à celles des autres, mais il apporte sa contribution. En ce sens tout le monde est politique, dès qu’il participe au débat. Or c’est un devoir de le faire, parce que la bonne orientation politique, celle de la justice, apparaîtra d’autant moins spontanément au peuple que les hommes d’Etat, naturellement enclins à user pour eux-mêmes du pouvoir et à le conserver, savent s’entourer d’une cour de beaux parleurs stipendiés. Les écrans de télévision et les journaux sont remplis de discours qui plaident en faveur des pouvoirs. Dira-t-on que l’opposition s’exprime elle aussi ? Mais elle est faite d’autres politiciens, qui ont déjà exercé le pouvoir, qui y ont commis les mêmes injustices et les mêmes abus, qui les commettront de nouveau quand ils y retourneront. Ce n’est pas leur démagogie qui peut contribuer au débat politique. Leurs discours tout autant que ceux du gouvernement en place visent à obtenir des citoyens une délégation de pouvoir, un blanc-seing, un abandon de souveraineté. C’est pourquoi face à tout ceux qui plaident en faveur des pouvoirs, Alain plaide contre eux. Il faut inlassablement rappeler au peuple une vérité simple, à savoir que les pouvoirs sont ses serviteurs et non ses maîtres. L’administration est une fonction, très qualifiée assurément, mais le choix de la politique à suivre ne relève pas d’elle. Elle est au contraire un instrument au service de celle-ci, déterminée par le peuple souverain, et elle doit s’y subordonner.
Je ne reviens pas sur ce que doit ce texte à Platon, qu’il évoque à plusieurs reprises. Mais je veux remarquer rapidement ce qu’il doit à Spinoza et à Rousseau. La revendications d’une entière liberté de parole jointe à une obéissance sans faille revient au premier. Au second appartient l’opposition de la souveraineté, populaire par essence, et du gouvernement, dont on attend qu’il soit l’administrateur le plus compétent possible. Voilà dans quelle mesure la philosophie politique d’Alain s’inscrit dans la lignée ouverte par ses prédécesseurs. Ce qu’elle a de neuf, c’est l’idée d’un refus obstiné du citoyen à tous les pouvoirs, arrogants par essence.
L’esprit radical contre l’esprit de parti
Propos du 12 juillet 1930 (Propos sur les pouvoirs, p. 159).
Qui veut la justice, du même coup veut l’ordre et qui veut l’ordre, du même coup veut l’obéissance. La moindre désobéissance, même pour la justice, excitée par le sentiment d’une intolérable injustice, remet en cause la justice parce qu’elle est une négation de l’ordre, sans lequel on est rendu aux rapports de forces. Personne ne peut, sans une extrême inconséquence, désobéir. Désobéir, c’est réclamer pour soi le bénéfice d’une exception, dans laquelle disparaît toute règle. Aussi n’est-ce pas de l’obéissance qu’il y a lieu de discuter ; la question politique commence au delà. Elle serait plutôt : d’accord pour l’obéissance, et après ? Le rôle politique du citoyen commence par l’obéissance ; mais jusqu’où s’étend-il ? Le pouvoir voudrait encore de lui le respect, et même l’amour. Le naïf citoyen est prêt à les accorder, et même les accorde souvent : c’est ce qui fait le fascisme. Celui-ci n’est pas tant définissable comme la nature d’une certaine sorte de pouvoir, car tout pouvoir cherche l’approbation et l’acclamation, que comme une certaine réponse du citoyen qui peut l’accorder comme la refuser. Les peuples accablés par le fascisme, quel que soit le nom qui lui est donné à l’occasion, pâtissent d’avoir accordé au pouvoir plus qu’ils ne devaient lui donner. Ils sont coupables d’avoir renoncé à la liberté de leur jugement. Ils ne sont donc pas victimes d’un accident extérieur qu’ils n’auraient pas mérité, ils ont ce qu’ils ont voulu, ou du moins ils ont ce qu’ils n’ont pas eu le courage de refuser. Si mes actes appartiennent au pouvoir, mon jugement par contre n’appartient qu’à moi. C’est en lui que se trouve le seul remède, d’autant plus efficace qu’il est préventif, aux abus du pouvoir ; il est dans la résistance continuelle et obstinée au fascisme continuellement et obstinément renaissant.
Sachant ce qu’il y a d’injustice dans l’ordre établi, le partisan d’un monde meilleur, le rebelle, aimerait sans doute que le philosophe lui prêche la désobéissance. Comment en effet, se dit-il, peut-on changer cette société, la conduire vers plus de justice ou vers l’abolition des classes sociales et celle de l’Etat, si l’on continue d’obéir benoîtement aux gouvernements bourgeois ? L’instauration d’une autre société n’exige-t-elle pas l’insurrection contre ceux-ci ? A ceux qui raisonnent ainsi la philosophie politique d’Alain semble sans doute trop sage, trop modérée, précisément parce que son article premier est la résolution d’obéir. Elle est soupçonnée de servir au renforcement de l’ordre établi, ou au moins de se compromettre avec lui. Et sans doute celui qui imagine qu’il est préférable que l’exercice du pouvoir soit le fait de tel parti politique plutôt que de tel autre, ne pourra-t-il que constater avec déception et amertume qu’Alain n’est pas de son parti. Mais la vraie question que doit se poser le citoyen libre n’est nullement de savoir à quel parti il doit se vouer corps et âme. Plutôt qu’à celui-là se dévouer à celui-ci, fût-il révolutionnaire, c’est créer les conditions du fascisme, fût-il stalinien. La question politique la plus fondamentale, d’où dépend la sauvegarde de la liberté, est celle du libre exercice du jugement du citoyen sur le pouvoir. Le pouvoir n’en veut pas, il en a peur. Il faut par conséquent distinguer deux sortes d’obéissances : il y a primo l’obéissance soumise, qui avec les actes emporte les pensées de celui qui exécute les ordres, lequel par conséquent n’élèvera aucune objection le jour où on lui demandera de dénoncer ses parents parce qu’ils ne sont pas tout à fait convaincus de la divinité du chef, ou ses voisins parce qu’ils sont juifs ou bourgeois. Il y a secundo l’obéissance insoumise, celle qui n’accorde les actes que pour mieux refuser les pensées, dont le pouvoir sait et sent la défiance et le doute, le contrôle qu’elle exerce sur lui, celle de qui le pouvoir se sent jugé. Il est par là empêché de se croire, ce qui est le commencement de la sagesse, car il est par elle contraint à entretenir lui-même sur ses propres décisions la défiance et le doute, qui le gardent des abus dans lesquels le feraient verser les approbations et les acclamations.
Le citoyen est jaloux de sa liberté, et il a raison sans aucun doute. Mais s’il pense que sa liberté sera mieux défendue par tel parti que par tel autre, il se méprend lourdement. Il n’y a pas de parti meilleur qu’un autre. La politique d’Alain prend à contre-pied toute politique partisane. Elle est certes partisane de la justice et de la liberté ; elle se reconnaît assurément davantage dans la gauche politique française que dans la droite. Pourtant il y a quelque chose qu’elle ne donnera jamais, même au parti dont le discours lui procurerait la plus entière satisfaction, c’est une adhésion. Car il n’y a pas deux sortes de pouvoirs. Une philosophie qui distingue deux sortes de pouvoirs refuse qu’il y ait deux sortes d’obéissances et demande toujours pour l’un la soumission qu’elle refuse à l’autre. Elle prétend opposer aux mauvais pouvoirs la rébellion et devoir accorder aux bons pouvoirs le respect et l’amour. Mais les pouvoirs ne sont ni bons ni mauvais. C’est pourquoi inversement la seule distinction qui vaille pour sauvegarder la liberté est celle des deux obéissances. Les pouvoirs sont tous les mêmes, tous sont absolus et tous sont militaires.
Il est vain de discuter de l’obéissance, car on n’a pas le choix de la refuser. Si elle ne peut être obtenue de plein gré, elle le sera de force. Car aucune entreprise ne pourrait réussir si ceux qui doivent la mener s’amusaient d’abord à juger et à discuter les ordres. De toutes les entreprises celle de la guerre est celle qui tolère le moins la désobéissance. Les subordonnés obéissent au doigt et à l’œil, je veux dire qu’ils obéissent sans délai et sans murmure à la parole et au signal. Le commandant ne peut accepter les ébauches d’insubordination. Dès qu’il sent la moindre velléité de discuter son ordre, sa mission est de forcer l’obéissance. Et bien naturellement, parce qu’un mal est comparé à un autre et que des deux on choisit toujours le moindre, la menace qui fait taire les murmures et qui écarte tout délai est nécessairement la menace de mort. L’ennemi profiterait de la moindre désobéissance : il ne peut être question dans ces conditions de la punir seulement d’une corvée, ni même de quelques jours de prison. Et la menace doit être suivie d’effet, la peine suprême doit être appliquée à l’insubordination et l’officier sait très bien sortir son revolver et le pointer vers le récalcitrant. Il sait très bien commander le feu du peloton d’exécution devant lequel il a aligné les mutins ou supposés tels. Les âmes sensibles s’élèvent contre ces méthodes brutales : leurs protestations sont déplacées, ce sont des esprits faibles, qui ne savent pas dire non quand il le faut. Ce qu’il faut refuser, c’est la guerre. Quand au contraire on l’a admise, il n’est plus temps de protester contre ses conséquences. On avait le loisir d’être humain et juste en s’opposant au bellicisme, en parlant et en agissant contre la guerre quand elle n’était pas encore déclarée. Il faut savoir que si l’on en est complice, on est complice aussi des exécutions sommaires.
Mais on n’est pas toujours en guerre, objectera-t-on. C’est naïveté ! Tout pouvoir, à quel niveau qu’il se situe, à quelle époque qu’on soit, est toujours en guerre. Que l’on confectionne des vêtements, que l’on pêche la morue ou que l’on retraite les produits de la fission nucléaire, l’accord que les exécutants donnent à l’action est nécessaire. Le chef d’atelier, le patron pêcheur ou l’ingénieur ne peuvent un seul moment tolérer le refus ni même l’hésitation. L’un est en guerre contre la concurrence, le second contre la mer, le troisième contre la radioactivité. Le danger est peut-être moins sensible qu’au front, il est cependant tout aussi réel. Au moindre flottement le chef fera sentir qu’il est le chef, c’est-à-dire qu’il dispose de moyens d’obtenir l’obéissance qui tarde à venir. Suspension, mise à pied, licenciement sont les peines prévues par le code du travail pour réprimer les fautes graves. Tout pouvoir est par essence conduit à obtenir par la force l’obéissance qui ne lui est pas accordée de bon gré. Un citoyen doit être conscient que de telles relations de subordination et de hiérarchie sont aussi nécessaires pour se protéger de l’injustice que pour se protéger de l’ennemi. Elles constituent certes une machine sans aucun égard pour les hommes, mais bien préférable dans tous les cas à son absence.
Non seulement il est de la nature du pouvoir d’exiger l’obéissance par tous les moyens, mais il est aussi de son essence d’exiger la même obéissance à ses ordres les plus injustifiables. Le pouvoir n’est pas seulement absolu et militaire, il est aussi fasciste de nature. Les partisans du fascisme ne veulent qu’une chose : l’ordre, parce qu’ils veulent que toute entreprise de l’Etat soit conduite à sa réussite et ils croient que cela sera possible si tout le monde obéit au chef suprême comme sur le champ de bataille. Le fascisme se revêt volontiers, quoique pas toujours, d’uniformes militaires avec bottes et casquette. Cela ne signifie pas pour autant qu’il ne rêve que d’en découdre avec les puissances étrangères, mais que toute entreprise, que ce soit de filature, de pêche ou de retraitement nucléaire exige une discipline militaire. L’ouvrier de filature, le matelot pêcheur, le technicien du retraitement doivent se plier à la discipline comme s’ils étaient au front. Le partisan du fascisme s’imagine que tout ira mieux si le pays est commandé militairement. Mais il ne voit pas que le pouvoir qui n’a de comptes à rendre à personne divague bientôt et prend des décisions extravagantes et criminelles auxquelles il exige la même rigoureuse obéissance. Il ne faut pas en chercher la raison ailleurs que dans la constitution de l’homme. Il n’y a pas d’un côté des méchants qui commanderaient des injustices, et de l’autre des bons qui, nantis d’un pouvoir absolu, ne donneraient jamais que des ordres justes. Tout homme dont le pouvoir échappe au contrôle est du même coup un homme dont les passions échappent au contrôle. Même s’il imagine encore servir la justice, il la subordonne en réalité à ses peurs, à ses colères, à ses haines, etc.
Y a-t-il une seule raison de préférer les passions de Staline à celle de Hitler ? Staline a peur de Trotski, il craint les cadres expérimentés du parti communiste, il se méfie des intellectuels marxistes. Il les écarte des instances dirigeantes, les exile dans des postes lointains, leur fait de faux procès et les envoie en Sibérie ou les exécute. " L’homme puissant se croit lui-même ", il est paranoïaque : les applaudissements et les approbations l’entretiennent dans son délire. Les exemples historiques abondent, il n’est nul besoin que je les multiplie. Ils n’autorisent pas à croire que Trotski à la place de Staline n’aurait pas commis de semblables abus. Le remède au fascisme n’est pas de placer au gouvernement tel homme plutôt que tel autre. Il faut un chef, soit, mais il faut aussi des citoyens vigilants. Si le rôle des citoyens s’achevait dans l’élection d’un chef, le pire des gouvernements serait toujours sûr. C’est pourquoi, quand bien même ils ont choisi ce chef de préférence à un autre, parce qu’il leur a semblé moins mauvais voire meilleur, ils ont encore la responsabilité de s’opposer à ses débordements. " Il faut comprendre ; il faut circonscrire ; il faut limiter, contrôler, surveiller, juger ces terribles pouvoirs ". Les citoyens ont le devoir de ne pas laisser le chef agir à sa guise. Mais comment peuvent-ils l’en empêcher s’ils lui obéissent militairement ?
" Il leur reste l’opinion ". Il n’est pas pertinent ici d’opposer l’opinion au savoir : l’auteur ne parle pas du statut gnoséologique d’une doctrine par rapport à une autre, comme du géocentrisme par rapport à l’héliocentrisme. Si je dis que le soleil tourne autour de la terre parce que tout le monde le dit, je suis un sot. Si je le dis parce que tous les matins je le vois à l’est et tous les soirs à l’ouest, c’est déjà mieux. Mais si je dis que la terre tourne autour du soleil parce que Galilée l’a dit, je suis un sot. Si je le dis parce que j’observe dans le ciel d’autres centres autour desquels tournent certains corps et parce que cette hypothèse simplifie mes calculs, c’est beaucoup mieux. L’opinion est l’acte de la pensée qui forme un jugement, ce qui s’appelle juger ou opiner. Elle est donc en l’occurrence cet acte par lequel les citoyens jugent le pouvoir. Elle peut être bien fondée comme mal fondée ; ce qui importe ici est seulement que les citoyens n’y renoncent à aucun prix. Opiner c’est se prononcer avec des arguments. Il appartient à l’esprit de ne se prononcer que fondé à le faire : " L’esprit ne doit jamais obéissance ". Les citoyens ne sont pas des moutons : je ne veux pas dire qu’ils peuvent divaguer hors des pâtures définies par le berger et jouer à cache-cache avec ses chiens, mais que, si obéissants qu’ils soient, il leur revient de former un jugement. Il revient aux citoyens de former un jugement sur la moindre décision, par exemple l’éviction d’un rival par le chef. Former un jugement sur sa mise à l’écart est la meilleure garantie qu’il ne sera pas injustement exilé. Former un jugement sur son exil est la meilleure garantie qu’il ne sera pas injustement accusé. Former un jugement sur son accusation est la seule garantie qu’il ne sera pas injustement exécuté. Former un jugement sur son exécution... c’est trop tard.
Ce qui est à redouter plus que tout autre chose c’est que les citoyens renoncent à leur jugement pour le plaisir d’être d’accord avec le chef. Car du plaisir d’avoir un chef avec lequel ils sont d’accord, ils passent insensiblement au plaisir d’être d’accord avec le chef qu’ils se sont choisi. Le libre jugement cède la place à l’esprit partisan. Parce que le chef est celui pour lequel j’ai voté, je renonce à la critique, je trahis l’esprit. Bien sincèrement et bien généreusement je suis partisan de la justice et de la liberté. On me dit que tel parti est celui de la justice et de la liberté. Peut-être se nomme-t-il lui-même Parti de la justice et de la liberté. Vraisemblablement son chef pose-t-il au partisan incorruptible de la justice et de la liberté. J’ai même des preuves que dans de nombreuses circonstances il en a été le serviteur impeccable. Et quand bien même je ne suis pas un naïf et juge sur pièces, le risque subsiste encore que je tienne le passé pour une garantie de l’avenir. Les citoyens doivent au contraire refuser par principe leur jugement au chef, je veux dire par principe s’en défier, le soupçonner, lui demander des comptes. La première chose qui importe politiquement est que l’obéissance n’emporte pas le jugement.
Si bon citoyen qu’on soit, si partisan de l’ordre, si rigoureux exécutant des ordres, on n’a rien de plus à donner au pouvoir que ses actes. Il faut lui refuser tout le reste, c’est-à-dire son jugement. Le chef qui prononce un discours pour formuler des propositions justes ne remplit que sa tâche. C’est ce que font aussi l’ouvrier de la filature, le pêcheur de morues et le technicien du retraitement. Y a-t-il lieu de les en applaudir, de leur lancer des hourras et des bravos, de les couvrir de fleurs ? La réponse va de soi. Pourquoi ne s’en tient-on pas à la rigoureuse obéissance à l’égard du chef ? On l’acclame, on l’approuve, on l’aime. Et lui ne se prive certes pas de ces tournées provinciales, de ces bains de foule, de ces meetings enthousiastes, où son apparition bien préparée déchaîne les hurlements de joie, où son nom est scandé par des milliers de voix, où son discours fait péter les applaudimètres. Il faut le dire tout net : ces pratiques sont antirépublicaines. La différence entre le chapiteau de la porte de Bercy et le stade de Nuremberg est de degré, non de nature. Par une pente toute naturelle les citoyens abandonnent leur jugement et glissent à l’amour et à l’adoration du chef. C’est qu’il y a une facilité et même un bonheur à se fondre dans une communion avec des milliers d’autres, ce qui ne se peut faire qu’autour de lui. Ce n’est pas seulement dans une circonstance particulièrement périlleuse que l’union est sacrée, elle l’est toujours et comme par définition.
Le civisme est difficile parce qu’il exige qu’on se prive soi-même de ce bonheur. Il n’y a donc pas que l’obéissance qui soit civique, il y a aussi la résistance. Il est civique d’exécuter les ordres donnés, il est civique aussi de contrôler les donneurs d’ordre. S’il était possible que le fascisme fût choisi, il n’y aurait pas d’incohérence à se faire mouton. Mais c’est incompatible avec la citoyenneté. Etre un vrai citoyen ça n’est assurément pas seulement se rendre aux urnes quand on n’y est invité. Choisir un bulletin de préférence à un autre de temps en temps, il le faut puisqu’on a besoin d’un chef. Mais le rapport au chef ne se limite pas à l’obéissance. Il implique aussi, dans le cadre de la citoyenneté, une inflexibilité d’esprit pour rapporter toujours à son propre jugement les décisions du chef. Il implique qu’on doute non par mauvais esprit, mais par système, de ses intentions réelles et de la valeur des arguments avancés. Le gouvernement affirme qu’il ne veut qu’accroître la sécurité des citoyens : ceux-ci doivent se demander s’il ne veut pas tout au contraire limiter leurs libertés. Il affirme qu’il ne veut qu’accroître l’égalité devant l’impôt : il faut se demander s’il ne veut pas tout au contraire alourdir la charge de ceux qui vivent de leur travail. Il affirme qu’il veut un ordre international conforme à la justice : il faut se demander à quelles formes nouvelles d’exploitation il veut soumettre les pays pauvres, etc.
Les citoyens se doivent à eux-mêmes d’exercer le contrôle le plus intransigeant sur les actes du gouvernement : sont-ils conformes aux orientations sur lesquelles il s’est fait élire ? Mais il faut redouter plus encore que par ses discours il ne cherche à convaincre avec des arguments douteux de la nécessité d’actes nouveaux nullement conformes aux volontés des électeurs. Des gouvernements élus sur un programme de paix et qui en quelques mois, si ce n’est en quelques semaines, tournent le dos à leurs engagements, cela s’est vu. Mais ils ne l’ont pas fait sans discours pour convaincre que la situation avait évolué, qu’il était intervenu des faits nouveaux, que tout le monde avait sous-estimé la position de l’adversaire, que celui-ci avait machiavéliquement dissimulé ses intentions, etc. : les mauvaises raisons ne manquent jamais de faire le contraire de ce qu’on avait promis. Il convient donc que les citoyens soient particulièrement attentifs aux discours des gouvernants, qu’ils exercent contre eux la critique la plus malveillante, par principe. Soupçonner le gouvernement d’une intention de tromperie n’est nullement excessif, car la tromperie s’est trop souvent vue. Le citoyen aurait tort de laisser cette initiative à ses représentants, car ceux-ci n’exerceront leur critique sur le gouvernement que s’ils y sont poussés par leurs électeurs. Dès lors que " le citoyen chasseur à pied " exerce vraiment son droit de contrôle, les intermédiaires exercent aussi le leur et le pouvoir se sait jugé.
Un épisode politique aussi honteux que l’affaire Dreyfus n’a été possible que parce que ce contrôle ne s’exerçait pas. Les citoyens croyaient les députés, les députés croyaient le gouvernement, le gouvernement croyait l’Etat-major et personne ne pouvait croire au crime commis par les pouvoirs. Zola a réveillé brutalement une conscience civique endormie paisiblement dans sa confiance à l’égard des pouvoirs de la République. Son article de l’Aurore a constitué un acte fondateur des mœurs civiques, car dans sa foulée ont pris naissance d’innombrables initiatives pour réclamer la vérité et la punition des coupables. Cette défiance à l’encontre des pouvoirs est l’origine des Universités populaires et de la Ligue des droits de l’homme. Tout homme a ses passions et nul ne cesse d’en ressentir lorsqu’il accède à l’Etat-major ou au gouvernement ; il y a même tout lieu de penser qu’avec les moyens de les satisfaire le pouvoir lui en donne aussi un désir décuplé. Il ne parvient pas à ces places sans y être poussé par l’ambition, sans en avoir écarté des rivaux, sans avoir des vengeances à exercer. C’est trop se croire, ou comme on dirait plus volontiers aujourd’hui : c’est s’y croire, c’est-à-dire croire exactement qu’on est parvenu à une position si élevée qu’on a plus à redouter aucun contrôle. Il n’y a rien de plus urgent que de donner tort à cette espérance.
Alain nomme lui-même " radicale " sa philosophie politique. Pour comprendre ce qualificatif il faut assurément remonter à cette fraction des républicains qui réclamaient l’application sans délai et sans concession du programme politique de la République. Ils s’opposaient aux modérés peu pressés de donner satisfaction à leurs électeurs, enclins au compromis, voire aux compromissions. De cette fraction militante des républicains était issu le Parti radical ainsi nommé parce qu’il était partisan de l’application radicale du programme de Belleville (1869). Alain se reconnaît dans ce parti dans la mesure où il affirme la validité du suffrage populaire, la laïcité de la société, et les libertés individuelles. Cependant le philosophe assurément n’est pas radical dans le sens partisan du terme. Ce qu’il affirme dans ces pages c’est la volonté d’un esprit irréductible, c’est-à-dire d’un esprit qui ne répond pas à la demande de respect formulé par les pouvoirs, qui ne se rend pas plus à la séduction qu’à la menace, qui reste radicalement libre parce qu’il l’est par sa racine.
Propos du 20 mai 1928 (Propos sur les pouvoirs, p. 175).
Deux sortes d’ordres peuvent être opposés l’un à l’autre. L’un subordonne le corps à l’esprit, l’autre l’esprit au corps. Lequel des deux règne dans notre société ? Hélas ! Ce n’est pas celui qu’il faudrait, l’inférieur usurpe le commandement au supérieur. Sans doute faut-il que les ventres soient pleins, que les casseroles chauffent, que les cuisiniers fassent leur marché et par conséquent que l’intendant organise tout. Mais, si cet ordre-là est nécessaire, il ne doit pourtant pas se prendre pour le tout. Car cet ordre-là ne laisse encore aucune place à Phidias et à Michel-Ange. Il ne distingue pas la société humaine de la fourmilière, de la ruche, de la termitière. Il y a donc au-dessus de l’intendance et au-dessus de la société elle-même une autre valeur, le vrai Dieu qui est l’esprit. Sans nier la nécessité de manger, il ne doit pourtant pas s’effacer devant elle, il doit imposer un ordre dans lequel lui est reconnue la place supérieure.
L’idée de faire de la société un dieu ne peut surprendre que si l’on part d’une conception théologique, dans les termes de laquelle on conçoit un être transcendant et spirituel. Eu égard à la tentation de faire de la société un dieu, cette conception est heureuse parce qu’elle en détourne. A cet égard on doit remercier le christianisme qui, bon gré mal gré, a néanmoins hérité de Jésus la distinction de ce qui revient à César et de ce qui revient à Dieu : " Mon royaume n’est pas de ce monde ". Cependant si l’on part de la considération de l’ordre politique, on se rend compte que cette tentation est forte. Celui-ci non seulement s’impose, ce qui n’est que nécessité, mais en outre il prétend au respect et à l’amour. Pharaon n’est pas seulement roi de la haute et de la basse Egypte, il est aussi le Dieu vivant, le Dieu présent parmi ses sujets, le fils d’Amon, qui retournera auprès de son père. Il est délégué par lui pour administrer le royaume, et il dispose dans ce but d’une classe d’administrateurs, à laquelle appartiennent les récoltes et qui n’est autre que le clergé d’Amon. Parce qu’elle tient la richesse du pays, sa puissance est immense et l’hérésie est à peine imaginable. C’est pourquoi l’idée d’un nouveau Dieu, situé au-delà des récoltes de blé, placé au-dessus de la société et en tout cas du clergé, un dieu transcendant et spirituel, n’a tenu que le temps du règne de Akhenaton, qui lui-même n’a tenu qu’aussi longtemps que les intrigues du clergé d’Amon n’en sont pas venues à bout. L’empereur du Japon est lui aussi un Dieu vivant, et il est adoré comme tel par ses sujets. Le militarisme japonais a bien pu s’écrouler, de grandes villes du pays ont bien pu être instantanément détruites par les bombes atomiques, l’économie et les forces vives de la nation ont bien pu être saignées à blanc, l’empereur est resté et il est demeuré Dieu. Ce n’est pas du folklore. L’empereur est la clé de voûte de la société japonaise et son symbole, il est l’expression visible de l’appartenance de chaque japonais a un ordre auquel il est entièrement soumis.
Mais on aurait tort de penser que la divinisation de la société n’existe ou n’est un risque que lorsqu’un monarque et divinisé. Même sans têtes couronnées le risque peut-être grand. La question est celle du rapport de l’homme à la société. La société est-elle un moyen au service de l’homme, ou bien est-ce inversement l’homme qui est un moyen au service de la société ? L’activité de la société est-elle la condition de l’épanouissement des hommes, ou bien est-ce inversement l’activité des hommes qui est la condition de l’épanouissement de la société ? Il est clair qu’il y a là une alternative entre deux conceptions de l’ordre, dont l’une est l’image inversée de l’autre. Milan Kundera note dans la Plaisanterie que si les sociétés socialistes exaltaient la première dans les mots, elles mettaient en œuvre la seconde dans les actes. Officiellement placées sous l’idéal du développement de la personnalité individuelle, elles demandaient pourtant tous les jours au citoyen de se sacrifier au bénéfice de la collectivité. Pour avancer dans l’examen de cette question il faut examiner quelle est dans la société la place relative qui est accordée à ce qui est déclaré inutile. Les mathématiques pures sont inutiles, la philosophie est inutile, la sculpture, le roman, la musique et tous les arts sont bien évidemment inutiles.
Une société peut imaginer d’encadrer l’activité des artistes et des intellectuels dans des limites et avec une direction qui la rende utile socialement ; elle peut aussi envisager de les laisser crever tout simplement. Il y a des sociétés dans lesquelles l’activité des artistes est sévèrement contrôlée. L’exercice d’une profession artistique et la possibilité de gagner sa vie y suppose l’enregistrement dans une Association, celle des sculpteurs par exemple, ou celle des romanciers ou des cinéastes, etc. mais cette Association, loin d’être autonome, est en fait une antenne policière, parce que son président et son bureau même ne peuvent être désignés qu’avec l’accord du pouvoir politique. Le créateur qui chercherait dans ces conditions à travailler librement serait automatiquement soumis à des sanctions et, s’il persiste, exclu de l’Association, c’est-à-dire empêché de travailler, condamné à mourir de faim. Dans d’autres sociétés c’est le marché qui joue le même rôle. Chaque artiste y est totalement libre de créer ce qu’il veut, comme il le veut, et en même temps chaque mécène est totalement libre d’acheter ce qu’il veut à qui il le veut. Dans ce système aucune sanction n’est imaginable, il n’y a aucune autorité qui puisse en décider, et si l’artiste meurt de faim, il ne s’y trouve condamné que par la loi du libre marché. Tel fut le sort de Monet, celui de Modigliani, et c’est encore celui de beaucoup d’autres artistes. Ce libre jeu des acteurs d’un marché, ce libre fonctionnement de la loi de l’offre et de la demande, est un autre moyen, indirect mais puissant, de contrôler l’activité des artistes. Celui qui n’est pas dans la norme ne survit tout simplement pas. Il est même souvent conduit, pour des raisons alimentaires, à produire des œuvres qu’il reniera s’il a le loisir de faire ultérieurement ce qu’il veut. Bien des chanteurs, bien des cinéastes reconnaissent passer sous les fourches caudines des producteurs. Cette seconde solution est celle de la société joliment dite libérale, l’autre celle de la société autoritaire, dans ses variantes fasciste ou stalinienne.
En fait il ne faut pas s’attendre à pouvoir distinguer deux sortes de sociétés, l’une haïssable où l’épanouissement des hommes serait impossible, parce que subordonné à celui de la société, tandis que l’autre inversement serait une sorte de paradis où tous les moyens seraient mis au service de l’épanouissement des hommes pris comme fin. Cette deuxième sorte de société n’existe nulle part ; et partout existe la première, qui n’est pas aussi unilatéralement haïssable que je viens de la définir. Car ce qui existe partout, sous des formes variables, c’est une lutte visant à transformer la première dans la seconde.
Tout au long du Propos revient l’exemple du sculpteur : Phidias et Michel-Ange sont explicitement nommés. Et certes ces deux artistes peuvent être tenus comme deux sommets dans l’histoire spirituelle de l’humanité. Leur deux noms sont retenus même dans ces livres qui parlent avant tout de batailles et de royaumes, où les rois et leurs capitaines sont les figures principales. Le premier (490-430) est le plus célèbre représentant de l’art classique grec du Ve siècle. Si la plupart des statues qu’il a réalisées ont disparu, on sait qu’il a été le maître d’œuvre du chantier de l’Acropole, et que les frontons et les frises du Parthénon sont de son atelier, voire quelquefois de sa main. Quoique Alain n’en parle pas, je mentionne pour le parallèle avec Michel-Ange que son activité productrice a été entravée par des tracas politico-judiciaires : le grand chantier athénien n’avait pu lui être attribué que comme une commande politique, son sort était lié à celui de Périclès et les ennemis de celui-ci ne se sont pas fait faute de l’accuser d’avoir détourné de l’or et de l’ivoire, de l’accuser d’impiété et de le faire condamner à l’exil. Quant au florentin (1475-1564), lui aussi principalement sculpteur, il est le plus grand artiste de la Renaissance et ses statues sont bien connues : Piéta de la basilique Saint-Pierre, David de l’Académie, tombeau de Jules II, chapelle funéraire des Médicis, etc. Il a en outre été un certain nombre d’années le maître d’œuvre du chantier de Saint-Pierre et les grands traits de la fameuse basilique sont ceux qu’il lui a donnés. Si les procès et condamnations politiques lui ont été épargnées, il n’en demeure pas moins que les soucis n’ont pas manqué pour entraver son travail : le projet qu’il avait conçu pour la sépulture de Jules II della Rovere a subi du fait de ses commanditaires, les héritiers du défunt pape, des révisions successives le contraignant à autant d’éliminations. D’un immense monument avec plusieurs douzaines de personnages il a été ramené par étapes successives à quelques statues, dont la seule qu’il lui a été permis d’achever est la figure de Moïse : ce qu’il a vécu comme le tragique échec de sa vie.
Phidias bien qu’il puisse être loué de la vérité anatomique et de la fidélité de ses représentations, qualités qui ne se retrouveront pas avant la Renaissance chez Donatello, mérite encore davantage cependant d’être remarqué pour l’expression dans son travail d’une pensée élevée, spirituelle et civique. Michel-Ange après des siècles de sculpture médiévale et par-dessus l’héritage de Donatello a renoué directement avec l’antique, et soumis l’ensemble de ses projets à une philosophie néoplatonicienne, elle aussi idéaliste et politique. Sans pousser excessivement l’analogie entre les deux sculpteurs, il est cependant légitime de relever que dans les deux cas une activité artistique d’une haute spiritualité s’est heurtée à de basses considérations pécuniaires. L’un comme l’autre ont été châtiés de vouloir trop dépenser. Avec le recul nul ne peut douter qu’il aurait été beau de permettre à ces deux artistes d’exprimer totalement leur génie, au plus grand bénéfice spirituel de l’humanité, au lieu d’en entraver misérablement le déploiement.
Il ne faudrait pourtant pas croire que les arts sont la préoccupation de ce Propos. La sculpture ne doit être entendue ici que comme l’image de l’activité spirituelle de l’homme considérée en général. Elle se déploie dans toutes sortes de domaines et elle constitue une dimension interne à la vie de chaque homme. L’un est sculpteur sans doute, l’autre est mathématicien, etc. mais surtout chacun dans son activité propre en même temps qu’il vise un but professionnel et, si ceci n’est pas possible, en même temps qu’il vise un divertissement, cherche à donner à son existence une dimension d’esprit. Tout le monde n’est pas Phidias ou Michel-Ange, mais personne ne se satisfait d’une vie animale, entièrement soumise aux besoins du ventre. Le mieux est évidemment que l’on puisse trouver dans l’exercice de son métier non seulement les moyens de sa subsistance mais aussi du même coup un plaisir intellectuel. Le travail ne devient d’ailleurs incompatible avec ce dernier que depuis qu’il est divisé, fragmenté, parcellisé à l’extrême, comme c’est le cas avec la taylorisation. Si l’épanouissement personnel ne peut pas être obtenu dans la pratique professionnelle, il sera recherché en dehors d’elle, dans des activités de loisir. Par substitution seulement ce sont-elles qui assureront l’aboutissement d’une recherche intellectuelle, artistique ou religieuse. Mais elles n’y parviendront qu’avec un succès mitigé si l’ordre, tel qu’il est conçu dans cette société, leur fait entrave. Or effectivement il est ordinaire dans une société quelconque que l’épanouissement des hommes soit rendu sinon impossible par l’exclusivité, du moins difficile par la priorité accordée aux tâches de subsistance.
L’exemple de la cuisine, à travers un certain nombre de termes (cuisine, cuisiniers, marmiton, casseroles) est repris d’un bout à l’autre du Propos. Sans doute, sorti de son contexte propre, le mot cuisine reçoit-il souvent un emploi péjoratif. C’est évidemment le cas dans le vocabulaire politique, lorsque par exemple on parle de cuisine électorale. Il ne fait aucun doute que ça n’est pas pour désigner les règles qui permettent d’obtenir un résultat honnête, à moins que l’on entende par là le résultat conforme aux intérêts du chef ! Cependant Alain n’a en-tête aucune manœuvre illicite lorsqu’il parle de la cuisine. L’évocation de Platon dans la politique d’Alain comme dans toute son œuvre, et tout particulièrement dans ce Propos, autorise à connoter avec précision le sens de cette image. En effet dans un dialogue bien connu (Gorgias, 464b-465c) Socrate parle de la cuisine. Ce n’est assurément pas pour se donner en gourmet le plaisir de saliver à l’énoncé de quelque recette savoureuse. Il s’y livre à une comparaison complexe, où interviennent un certain nombre de termes, entre lesquels s’établissent différents rapports. Ainsi y en a-t-il un entre la cuisine et la médecine, et un autre entre la rhétorique et, je dirai, une authentique philosophie politique. Mais aussi le premier rapport est l’image du second et la comparaison entre la médecine et la cuisine se double donc d’une autre entre la cuisine et la rhétorique, c’est à dire en quelque sorte la pratique politicienne démagogique.
Sur l’ensemble de ces termes s’applique ce raisonnement que les mathématiciens appellent le calcul de la quatrième proportionnelle. Socrate s’est lancé dans ce raisonnement afin de déterminer avec exactitude l’essence de la rhétorique. Il oppose à la médecine quelque chose qui prend l’apparence de l’art, une pratique qui ne vise plus la santé ou le bien, mais qui vise seulement l’agréable en flattant le plaisir. Le concept qu’il oppose à l’art est celui de flatterie, une pratique qui abuse délibérément des âmes naïves en se faisant prendre d’elles pour l’art qu’elle n’est pas. Elle ne produit que l’apparence d’une pratique utile, et en réalité elle est nuisible. Ainsi la pratique rhétorique, au lieu de faire une âme droite et forte, ne lui donne qu’une illusion de droiture et de force, au lieu de l’éduquer ou de la redresser vers le bien, dont elle n’a aucune connaissance ou aucun souci, elle la flatte pour son seul et unique profit. Aussi lorsque arrive le temps des épreuves cette âme se trouve-t-elle désarmée et vaincue. C’est comme si un athlète imaginait se préparer sérieusement aux jeux olympiques en mangeant tous les pots de confiture qui sont en haut de l’armoire de la grand-mère ! Au lieu de rééduquer le corps, avec tout ce que cela implique de pénible ou douloureux, en particulier pour un palais délicat, elle lui propose des mets délicieux, dont l’effet sur la santé risque fort d’être désastreux. Mais le flatteur a toutes ses chances. Qu’on appelle le médecin et le cuisinier devant un tribunal d’enfants, il est inutile de dire à qui le jugement donnera raison !
Ceci n’est pas une plaisanterie à laquelle Platon se livrerait gratuitement. Il est légitime d’interpréter ce qui est dit du médecin devant le tribunal d’enfants comme la métaphore du véritable politique, inspiré par la justice, qui à l’inverse de Périclès et de ses semblables démagogues propose des mesures qui ne font pas plaisir. Lorsqu’on est parvenu au terme de l’exposé de Socrate, la question se pose de comprendre pourquoi l’art qui se rapporte à l’âme est appelé politique. Puisque toute la métaphore repose sur le parallèle de l’âme et du corps, s’il est logique d’appeler physique ou somatique ce qui relève de ce dernier, la médecine, on pourrait s’attendre à trouver nommé complémentairement psychique ce qui relève de celle-là. Mais il appelle politique l’art qui se rapporte à l’âme. Il n’y a en effet d’homme sage, courageux, tempérant et juste finalement que dans ses rapports avec les autres hommes. Ces rapports ne sont pas seulement interindividuels, ils sont constitutifs de la Cité. Et ce qui est relatif à celle-ci est par définition politique. Il n’y a d’homme juste ou injuste que dans la Cité ; cette distinction n’a pas de sens en dehors d’elle. Sur le plan politique la flatterie c’est la démagogie. Ses conséquences ne sont rien de moins que de la destruction de l’Etat ou la perte de sa liberté. Inversement la pratique authentiquement politique de Socrate est d’éduquer les citoyens pour en faire des hommes libres vivant dans un Etat libre. Cela implique de donner satisfaction aux exigences de l’esprit autant qu’à celles du corps, à la recherche de la vérité autant qu’à celle de la subsistance. Mais qui d’autre que le philosophe peut se soucier de cela ?
Ces images platoniciennes sont sous-entendues dans l’exemple d’Alain. La cuisine semble s’appliquer à donner satisfaction aux besoins du corps, tout en négligeant assurément ceux de l’esprit qui ne sont pas de son ressort. Mais comme, loin de s’exercer parallèlement à l’authentique art politique qui vise à satisfaire les besoins de l’esprit, elle se substitue illégitimement à lui, elle s’exerce sans règle et tombe au niveau de la flatterie, c’est-à-dire de la démagogie. Le règne des intendants, parce qu’il n’est pas subordonné au gouvernement légitime de l’esprit, parce qu’il ne situe pas à leur exacte place les besoins du ventre, fait retomber l’ordre humain à un ordre de fourmis, d’abeilles, de termites. C’est aussi ce qui excuse la tentation à laquelle cède Platon se rendant en Sicile. Il faut en effet s’occuper de l’intendance, il faut donner satisfaction au ventre, il faut lui donner l’orange, la figue et le vin muscat ; et le philosophe ne dédaigne pas de régler ce genre de questions. Pour y parvenir cependant il devrait descendre aux cuisines, afin de les transformer en officine médicale. Ce serait nettoyer les écuries d’Augias ! Peut-être n’est-il pas trop malheureux que le tyran Denys lui ait épargné cette peine en l’expulsant de ses Etats... " Plutôt qu’on nomme roi le meilleur Marmiton, mais qu’il n’essaie pas de nous faire baiser la casserole ". L’image est forte, d’autant que les casseroles ont elles aussi un cul ! et montre l’abaissement de l’esprit lorsque l’art politique est réduit à l’intendance.
D’une certaine manière, estimera-t-on peut-être, les sages du moyen age voyaient le problème mieux que Platon. Ils s’extrayaient du monde et se soustrayaient à la nécessité de régler ses problèmes d’intendance. En entrant à l’abbaye les sages échappaient à la tâche quotidienne de se nourrir eux-mêmes, ainsi qu’une femme et des enfants. Ils n’avaient plus à s’occuper de nourriture, de vêtements, de logement. Ils envoyaient tout cela au diable ! Il leur restait alors seulement à élever leur âme, ce qu’ils faisaient par la pratique quotidienne de la prière, de la lecture et de l’écriture : car s’ils étaient bénédictins, ils passaient plusieurs heures de la journée à copier les précieux manuscrits qui leur étaient confiés, et entraient dans une sorte de conversation privée avec Aristote ou Saint-Augustin. Le prieur (en latin : prior), c’est-à-dire le supérieur de l’abbaye, gouvernait son petit monde en lui épargnant les tâches subalternes, renvoyées aux convers. Cependant les moines devaient assurer leur gouvernement pour ne pas le laisser aux frères convers, à qui il ne pouvait évidemment revenir, et tel était le rôle du chapitre. Il fallait bien que cette institution dirigeante prît la peine de discuter, ne fût-ce qu’en termes financiers, du " bouillon d’herbes ". Fallait-il par exemple accroître la superficie cultivée par les convers, ou fallait-il accroître le nombre de ceux-ci, fallait-il substit