PLATON
Le philosophe est-il assez compris ? Le platonisme
est-il sa philosophie ?
Lus attentivement les dialogues apportent une tout autre réponse.
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Interprétations platoniciennes |
(mise à jour le 23/03/2010
note sur les Lois)
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Table des matières
Euthyphron Criton Timée les Lois |
PréfaceLes études successives qui constituent ces «Interprétations platoniciennes» ont été conçues séparément les unes des autres. A l’exception du commentaire de Parmenide, ce sont des cours professés année après année pour mes étudiants de l’hypokhâgne de Cherbourg. De ces matériaux indépendants il y a quelque artifice à prétendre faire un ensemble. Platon le premier cependant s’est refusé à donner de sa pensée un exposé systématique. "De moi, du moins, il n'existe et il n'y aura certainement jamais aucun ouvrage sur pareils sujets : il n'y a pas moyen en effet de les mettre en formules", écrit-il dans la Lettre VII (341c). Il est donc entièrement illégitime de prétendre enfermer sa philosophie dans un résumé, si vaste soit-il, où devraient s'articuler des notions telles que la dialectique, la maïeutique, la réminiscence, la séparation des idées et la participation, etc., qui n'ont d'existence que dans les ouvrages dénoncés par lui. Ce point de droit impose à son interprète de se tenir au plus près de ses textes. Il ne sera pas déçu : chaque dialogue, en tout cas chacun de ceux qui sont ici commentés de manière suivie, contient sa philosophie toute entière. Elle y est exposée d’un point de vue chaque fois particulier, de telle sorte que ses grands thèmes s’y retrouvent dans une hiérarchie et une subordination singulières, esquissés ou développés, quelquefois incontournables et quelquefois simplement embryonnaires. Chaque dialogue à la fois se suffit assurément à lui-même et reçoit un vif éclairage de la lecture des autres. L’analyse de l’un quelconque d’entre eux donne une vue complète de la pensée de son auteur en même temps qu’elle mène aux autres comme à de féconds prolongements. Des premières leçons de ces Interprétations aux dernières il y a donc des répétitions. En pensant qu’elles sont constitutives non seulement de la pédagogie, mais de la philosophie de l'auteur lui-même, je me donne une raison de les maintenir. Cependant un lecteur attentif apercevra peut-être aussi d’une étude à l’autre des inflexions dans la compréhension de cette pensée. Elles trahissent un mouvement d’approfondissement de ma réflexion. Je ne souhaite ni les lui dissimuler, ni les effacer. Par contre en lui présentant ces études dans leur ordre chronologique je l’autorise à tenir toujours la dernière pour la plus accomplie. Enfin si ce travail peut lui fournir le moyen de comprendre que la philosophie de Platon est autre chose que le platonisme, j’aurai atteint un résultat prodigieux. Les leçons ont chacune commencé par la lecture en classe des quelques pages auxquelles elles se réfèrent explicitement et qui sont ici chaque fois clairement indiquées afin qu’on puisse ici aussi les lire avant le commentaire, qui sans elles serait inintelligible. Elles se rapportent, du moins je le crois, aux moments les plus forts de chaque dialogue considéré. Je ne prétendrai assurément pas que telle autre page y est négligeable : et de fait on trouvera dans mes explications de nombreuses références au reste du dialogue. C’est de celui-ci tout entier qu’il faut partir et c’est à lui qu’il faut enfin revenir. Car la bonne intelligence de la philosophie d’un auteur ne passe par rien d’autre que par sa lecture attentive, à quoi le seul objectif de cette publication électronique est d’apporter une aide. Je ne donne à ces Interprétations platoniciennes de but ni plus ni moins ambitieux que celui que poursuit M Maurizio Pollini lorsqu'il interprète Beethoven : le donner à entendre. le 25/11/2002
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(Le plaidoyer du philosophe) |
1° suis-je coupable ?
je ne me reconnais pas dans les propos de mes accusateurs ; ils ne vous ont pas dit un mot de vrai, moi au contraire je ne vous dirai que la vérité (17a-18a) ;
A- que disent mes accusateurs les plus anciens ?
ils prétendent que je recherche ce qui se passe sous la terre et dans le ciel, mais je n'en ai cure (18a-20c) ;
j'ai pourtant un savoir, comme l'a justement dit le dieu de Delphes : je ne crois pas savoir ce que je ne sais pas ; et je suis en cela supérieur à nos hommes d'Etat, à nos poètes et à nos artisans, qui tous me haïssent pour l'avoir montré à leurs dépens (20c-23c) ;
ils me sont d'autant plus hostiles que je l'ai montré devant les jeunes gens qui ont le loisir de m'écouter, raison pour laquelle ils m'accusent de les corrompre (23c-24b) ;
B- que disent mes récents accusateurs ?
ils prétendent que je suis coupable de corrompre les jeunes gens et de ne pas croire aux dieux de la Cité (24b-24d) ;
[dialogue avec Mélétos :]
je n'ai vraiment pas de chance, je serais le seul à corrompre les jeunes ! (24d-26b) ;
je les corromprais en leur enseignant à ne pas croire aux dieux, bien qu'il soit avéré que je crois à leur puissance ! (26b-28a) ;
C- qu'est-ce ce qui peut me faire condamner ?
ce ne sont pas les calomnies de mes accusateurs ;
c'est de n'avoir pas déserté le poste qui m'a été assigné par le dieu, qui m'ordonne de dire à chacun d'entre vous d'avoir soin de son intelligence plutôt que de sa richesse (28a-29b) ;
soyez assurés que je ne changerai jamais de conduite (29c-30c) ;
car c'est vous que je défends par là, comme un taon aiguillonne un cheval (30c-31c) ;
pourquoi dans ce cas ne me suis-je pas mêlé des affaires publiques ? parce que mon expérience m'a montré que vous ne m'auriez pas laissé longtemps la possibilité de m'opposer à vous (31c-33a) ;
si j'avais corrompu des jeunes gens, leurs parents seraient aujourd'hui du côté des accusateurs (33a-34b) ;
je ne vous supplierai pas de m'épargner, car ce serait m'accuser (34b-35d).
2° à quelle peine faut-il me condamner ?
pour avoir renoncé à votre profit à ma vie tranquille, je mérite d'être nourri et logé aux frais de l'Etat ; sinon de vous payer dix ronds : c'est tout ce que je peux faire (35d-38b).
3° quelle est la portée de votre jugement ?
à ceux qui m'ont jugé coupable : en me condamnant vous vous livrez à d'autres enquêteurs, plus redoutables que moi (38c-39d) ;
à ceux qui m'ont acquitté : en croyant me nuire vos collègues me rendent un signalé service : ils m'envoient aux Enfers, où j'aurai de vrais juges et le bonheur d'une meilleure compagnie (39e-42a).
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(La nature du divin) |
Prologue
(2a-5d)Objets : 1° mettre en scène les interlocuteurs, personnages d'épaisseur théâtrale ;
2° caractériser la philosophie de Socrate : il n'a pas de doctrine propre et de là vient qu'il accouche les esprits ;
3° placer le dialogue dans l'ère du scandale ouverte par la mort du juste supplicié.
A Socrate (2a) je suis appelé au portique royal ; c'est pour une affaire criminelle, non un simple délit, (2b) je ne connais pas bien mon accusateur : ce n'est qu'un prête-nom, (2c) il m'accuse sans doute parce qu'il est savant, tandis que je suis ignorant, il sait ce qu'est la piété et je ne le sais pas, (2d) il commence par où il faut, il nettoie la cité de ceux qui corrompent la jeunesse !
Euthyphron (3a) comment peut-il t'accuser toi, ce qu'elle a de meilleur !
Socrate (3b) il m'accuse d'être un faiseur de dieux nouveaux...
Euthyphron c'est à cause de cette voix divine qui t'arrête quelquefois ; la piété se prête à la calomnie ; ils rient de moi aussi, (3c) mais, les gens de notre sorte, doivent oser leur tenir tête.
Socrate s'il ne devaient que rire, ce ne serait rien, mais ils se fâchent ! (3d) tu es quelqu'un qui se réserve et qui ne veut pas enseigner, mais moi je prodigue sans discernement ce que j'ai à dire ; (3e) s'ils prennent la chose au sérieux...
B Socrate au fait, quelle est cette affaire qui t'amène ici ?
Euthyphron (4a) je poursuis quelqu'un qu'il paraît fou de poursuivre, je poursuis mon père.
Socrate la foule ne sait guère ce qui est bien, mais toi pour accuser un parent d'avoir fait tort à un étranger tu dois être très savant.
Euthyphron (4b) je ris de ta distinction entre étranger et parent ; une seule chose est à considérer : le droit ; (4c) la souillure est sur toi, si tu ne poursuis pas le coupable ; (4e) c'est à tort que le vulgaire pense savoir ce qui est pieux au jugement des dieux ; (5a) je ne me distinguerais pas de lui si je ne le savais pas.
Socrate j'ai intérêt à me faire ton disciple pour échapper à mon accusateur, (5d) révèle-moi l'essence de l'impie, qui est toujours la même et de même caractère.
Première définition
(5d-6e) : la piété consiste à poursuivre le coupable.Euthyphron (5d) ce qui est pieux est ce que je suis en train de faire : poursuivre le coupable ; (5e) regarde bien par quelle preuve décisive j'établis que telle est bien la loi ; (6a) les gens croient que Zeus était juste en châtiant son père Cronos, et ils m'accusent : ils se contredisent !
Socrate (6a) quand j'entends parler ainsi des dieux je me fâche ; (6b) crois-tu vraiment à ces récits ? tu admets qu'il y a réellement entre les dieux des guerres ? (6d) cependant je ne t'ai pas demandé une ou deux choses pieuses, mais l'essence du pieux, (6e) un terme de comparaison, qui permette de reconnaître toute action pieuse.
Deuxième définition
(6e-9b) : ce qui agrée aux dieux est pieux, ce qui ne leur agrée pas est impie.Euthyphron (6e) ce qui agrée aux dieux est pieux.
Socrate (7a) C'est tout à fait le genre de réponse que je demandais ; maintenant est-elle juste ? (7b) tu as dit aussi que les dieux se combattent ; or à propos de nombres, ils s'accorderaient, (7c) de même à propos de longueur, de poids ; (7d) mais sur le juste et l'injuste, le beau et le laid, le bien et le mal, faute d'avoir un critère, c'est là-dessus selon toi que les dieux se disputent ; (7e) ce que chacun d'eux juge bon et juste est aussi ce qu'il aime ; (8a) et la diversité de leurs jugements fait que les mêmes choses sont à la fois pieuses et impies ; (8b) l'accusation que tu portes contre ton père pourrait bien être agréable à Zeus en même temps qu'odieuse à Cronos.
Euthyphron il n'y a entre eux aucun désaccord sur la nécessité de punir le coupable.
Socrate (8c) mais les hommes non plus n'osent pas soutenir que le coupable doive échapper au châtiment ; (8d) s'il y a désaccord, c'est pour décider qui est coupable ; il en va de même entre les dieux ; (9a) enseigne-moi ce qui te fait croire que tous les dieux jugent ta conduite pieuse ; (9c) mais je te tiens quitte de cette démonstration.
Troisième définition
(9c-11e) : l'action pieuse est celle qui est approuvée par tous les dieux.Socrate (9d) supposons avec toi que ce qui est approuvé de tous les dieux soit pieux, (9e) mais voyons si tu l'affirmes avec raison, car nous ne pouvons accepter pour vrai tout ce que quiconque prétendra ; (10a) ce qui est pieux est-il approuvé des dieux parce qu'il est pieux, ou bien cela est-il pieux parce que les dieux l'approuvent ?
Euthyphron (10d) il me semble que c'est parce qu'elle est pieuse qu'une action est aimée des dieux.
Socrate et au contraire ce qui est agréable aux dieux l'est seulement parce qu'il est aimé d'eux ; ce qui leur est agréable n'est donc pas la même chose que ce qui est pieux ; (10e) ce qui est pieux est aimé des dieux à cause de sa nature, tandis que ce qui leur plaît est aimé d'eux sans que sa nature en soit la cause ; (11a) par conséquent lorsque tu me dis que ce qui est pieux est aimé des dieux, tu t'en tiens à un simple accident ; de son essence tu n'as rien dit ; (11b) dis-moi en quoi consiste proprement ce qui est pieux, sans plus rechercher ce qui est aimé des dieux.
Euthyphron je ne sais plus que dire.
Socrate (11c) tes affirmations sont comme les statues de Dédale, elles nous fuient ! (11d) je donne la faculté de s'enfuir aux oeuvres des autres ; c'est bien malgré moi, car je ne demande que le stable et le solide ; (11e) courage, vois s'il est nécessaire que tout ce qui est pieux soit juste ?
Euthyphron oui.
Socrate (12a) et que tout ce qui est juste soit pieux ?
Euthyphron je peine à te suivre.
Quatrième définition
(11e-15b) : la piété est la partie de la justice qui concerne les soins dus aux dieux.Socrate (12a) tu crains la peine parce que tu es trop savant ! (12b) voici une comparaison, je ne crois pas que là où est la crainte soit aussi le respect, mais que là où est le respect est aussi la crainte, (12c) car le respect est une partie de la crainte ; (12d) de même il peut y avoir quelque chose de juste qui ne soit pas pieux, car la piété est une partie de la justice ; quelle est cette partie ?
A Euthyphron (12e) celle qui concerne les soins dus aux dieux.
Socrate (13a) excellent ! toutefois qu'appelles- tu soins ? (13b) car concernant les chevaux, les chiens, les boeufs le bien est l'utilité de celui qu'on soigne ; (13c) mais est-ce que tu améliores un Dieu ? (13d) tu ne parles pas de soins de ce genre ?
Euthyphron non, mais du même soin que les esclaves prennent de leur maître ; la piété est un service des dieux.
Socrate on voit très bien ce que visent à produire les serviteurs des médecins, des constructeurs de vaisseaux, des architectes, (13e) quelle est donc cette très belle chose que produisent les dieux grâce à nos services ?
Euthyphron beaucoup de belles oeuvres !
Socrate (14a) il en va de même des stratèges, des agriculteurs, etc. mais toutes ces belles oeuvres que font les dieux, en quoi se résument-t-elles ?
B Euthyphron (14b) voici l'essentiel de la piété : savoir dire et faire ce qui est agréable aux dieux, soit en priant soit en sacrifiant, tel est ce qui est pieux.
Socrate (14c) tu n'as pas envie de m'instruire... tu m'as dérobé ta réponse et il faut bien qu'en amant je poursuive l'objet de mon amour ! tu viens de définir une science de sacrifices et de prières... de présents et de demandes ; (14d) la piété ne serait-elle pas de demander aux dieux ce dont nous avons besoin, et de leur offrir ce dont ils ont besoin ?
Euthyphron rien d'autre.
Socrate (14e) la piété serait par conséquent une technique commerciale ?
Euthyphron s'il te plaît de l'appeler ainsi.
Socrate ça ne me plaît que si c'est la vérité ; quel profit les dieux tirent de nos présents ?
Euthyphron (15a) des marques de respect, des honneurs.
Socrate (15b) alors ce qui est pieux est ce qui leur plaît ; tu es plus habile que Dédale à tourner en rond ! nous avions dit le contraire ; (15c) ou bien tout à l'heure nous nous sommes trompés, ou bien c'est maintenant.
conclusion
(15b-16a) : nécessité d'une autre définition et abandon de Euthyphron.Socrate (15c) en conséquence il faut examiner à nouveau la nature propre de ce qui est pieux ; (15d) on ne doit pas plus te lâcher que le dieu Protée, tu ne veux pas dire ce que tu sais ; et tu le sais, car si tu ne savais pas, comment oserais-tu accuser ton père ?
Euthyphron (15e) une autre fois, je suis pressé.
Socrate tu me déçois, (16a) je croyais apprendre de toi comment mener une vie meilleure et ne plus tomber sous l'accusation d'impiété.
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(La consécration du supplice) |
Socrate s'étonne de la présence de son ami à son réveil (43a). Criton a corrompu le gardien, pour entrer dans la geôle avant l'aube. Il l'a fait dans le but de presser Socrate de s'évader avant l'arrivée annoncée du navire, au retour duquel doit se faire l'exécution du condamné.
" Frère, éloigne de toi ce calice ", est-il venu dire à celui que cette échéance cependant laisse de marbre.
Criton veut (44b) que Socrate se sauve, non seulement parce qu'il est son ami, mais aussi parce que, s'il ne le fait pas, les gens croiront que ses amis étaient moins attachés à lui, prétend-il, qu'à l'argent propre à organiser son évasion. Mais Socrate n'a que faire de l'opinion de gens.
Criton risque l'hypothèse (44e) que Socrate ne refuserait l'aide de ses amis qu'afin de leur éviter des poursuites ultérieures. Cependant, ajoute-t-il, il n'y a rien de tel à craindre, les accusateurs se vendent pour pas bien cher (45a),
et leur achat ne ruinerait ni lui-même ni Simmias, Cébès et d'autres amis, qui sont prêts non seulement à donner leur argent pour corrompre tous ceux qui sont chargés d'empêcher la fuite du condamné (45b),
mais aussi pour lui garantir ensuite l'hospitalité et la sécurité (45c).
Plus au fond, poursuit Criton, il n'est pas seulement possible à Socrate de se sauver, il le doit, parce que sa mort
1° comblerait ceux qui veulent le faire taire (45c),
2° laisserait au contraire sans secours ses enfants (45d),
3° ferait tomber ses amis sous l'accusation de manque de coeur (45e-46a).
Après ce plaidoyer, Socrate répond que ce n'est pas parce qu'il est sur le point de mourir, que ce qu'il a toujours pensé vrai serait devenu faux, et qu'il devrait se rallier à l'opinion générale (46b-47a).
Aujourd'hui comme hier, relativement à la santé et à la maladie, il n'y a que le jugement du médecin qui compte ; de la même manière relativement au juste et à l'injuste, il n'y a que le dialogue philosophique qui permette de juger (47b-48b).
A l'inverse l'argent, l'opinion des gens et l'éducation des enfants sont des arguments par lesquels le vulgaire vous ferait également bien exécuter et ressusciter, si c'était en son pouvoir (48c-d).
Ce que je dois faire, c'est toi, Criton qui vas me le dire (48e-49a).
Nous avons toujours jugé qu'il ne faut pas faire le mal volontairement, et pas même répondre à l'injustice par l'injustice (49b-e).
En sortant de cette prison sans l'assentiment de la cité, ne ferais-je pas du mal à qui je dois le plus de bien ? (50a).
Criton ne comprenant pas, Socrate fait parler les lois :
" L'Etat peut-il subsister, si les jugements qu'il rend sont sans force (50b) ?
" As-tu, Socrate, quelque chose à dire contre les lois, dont tu as fait ton profit, lorsqu'elles réglaient le mariage de tes parents, ta naissance et ton éducation en musique et gymnastique (50d) ?
" Lorsqu'elles décident de ta condamnation à mort, comme lorsqu'elles t'ordonnent de tenir un poste au combat ou à l'assemblée, il te faut soit les faire changer par des moyens légitimes, soit exécuter ce qu'elles prescrivent (51b-c).
" Elles n'interdisent pas que celui qui ne se plaît pas à Athènes la quitte pour l'étranger, mais elles exigent en revanche que celui qui y reste leur obéisse, alors même qu'en cette ville il a pu y exercer le droit de les discuter (51d-52a).
" Tu le dois, Socrate, plus qu'aucun autre, toi qui te plaisais tellement sous notre autorité, que tu n'as jamais quitté cette ville, que tu y as donné naissance à tes enfants. Jamais tu n'as préféré vivre dans un autre Etat. Pendant ton procès nous t'avons donné la possibilité de demander l'exil, tu l'as méprisée et maintenant tu la réclamerais contre nous (52b-53a) ?
" Mais dans la ville où tu irais, Thèbes ou Mégare, qui ont de bonnes lois, tu serais soupçonné à juste titre de vouloir y détruire les lois et de corrompre les jeunes gens (53b-c).
" Préférerais-tu rejoindre un pays injuste et immoral pour que tes enfants y reçoivent l'éducation qu'il pourrait leur donner (53d-54a) ?
" Si maintenant tu dois mourir, tu y es condamné par l'injustice des hommes, et non la nôtre ; si tu t'évadais, tu leur rendrais l'injustice pour l'injustice, violant ton propre jugement (54b-c) ".
Trouves-tu quelque chose à dire contre elles, Criton ?
--Au contraire, je n'ai rien à y redire (54d).
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(La doctrine éléate des idées) |
Cette note, qui ne commente que partiellement le dialogue mettant en scène les éléates, pourrait être intitulée pompeusement " la séparation et la participation des idées ". Mais ces formules sont creuses. Pour aller tout droit à l’essentiel, je dis qu’il n’y a pas pour Platon de question de la participation. Celle-ci ne se poserait qu’à qui séparerait l’idée. Or c’est ce qu’il ne faut pas faire, comme précisément en avertit la République. Cette proposition cependant est si importante et si lourde de conséquences que je dois la défendre. C’est ce que m’autorise une analyse des leçons que Platon a données dans son Parménide.
Au début du livre, on le sait, l’interlocuteur de Socrate est Zénon d’Elée, qui illustre à sa manière les thèses de son maître. Or Socrate les trouve, ainsi exposées, un peu faibles à son goût, un peu faciles. Il n’y a rien de merveilleux, dit-il en substance, à montrer les êtres sous des aspects contradictoires. En tant que tout ce qu’on appelle le multiple prend part à des idées opposées, il ne peut pas s’étonner si ce qui est dit grand peut aussi être dit petit, si ce qui est dit semblable peut aussi être dit dissemblable. Mais son étonnement (les mots thaumazein, thaumaston... reviennent tout au long de la page 129 et rappellent Théétète 155d : mala gar filosofou touto to pathos to thaumazein) commencerait si quelqu’un était capable de lui montrer l’idée du semblable et celle du dissemblable se mêler. " L’essence de l’Un par contre, qu’on la démontre en soi multiple, le Multiple à son tour qu’on le démontre un, voilà où commencera mon émerveillement " (129b). Or c’est bien ce que va faire Parménide à partir de la page 137c.
Cependant avant d’y arriver celui-ci, soucieux de graduer les difficultés, propose à Socrate celles qui concernent la séparation de l’idée d’avec son objet. C’est que pour comprendre la participation des idées les unes aux autres (à travers la deuxième hypothèse et toutes celles qui en dépendent) il convient d’avoir auparavant pris conscience de l’impossibilité où l’on se trouve de saisir exactement quelle est la participation de l’objet grand à l’idée du grand, de l’objet beau à l’idée du beau, etc. En effet, si on veut éviter de se méprendre sur la portée de " la traversée à la nage d’un si rude et si vaste océan de discours " (137a) que constitue ce " bavardage " (135d) de Parménide, il faut avoir compris le piège qu’est un monde des idées séparé d’un monde sensible. Tant qu’on ne l’a pas compris, tant qu’on passe trop rapidement sur ce moment du dialogue où Parménide et Socrate proposent tour à tour des définitions de l’idée, d’où suit une conception à chaque fois nouvelle de la participation (131a-133a), on risque de ne pas saisir le sens de l’exercice que fait Parménide devant cet auditoire restreint et, finalement, de se tromper sur la " dialectique ". Pour dire brièvement les choses, le début du dialogue indique méthodiquement (je vais le montrer dans le détail) quelles sont les fausses voies où il faut éviter de s’engager si l’on veut comprendre ce qu’est une idée, tandis que toute la dernière partie constitue une démonstration de ce qu’est la dialectique. Mais le sens de cette dernière est entièrement faussé si l’on s’imagine que c’est réellement avec des idées que jongle Parménide. Car celui-ci n’a à sa disposition que des ombres d’idées et, si l’on n’y prend garde, on n’aura pour résultat qu’une ombre de dialectique. Mais il faut prendre dans le détail le développement de cet obscur dialogue.
Je saisis tout de suite aux deux bouts cet entretien où l’on cherche ce qu’est l’idée. Avant qu’il ne s’engage Socrate demande " que l’on commence par distinguer et mettre à part, en leur réalité propre, les idées " (129d), et lorsque Parménide lui demande de quoi il pense qu’il y a idée, il lui demande s’il reconnaît un être défini à la ressemblance en soi, à part (chôris) de la ressemblance qui est nôtre. Et Socrate opine. C’est donc bien que la discussion qui va suivre va avoir pour objet les diverses façons de concevoir comment l’idée peut être séparée de son objet, quoique celui-ci garde sa participation à elle. Or, à l’autre bout du dialogue, après cette discussion et son élargissement final montrant une séparation irrémédiable de deux mondes, Parménide annonce à Socrate que si, intimidé par les difficultés qu’ils viennent de rencontrer, ils renoncent à l’existence des idées, alors " on n’aura plus où tourner sa pensée, puisqu’on n’a pas voulu que l’idée spécifique de chaque être garde identité permanente " (135bc). Mais il n’est pas possible de renoncer aux idées puisque la seule activité de l’esprit, dans quelque domaine que ce soit, suffit à montrer qu’on a où tourner sa pensée. Ainsi puisqu’il faut, de deux choses l’une, abandonner soit la séparation de l’idée, à laquelle semble tenir le jeune Socrate, soit la possibilité de toute connaissance, à laquelle il tient encore plus, et que cette dernière option est proprement impensable, il faut bien avouer que la seule chose qui soit visée dans toute cette partie du dialogue est la séparation de l’idée.
L'impossible séparation
J’examine comment s’impose cette alternative de renoncer soit à l’existence des idées soit seulement à leur séparation. Il y a quatre façons de concevoir l’idée comme séparée, qui sont quatre façons de faire de l’idée une chose. Deux en font une chose dont le degré de réalité serait au fond le même que celui des objets, les autres en font une chose qui se situerait au-delà des objets mais néanmoins chose. Par ailleurs dès qu’on aperçoit la difficulté, on essaie de déplacer l’idée ; et ce déplacement ne peut se faire que de deux manières différentes. Pour la clarté de l’exposé je parlerai de quatre hypothèses. L’idée est conçue par la première hypothèse comme un voile étendu sur les individus, par la seconde comme un caractère commun, par la troisième comme une pensée se produisant dans l’âme et par la quatrième comme un modèle dont les choses seraient des copies.
Avec la première hypothèse se pose la question de savoir si la chose belle ou grande participe à l’idée toute entière de beauté ou de grandeur ou bien plutôt à une partie seulement de cette idée, celle-ci ayant autant de parties qu’il y a d’objets qui participent à elle. Il n’est pas besoin d’être très clairvoyant pour comprendre qu’on a fait ici de l’idée une chose, et une chose parmi les choses au plus bas degré, immanente aux autres. L’idée est prise pour un voile recouvrant tous les objets dont il est l’idée. C’est seulement une partie du voile, qui recouvre chaque objet, qui est au-dessus de lui. Mais alors séparer l’idée de son objet aboutit à séparer l’idée d’elle-même, puisque les véritables idées ne sont pas autre chose que les parties de l’idée. Socrate essaie bien de résister à la logique de Parménide -car tout cela est parfaitement logique, le dialogue est entièrement logique d’un bout à l’autre, et il faudra tirer de cette constatation les conclusions importantes qui en découlent- en disant que peut-être on peut essayer de concevoir l’idée à la manière du jour qui éclaire tous les objets et qui pourtant n’a pas de parties, n’est pas séparé de lui-même. Il ne semble pas hasardeux de penser qu’il y a là une discrète allusion à ce qu’est le soleil, représentation de l’idée du bien, soleil des idées qui n’est plus une idée. Socrate suggère là une façon de se tirer d’embarras. C’en est une en effet et l’on comprend alors que l’idée est autre qu’une chose par le fait qu’est brisé le jeu logique, qui par la séparation de l’idée en fait un tout capable de parties. Mais justement parce qu’il est brisé Parménide refuse avec autorité la proposition et Socrate lui concède tout ce qu’il veut avec un énigmatique " peut-être " (131c). Il doit donc reconnaître que l’idée se sépare d’elle-même et que cela entraîne des conséquences ridicules qui font de cette première hypothèse une argumentation qui serait assez dans le goût de Zénon. Ce qui est grand l’est par une partie de la grandeur, c’est à dire par quelque chose de petit. Ce qui est égal ne saurait être égal à quoi que ce soit s’il n’a participation qu’à un morceau de l’égal en soi. Par rapport à toutes les choses petites qui ne participent chacune qu’à une partie de la petitesse, la petitesse sera grandeur, et l’on ne peut éviter le paradoxe de faire devenir quelque chose moindre quand c’est de la petitesse qu’on lui ajoute, qu’on lui additionne. On est donc perdu dans des difficultés ridicules et il faut trouver une autre hypothèse.
Avec la seconde Parménide propose, ce qui paraît d’abord très astucieux, que l’idée soit un caractère un et identique, commun à tous les objets dont elle est l’idée. On imaginerait ce caractère lorsque, parcourant la diversité des objets, on en apercevrait plusieurs qui paraissent grands, plusieurs qui paraissent beaux ... On poserait donc à part le grand ou le beau en soi, par lesquels seuls les objets seraient beaux ou grands. Cependant cette hypothèse ne tient pas. En effet si l’on aperçoit des objets beaux et qu’ensuite seulement dominant leur ensemble on pose l’idée du beau, on ne fait là rien d’utile puisqu’il n’y a pas besoin de l’idée du beau pour connaître les objets beaux. L’idée n’ajoute rien, elle est déjà un " troisième homme ". Du moins l’idée telle qu’elle est comprise ici par Parménide. Car pour ce qui est de l’idée véritable, elle est à l’œuvre dans l’aperception de tel objet comme beau, puis de tel autre comme beau aussi. L’idée n’est pas le caractère commun, ou plutôt si elle est commune ce n’est pas la raison pour laquelle elle est idée. Au contraire la communauté n’est qu’une conséquence. L’idée est commune parce qu’elle est l’idée, mais non pas l’inverse. Autrement dit Parménide tend un piège à Socrate en lui proposant une équivoque. Il n’est pas douteux que l’idée du beau soit commune à toutes les choses belles, et c’est ce que Socrate approuve quand il répond à Parménide " ce que tu supposes est vrai " (132a), mais l’équivoque repose sur la question de savoir en quel sens cette communauté est indice de l’idée : comme sa cause ou comme sa conséquence. Parménide l’a présentée comme cause, ce qui ne résiste pas à l’examen. Toutefois cet examen il ne le fait pas, délaissant par là la véritable réfutation de son hypothèse. S’il indiquait comment son hypothèse se détruit le mieux, il dirait par là même ce qu’est l’idée et ferait sortir avant l’heure l’entretien des difficultés. Il importe en effet que Socrate se perde d’ombre d’idée en ombre d’idée, sans quoi sa découverte de l’idée vraie risque de n’être guère plus qu’un heureux hasard. Il faut donc feindre de voir l’idée en ce qui est déjà un troisième homme, à partir de quoi la réfutation toute extérieure, toute logique, toute vide, par l’argument du troisième homme va de soi. Cet argument n’est pas rapporté de loin, il est enfermé dans l’hypothèse même. L’idée a été faite chose, mais cette fois chose au-delà des choses, transcendant les choses. Si bien qu’entre elle et les choses on saisit encore un caractère commun, et entre ce caractère et ce à quoi il est commun un autre caractère commun, etc. Mais cela n’est possible que parce que le premier caractère commun a été posé inutilement.
Il faut par conséquent trouver autre chose et cette fois c’est Socrate qui propose. Il espère éviter à la fois les écueils des deux premières hypothèses et presque même les unes par les autres. Il faut d’une part éviter que l’idée se morcelle en parties d’elle-même comme c’était le cas en premier lieu, et d’autre part qu’elle puisse être attaquée par l’argument du troisième homme. Socrate croit résoudre la question en faisant de l’idée une pensée (noèma) qui ne doive se produire nulle part ailleurs que dans les âmes. De cette façon il espère éviter que l’idée se divise et il est vrai que, si elle se divise quand même, le processus n’est pas identique à celui de la première hypothèse. Il pourra aussi éviter l’argument du troisième homme. A nouveau cependant l’idée transcende ses objets, elle est au-delà d’eux puisqu’elle est dans l’âme. Mais même cette façon de faire de l’idée une pensée est une façon d’en faire une chose, car l’idée semble ainsi constituée dans une intégrité inviolable hors de toute activité de la pensée. C’est pourquoi n’étant pas véritablement l’idée, elle va se dédoubler ou plus exactement se découvrir elle-même dans son objet mieux qu’en elle-même. Car cette pensée que serait l’idée a nécessairement un objet, sinon elle n’est pensée de rien, et cet objet n’est autre que le caractère un et identique qui est commun à tout ce qui relève de cette idée. Autrement dit on a pris la pensée pour une forme creuse, immobile, à quoi il faut donner une matière, et cette matière est l’idée elle-même, exactement au même sens qu’elle l’était dans l’hypothèse précédente. Ainsi l’idée n’est jamais qu’une idée d’idée. Ou bien alors il faut renoncer à poser l’idée comme une pensée qui a lieu dans l’âme. Mais tant qu’on reste dans cette troisième hypothèse l’idée ne rejoindra jamais l’objet et tout sera fait de pensées. On peut également soutenir que cette idée qui est une pensée n’a pas d’objet et que les idées sont donc idées de rien, ce qui à tout prendre n’est pas plus absurde que de faire de l’idée l’objet de l’idée. Dans tous les cas on ne peut s’en tenir là puisqu’on n’a jamais où tourner sa pensée. Socrate a donc ici essayé vainement d’échapper à la dislocation de l’idée, quoique par le fait de la poser dans l’âme et non plus comme un voile elle s’opère différemment. Néanmoins même si son idée est encore transcendante par rapport à ses objets, d’autant qu’elle n’arrive pas à les rejoindre, il a réussi à éviter l’argument du troisième homme. Il lui faut cependant trouver une autre hypothèse.
C’est encore lui qui propose la dernière, dans laquelle les idées, comme c’était le cas dans la première, n’ont à nouveau qu’une réalité qui ne dépasse pas celle de leurs objets. Il fait d’elles en effet comme des modèles (paradeigmata) placés dans la nature (en tè fusei) auxquels les choses ressemblent comme des copies ou des images, et en cela seulement consiste la participation. Après deux échecs successifs des hypothèses où l’idée était conçue au-delà des choses, il revient à la conception primitive, il la remet parmi les choses. Seulement il veut éviter de s’entendre faire le même reproche que dans la première hypothèse, il veut éviter de voir l’idée se diviser, comme elle faisait aussi dans la troisième. Pour cela il va procéder à peu près comme dans la seconde en établissant la ressemblance de l’idée à l’objet et non plus une sorte de subsomption des objets à l’idée. C’est la raison pour laquelle cette quatrième hypothèse sera détruite de la même façon que la seconde, alors que la troisième à quelques différences près était détruite de la même façon que la première. En effet, si l’objet est à l’idée ce que la copie ou l’image sont au modèle, comment échapper à l’aveu que l’objet et l’idée se ressemblent ? L’idée et l’objet sont donc semblables et il est par suite impossible d’éviter qu’étant semblables ils échappent à cette nécessité de participer à un caractère commun. Or celui-ci, parce qu’il est derrière l’objet et l’idée, destitue cette dernière du rang où elle prétend être et se constitue lui-même comme l’idée. Mais de la même façon qu’il est quelque chose de commun, il y a quelque chose d’autre qui est commun à lui et à ce à quoi il est commun et qui est ce pourquoi il leur est commun, et ainsi de suite. C’est le même argument qui revient. Toujours une nouvelle idée surgira et jamais on n’évitera cette prolifération tant qu’on ne renoncera pas à croire qu’il y a une ressemblance quelconque de l’idée à son objet. La participation n’est pas la ressemblance, tel est le sens du célèbre argument du troisième homme. Donc après avoir rencontré à nouveau l’écueil de la dispersion de l’idée, Socrate veut l’éviter en revenant à la ressemblance de la chose et de l’idée. Mais là il se heurte à l’autre écueil qui est la dissolution de l’idée, sa perte. Il n’avait pas aperçu que cette rencontre était nécessaire parce que dans la seconde hypothèse il avait mis l’idée bien au-dessus des choses, alors qu’elle est ici parmi elles. Pas plus que les précédentes la dernière hypothèse sur la nature de l’idée et de la participation n’est satisfaisante.
Quelle est précisément la leçon à tirer de cette partie du dialogue ? J’ai déjà dit dans quel sens elle allait : " tu vois donc Socrate, aurait conclu Parménide, en quelles difficultés on s’engage à poser ainsi à part sous le nom d’idées des réalités subsistantes en soi " (133a). C’est bien la séparation de l’idée qui est en question. Or ce n’est que dans cette perspective où elle serait admise, que se poserait le problème de la participation. Il n’a aucun sens dès qu’on envisage que l’idée n’est pas séparée. Mais je résume les difficultés qui se posent si on la sépare. Il y a deux façons de la séparer, soit en en faisant une chose parmi les choses, soit en en faisant une chose au-dessus des choses. Dans la première et la quatrième hypothèses Socrate et Parménide ont opté pour la première solution, dans la seconde et la troisième hypothèses ils ont choisi la deuxième solution. A partir de quoi, puisqu’il leur fallait ensuite relier l’idée à la chose, ils ont trouvé deux moyens d’établir cette relation qu’est la participation. Ou bien ils pensent qu’elle se fait par subsomption, ou bien ils pensent qu’elle se fait par imitation. Avec la première et la troisième hypothèses Parménide puis Socrate ont pris le premier moyen, tandis qu’avec la seconde et la quatrième hypothèse ils ont préféré le deuxième. Or de la même façon qu’on ne voit pas comment concevoir l’idée autrement que dans cette alternative d’être au-delà ou parmi les choses, on ne voit pas non plus comment il pourrait y avoir participation autrement que par subsomption ou par imitation. Autant que chaque vue sur le statut de l’idée s’allie avec chaque vue sur la participation, toutes les possibilités sont passées en revue. Si aucune des quatre hypothèses n’a réussi à relier l’idée à l’objet, c’est qu’il n’y a aucun moyen d’y parvenir et qu’il faut renoncer à les relier.
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Statut de l’idée séparée |
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Au-delà des choses |
Parmi les choses |
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Mode de la participation |
Par subsomption |
Hypothèse 3 |
Hypothèse 1 |
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Par imitation |
Hypothèse 2 |
Hypothèse 4 |
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Mais on ne le peut. Et Parménide explique à Socrate ce que cela signifierait. Socrate ne pressent même pas la gravité des conséquences que cela aurait. C’est pour lors qu’il y aurait deux mondes, un monde des idées et un monde des choses, et ces deux mondes seraient si bien deux qu’ils n’auraient pas moyen de n’en faire qu’un, qu’il serait impossible de passer de l’un à l’autre, de concevoir quoi que ce soit de commun aux deux. Il est même absurde de penser qu’étant dans l’un on pourrait soupçonner l’autre. En effet l’idée du maître n’a rapport qu’à l’idée de l’esclave, comme le maître n’a rapport qu’à l’esclave. Mais l’esclave n’est pas esclave de l’idée du maître, ni le maître maître de l’idée d’esclave. S’il y a une science en soi elle connaît l’idée du maître et l’idée de l’esclave, quant à la science que peuvent avoir les hommes elle ne connaît que le maître et l’esclave. Ainsi de même que les hommes ne connaissent pas l’autre monde, celui des idées, Dieu qui connaît les idées ne connaît pas le monde des hommes. Telles sont les conséquences de la séparation des idées, développées par Parménide (133b-134e). L’absurdité de l’existence de deux mondes est la suite d’une conception erronée de ce qu’est l’idée, qui en fait un être à part et par là même une chose, comme l’ont prouvé les pages 131a-133a, où l’on a vu que, soit immanente soit transcendante, il était également impossible à l’idée, pour les mêmes raisons, de rejoindre l’objet. La jonction est impossible parce que le lien de l’objet à l’idée est un lien qu’il faudrait établir d’objet à objet, ce qui évidemment n’a pas de sens. Or précisément il n’y a deux mondes que parce qu’il y a deux objets. Qu’on renonce à séparer l’idée on ne trouve plus qu’un seul monde.
L'entraînement dialectique
Mais Platon dans Parménide se garde bien de résoudre la difficulté et tout ce qu’il consent à faire c’est d’indiquer une voie par laquelle on pourra " rencontrer le vrai de manière à acquérir l’intelligence ", comme le dit Zénon (136e). Pour mieux dire il ne s’agit pas d’une voie mais d’un exercice, d’un entraînement, d’un assouplissement, d’une gymnastique (135d). Cependant il serait erroné de voir là un délassement ; au contraire, c’est quelque chose d’épuisant, c’est un gros travail (polu ergon, 136b), qui consiste à explorer toutes les voies en tous les sens (136e). Mais si la chose est difficile elle n’en est pas moins un jeu, ce dont Platon prévient avec la discrétion qui lui est coutumière, tout au début du dialogue et par une image : " un jour étaient arrivés pour les Grandes Panathénées Zénon et Parménide " (127ab).
On sait que les Grandes Panathénées étaient des fêtes qui avaient lieu tous les quatre ans et qui réunissaient toute l’Attique. Après les cérémonies religieuses (veillée, procession, offrande à Athéna) avaient lieu d’abord un banquet auquel tous étaient conviés, et enfin des concours aussi bien littéraires et artistiques que gymnastiques. En somme tout était fait pour la réjouissance, ce qui n’excluait pas qu’on se donnât du mal. Or où étaient descendus Zénon et Parménide " était venu Socrate et avec lui toute une compagnie par désir d’entendre lire l’œuvre de Zénon " (127c). L’atmosphère de cette réunion est donc à peu près la même que celle des Grandes Panathénées en marge desquelles elle a lieu. On va rivaliser de discours. Il y a d’abord le discours de Zénon ou la lecture de ses arguments, que le lecteur du dialogue n’entend pas, puis l’intervention de Socrate, son entretien avec Zénon puis avec Parménide et enfin, pour terminer, le gros travail de Parménide. A ce dernier revient la couronne : quand on l’a entendu plus personne n’est plus en état de dire quoi que ce soit. Mais tout le sérieux apporté par lui à sa tâche n’exclut pas le moins du monde ce qu’on appellerait son inutilité, s’il fallait s’attacher à des résultats. Il n’y a rien à conclure de cet exploit du vieux philosophe, sinon que ce n’est pas par là qu’on rencontrera le vrai.
En effet que dit Platon de cet entraînement préalable à définir les idées ? D’abord que les arguments de Zénon en sont le modèle. C’est à dire que partant d’une thèse on parcourt ses conséquences (128d) dans le dessein de voir si elle se contredit. Ainsi Zénon prenait la thèse du Multiple et montrait qu’à la développer on la mettait en contradiction avec elle-même : les êtres sont à la fois semblables et dissemblables, ce qui est impossible. Mais, si on conserve cet exemple, poser l’existence du Multiple ne suffit pas ; il faut aussi poser son inexistence et voir ce qui en suit, à la fois pour lui-même et pour les autres, d’abord par rapport à soi puis par rapport au reste. " En un mot, pour tout ce dont tu poseras ou l’existence ou la non-existence ou toute autre détermination, examiner quelles conséquences en résultent, d’abord relativement à l’objet posé, ensuite relativement aux autres : l’un quelconque d’abord à ton choix, puis plusieurs, puis tous. Tu mettras de même les autres en relation et avec eux-mêmes et avec l’objet à chaque fois posé, que tu l’aies supposé exister ou non exister ". Voilà définie la méthode qui rend " capable de discerner à coup sûr la vérité " (136bc). Mais il faut faire bien attention aux paroles de Parménide. S’il est dit que cette méthode permet de bien discerner la vérité, il n’est pas dit que ce soit elle qui y mène, qui livre cette vérité. Elle n’est en réalité qu’un débrouillage de l’écheveau d’idées dans lequel on se perd (puisqu’il ne s’agit plus seulement de jouer sur les choses visibles). Mais le but de ce débrouillage n’est pas de faire retrouver l’idée qui manquait, il est de faire comprendre ce qu’est l’idée. C’est ce que laisse entendre Zénon lorsqu’il répond à Socrate : " le public ignore totalement que faute d’avoir ainsi exploré toutes les voies en tous les sens, on ne saurait rencontrer le vrai de manière à acquérir l’intelligence " (136de). Cela ne signifie pas qu’à force d’explorer toutes les voies on finira bien par tomber sur le vrai et que c’était faute d’une recherche suffisante qu’on ne l’avait pas trouvé, car même si on le trouve par hasard, il faut encore le reconnaître pour vrai. Cela signifie qu’il y a un préalable à toute rencontre du vrai et que ce préalable est laborieux. Néanmoins, comme ce n’est qu’un préalable, il faut se garder de le prendre entièrement au sérieux.
Avant de commencer Parménide se compare à Ibycos et à son cheval : le voilà sur le point de concourir et il craint de n’avoir pas assez de force pour " traverser à la nage un si rude et si vaste océan de discours " (137a). Car cet exercice indispensable est fastidieux et il importe qu’on ménage celui qui le fait. C’est pourquoi il demande que son interlocuteur soit le plus jeune de l’assemblée : " c’est lui qui sera le moins porté à s’égarer en complications vaines et répondra le plus simplement ce qu’il pense " (137b). En même temps cette phrase fournit une indication non négligeable. J’ai signalé plus haut comme tout est logique dans ce dialogue, comme les quatre façons de concevoir ce qu’est une idée sont développées avec une rigueur telle qu’on passe tout à côté de ce qu’est l’idée sans pouvoir cependant le dire. Tout se passe comme si le but de Platon avait été de montrer où vont les discours abandonnés à eux-mêmes, c’est à dire ici tout ce qu’il faut concéder lorsqu’on a accordé la séparation de l’idée. Son propre discours emporte déjà celui qui le prononce bien au-delà de ce qu’il voudrait dire et en fait, déjà dans cette partie du dialogue à laquelle je fais ici allusion, était employée la méthode de Zénon d’aller jusqu’au bout des conséquences de la thèse qu’on avait adoptée. Maintenant la méthode est élargie et de la même façon que Parménide avait refusé de comprendre Socrate quand celui-ci faisait de l’idée quelque chose d’omniprésent et cependant unique à la manière du jour (131b), de la même façon qu’il n’a pas réfuté comme il le fallait la thèse de l’idée comme caractère un et identique et qu’il s’est borné à un argument purement logique (132a), il demande maintenant qu’on lui fasse des réponses seulement logiques, qu’on ne fasse pas de subtilités, qu’on ne cherche pas à comprendre ce qu’on dit, mais uniquement qu’on réponde par oui ou par non, c’est à dire qu’on reconnaisse à quelles nécessités entraînent les propos déjà formulés, quelles conséquences en découlent obligatoirement. C’est pourquoi il demande que son répondant soit le plus jeune de l’auditoire.
La leçon des arguments
Je ne vais pas étudier en détail l’exercice de Parménide, ce serait trop long et dépasserait les limites de cette recherche, mais je vais tout de même en dégager la leçon que Platon semble vouloir y signifier. Parménide donc soutient alternativement deux séries d’arguments, les uns représentant sa propre thèse, les autres l’antithèse. La différence de l’une à l’autre réside simplement dans l’acceptation ou le refus de reconnaître l’appartenance de l’Etre à l’Un. Quant à lui Parménide refuse et affirme simplement " l’Un est un ", puis supposant que sa théorie n’est pas soutenable (comme il a annoncé à Socrate qu’il fallait faire) il essaiera " l’Un est ", ce qui est tout le contraire. En somme il s’agit dans le premier cas d’affirmer la séparation des idées et dans le second de la nier. Mais il faut être attentif : s’agit-il, et en quel sens, de la séparation des idées entre elles ou de leur séparation avec les choses ? L’idée de l’Etre, à laquelle doit se lier celle de l’Un, ou dont elle doit se séparer, est tout à fait particulière. Est-elle même une idée ?
Certes dans le Sophiste l’Etranger d’Elée en fait un des plus grands genres (megista tôn genôn, 254d) au même titre que le mouvement et le repos. Mais quand on dit que l’Un est un, puis que l’Un est, on ne nie ou n’affirme pas simplement la liaison d’une idée à une autre, leur participation, on regarde ce qui suit de la séparation de cette idée d’avec le monde ou de son existence dans le monde. La relation avec les autres idées (le tout et les parties, la limite, le droit et le courbe, l’en soi ou l’en autre que soi, le mouvement et le repos, l’identité et la différence, la ressemblance et la dissemblance, l’égalité et l’inégalité, puis enfin le temps) n’est qu’une conséquence de sa non existence ou de son existence, de sa séparation ou de sa relation aux choses, c’est à dire à l’Etre. Seulement il ne faut pas croire que les arguments qui dérivent de " l’Un est " vont donner la solution vainement cherchée jusqu’ici par Socrate et Parménide. Car on pourrait penser que si la séparation de l’idée était une erreur, son association à l’Etre mettrait dans la voie du vrai. Il n’en est rien puisque cette association n’est pas une relation établie de l’un à l’autre, mais une pure et simple identité. En effet même si Platon dit que l’Etre ici considéré n’est que l’Etre de l’Un sans que l’Etre soit identique à l’Un (142b) et qu’il signifie seulement la participation de l’Un à l’Etre et non pas que l’Etre et l’Un sont une seule et même chose, il n’en reste pas moins vrai que l’Etre ici considéré est bien l’Etre de l’Un et qu’en ce sens on ne peut pas faire la différence entre cet Etre et l’Un. Donc à la fin l’Un est l’Etre (et c’est bien pourquoi il se distingue de l’Un du premier argument) et il n’y a rien d’étonnant à ce qu’on le découvre multiple.
Si dans la série d’arguments qui découlent de la thèse que l’Un est un on aboutit à dire que l’Un n’est pas, avec l’antithèse que l’Un est on finit par reconnaître que l’Un n’est pas un. C’est dire qu’il faut choisir entre l’idée elle-même et sa propre existence : on ne peut à la fois avoir l’idée et son existence, l’une exclut l’autre et réciproquement. Il en serait de même avec n’importe quelle idée, car on peut considérer que l’idée de l’Un est prise en exemple de l’unité de l’idée. Dès qu’une idée participe à l’Etre elle perd son unité, c’est à dire qu’elle se perd en tant qu’idée. L’idée de l’Un était l’exemple privilégié pour le faire comprendre. Il n’y a qu’une alternative : soit refuser l’Etre à l’idée, soit la dissoudre dans l’Etre. Dans le premier cas on sait déjà toutes les difficultés qui vont suivre, puisque ce sont celles de la séparation, dans le second cas on peut les deviner, puisqu’au lieu d’inventer une position plus souple on est allé d’un seul coup aux antipodes de l’autre position ; aussi les difficultés vont-elles être inversées et la solution va-t-elle encore rester hors de portée.
Je retrace rapidement au moins les deux premiers arguments de Parménide dans la dernière partie du dialogue auquel Platon a donné son nom. Si l’on pose que l’Un est un on refuse par là même de distinguer en lui des parties par lesquelles il serait plusieurs. Il n’est donc point un tout. N’ayant point de parties il n’a ni commencement ni fin, il est illimité, donc ni rond ni droit. Il n’est non plus ni en autre que soi, car il aurait contact parties à parties, ni en soi car il faudrait alors distinguer enveloppant et enveloppé, donc des parties. Il ne peut se mouvoir, car s’il s’agissait d’une translation ou d’une rotation elle se ferait peu à peu donc parties par parties, et s’il s’agissait d’une altération il ne serait plus l’Un. Par ailleurs il ne peut non plus rester en repos, car il serait alors en quelque chose, ce qui est impossible. Il ne peut être identique à autre que soi, ni différent de soi : il ne serait plus Un. Il ne saurait non plus être différent d’autre que soi, car la différence exige une altérité des termes qu’on ne risque pas de trouver dans l’Un. Il ne sera pas davantage identique à lui-même, car être identique n’est pas ne faire qu’un. De la même façon on peut dire que ni à soi ni à autre que soi il ne sera non plus semblable ou dissemblable ; et encore qu’il ne sera ni égal ni inégal à soi ou à autre que soi. D’où il suit qu’il n’a non plus aucun rapport d’âge avec soi ou autre que soi : qu’on le compare à lui-même ou à d’autres l’Un ne sera ni plus vieux ni plus jeune ni de même âge. Donc il n’a point non plus participation au temps, il n’est point dans un temps, ni dans le présent, ni dans le passé, ni dans le futur. Il ne participe donc d’aucune façon à l’Etre et il n’a même pas assez d’Etre pour être un. Il s’ensuit qu’il n’a pas de nom et qu’on ne le connaît pas, à aucun degré. Voilà quelles sont les conséquences de la thèse de Parménide. Fidèle à sa promesse il va maintenant développer celles de l’antithèse. Il n’est pas besoin de les énumérer : tout ce qu’on a précédemment nié de l’Un on va maintenant l’affirmer. Or on avait nié à la fois que l’Un fût en soi et en autre que soi. On va donc maintenant affirmer les deux ensemble, ce qui évidemment est contradictoire. En résumé : si l’Un est un l’Un n’est rien, et si l’Un est on peut tout en dire.
Ainsi Parménide a répondu à Socrate qui lui demandait au début du dialogue de l’étonner en lui montrant que l’Un en soi est multiple et que le Multiple en soi est un. Ainsi est donné à Socrate ce qu’il attendait, les idées reçoivent des affections contraires, entre elles elles se mélangent, elles se séparent. Maintenant Socrate devrait être émerveillé, ravi, comme, probablement avec une intention ironique, il le disait à Zénon. Peut-être l’ironie du jeune Socrate avait-elle disparu lorsque Parménide eut fini, mais peut-être aussi revenait-elle à Socrate vieux lorsqu’il se souvenait de ce mémorable entretien. (peu importe qu’il soit fictif ou non). Il n’avait pas oublié non plus les propos échangés avant le long exercice du philosophe d’Elée, propos qui rendaient à ce dernier sa véritable portée. Car si c’est un modèle de la méthode pour être capable de discerner à coup sûr la vérité, ce n’est aussi qu’un entraînement préalable à la découverte de cette vérité. Ce n’est que cela, parce que l’entraînement ne porte pas sur de véritables idées, seulement sur des ombres d’idées. Il ne faut pas oublier, premièrement, que lorsqu’il commence on ne sait pas encore ce que c’est qu’une idée, qu’on y a renoncé et que c’est seulement à cause de cette incapacité de Socrate de discerner le vrai, qu’on va lui montrer comment s’entraîner. Une fois qu’on a compris ce qu’est l’idée, il n’est pas dit qu’on ait encore besoin de cet entraînement et, en tout cas, cet entraînement se fait avec du matériel fictif, c’est en quelque sorte un tir à blanc. On ne risque pas d’atteindre le but parce qu’on n’a pas de quoi. Feignant d’ignorer ce qu’est l’idée, Parménide s’exerce dans tous les sens à faire jouer les idées. D’un côté elles se séparent irrémédiablement les unes des autres, de l’autre elles se rejoignent sans aucune discrimination. Dans les deux cas il n’y a aucune connaissance possible du vrai, quoi qu’en dise la fin du second argument (155d), et ce jeu ne peut avoir qu’une seule conclusion qui est d’entrevoir enfin quelle est la nature de l’idée, au-delà de la vanité de l’exercice. Vanité toute relative d’ailleurs, puisqu’il s’agit d’un entraînement nécessaire. Mais il est permis de se poser une question : que restera-t-il de cette méthode (pragmateia, 136c) dans la " dialectique " ? Est-ce que la dialectique est enveloppée dans elle et est-ce qu’il ne lui manque que de vraies idées pour se développer, ou bien est-ce qu’elle sera tout autre chose ? C’est une question à laquelle il ne sera possible de répondre qu’un peu plus tard.
Donc, on le voit, l’enseignement qu’il convient de tirer de Parménide est un enseignement tout négatif. De page en page l’auteur montre seulement ce qu’il ne faut pas faire. D’abord il ne faut pas faire de l’idée un voile qui recouvre tout ce dont il est l’idée ; il ne faut pas non plus en faire un caractère commun, un et identique ; il ne faut pas en faire une pensée qui n’a son lieu que dans l’âme ; et enfin il ne faut pas en faire un modèle auquel les choses soient ressemblantes comme des images. Il faut donc exclure la séparation de l’idée, puisque strictement comprise elle fait de l’idée une chose, qu’elle soit parmi ses objets ou au-dessus d’eux. Il faut exclure que la participation soit une subsomption ou une imitation. Il faut même reconnaître que la question de la participation ne se pose que dans le cas où on imagine qu’il y a une séparation des idées. Ensuite de quoi la longue démonstration de Parménide n’instruit pas plus. La thèse du philosophe d’Elée montre que si l’idée est séparée de l’Etre on n’en peut plus rien dire, pas même qu’elle est l’idée de ce dont elle est l’idée, et que par conséquent il ne reste plus qu’à se taire. C’est aussi bien ce qu’on peut conclure de la lecture du Fragment 8 du poème, même si quelques différences distinguent le Parménide du poème et celui du dialogue (en particulier au sujet de la limite le poème dit que l’Etre est sphérique). L’antithèse montre ensuite que si l’idée est, au sens où les choses sont, alors on peut tout en dire, on peut en affirmer et en nier à la fois les mêmes choses. Ici encore il vaut mieux se taire.
On est tout proche du " pas même ainsi " que Socrate propose aux héraclitéens (Théétète 183b). Si dans d’autres textes ceux-ci sont tenus à distance, dans le présent dialogue c’est à Parménide que Platon règle son compte. Sa philosophie ne peut pas plus être éléate qu’éphésienne.
Quatre questions sur |
1° Quel est leur rapport avec l'analyse de la justice ?
Des efforts très apparents (17a-19a) sont faits par l'auteur de Timée dans le dessein de le rattacher à un précédent entretien, dont il viserait à reprendre les thèmes. Socrate procède à un résumé de son propos de la veille, où le lecteur de la République retrouve en effet quelques idées bien connues, dont la portée est en apparence politique. Ce dialogue étant présenté comme un immense récit rapporté par Socrate, le lecteur peut admettre qu'il était destiné à Timée et Critias. Selon ce qui est dit ici, c'est en législateur que Socrate aurait parlé dans le précédent entretien et, tel Pygmalion amoureux de son marbre, il voudrait maintenant (19b-20d) voir s'animer sa statue de cité. Il ne se sentirait pas capable de lui donner la vie ; mais les jeunes gens lui paraîtraient avoir les qualités requises pour cela. Le lecteur peut admettre que ceux-ci vont maintenant, tour à tour, payer de leurs propres discours celui dont Socrate les a régalés la veille. Critias se chargerait d'animer la statue, tandis que Timée devrait préalablement exposer l'ordre cosmique, tant dans le monde que dans l'homme.
Le lien entre les deux livres reste cependant superficiel. Car un lecteur averti ne peut manquer de s'étonner du sort fait à cette seule partie de la République (368c-471c), qui est consacrée à ce que Socrate y désigne comme les deux premières " vagues " de son propos, la coupant de toutes les autres comme si elle avait son sens en elle-même. Quand bien même elle serait susceptible d'être comprise sans la discussion avec Thrasymaque, sans les questions de Glaucon puis d'Adimante, sans la conclusion du mythe d'Er, toutes parties dont la portée est manifestement éthique et non politique, le résumé qu'en donne Socrate est grossièrement amputé. Il n'en escamote rien de moins que " la troisième vague ", à savoir la désignation expresse des philosophes comme les gouvernants de l'Etat, non seulement l'idée la plus éminente de cette partie du dialogue, mais son but et son centre, puisqu'il la rattache aux autres. L'analyse que j'ai faite de la République montre que si statue il y a dans ce dialogue, ce n'est justement pas une statue de cité, mais une statue d'homme.
Si Timée prétend poursuivre la République, il ne le fait qu'en acceptant au premier degré ce qu'il fallait entendre au second, comme une image. Dans cette hypothèse ce serait un traité de physique et de biologie (et Critias eût dû être un traité de politique) hâtivement cousu par son introduction à la philosophie de Platon. Ce traité relève de ce que Platon dans Phédon appelle les enquêtes sur la nature, de ce qui dans la République même n'est tenu que pour une propédeutique à la philosophie. Ce qui est ailleurs reconnu accessoire est ici placé en position centrale. Etrange continuité d'un texte à l'autre ! Faudrait-il alors par un choix renversant faire de Timée une nouvelle image, jusqu'à dire que, malgré son apparence, il dresse une nouvelle statue de l'homme ? Dans cette autre hypothèse le parallèle entre macrocosme et microcosme viserait à faire comprendre que règnent dans le second des lois aussi nécessaires que dans le premier. Cependant si l'on ne veut pas perdre de vue que le microcosme où règne l'égalité géométrique est de nature éthique et non biologique, ce que rappellent pourtant les dernières pages de ce livre (86b-92c), le traité de biologie serait lui-même un élément de l'image macrocosmique. Ce ne serait pas incohérent ; ce serait néanmoins accumuler en vain les difficultés sur la question qu'il s'agit d'éclaircir !
2° Quel est leur rapport avec la théorie des idées ?
Le rôle qu'assigne Timée au démiurge est de rendre toutes choses semblables à lui, et donc de conduire le tout du désordre à l'ordre (30a). Cela autoriserait à comprendre que le démiurge n'est autre que l'intelligence, celle de chacun, dès lors qu'elle s'exerce vraiment, comme l'explique, je l'ai montré ailleurs, ce passage de Phédon, le seul qui ne soit pas de style mythique, où Socrate prend ses distances à l'égard d'Anaxagore. Timée devient cependant tout à fait inintelligible lorsque l'intelligence accorde au tout rien de moins que l'intelligence, et de surcroît l'âme (cf. infra). L'intelligence n'organise pas seulement le sensible, comme le conçoit Anaxagore, elle lui donne l'intelligence. Des deux, de celle qui donne et de celle qui est donnée, au moins l'une est superflue. Mais plus exactement la confusion est installée dans cette conception du monde. L'auteur de ce texte ignore Phédon assurément, mais aussi la rigueur !
On rencontre encore dans ce traité une étrange argumentation visant à justifier la doctrine des quatre éléments (31b-34b). Privilégiant, pour quelle raison ? deux sens sur les trois autres, sa description du monde distingue d'abord en celui-ci le visible et le tangible, auxquels elle associe respectivement le feu et la terre, comme si le premier n'était pas tangible ni la seconde visible. Puis afin de lier ce qui vient d'être distingué elle montre la nécessité de l'intervention d'un moyen terme, qui entre les deux précédents soit au second ce que le premier est à lui. Cela pourrait être l'expression de cette grande et belle idée platonicienne de l'égalité géométrique régnant dans le cosmos (Gorgias). Que cette proportion permette de déterminer quatre termes comme elle permet d'en déterminer trois, cela se retrouve souvent chez Platon. Il emploie le rapport a/b = c/d, aussi bien que le rapport a/c = c/b ( la République).
Cependant la justification donnée ici de la nécessité d'une proportion entre quatre termes plutôt que trois est inintelligible. La proportion avec un seul moyen terme conviendrait, assure Timée, à un monde linéaire ou à un monde plan, mais elle ne conviendrait nullement à un monde solide tridimensionnel. Et ce serait pourquoi au feu et à la terre il faudrait ajouter entre eux à la fois l'air et l'eau. Alors feu/air = air/eau = eau/terre. Donc a/b = b/c = c/d. C'est bien une proportion, telle qu'on peut en rencontrer dans les dialogues, mais qu'est-il possible d'en déduire ? Lorsque les allégories platoniciennes introduisent de telles relations, c'est pour donner au lecteur à penser. Qu'a-t-il à penser ici ? Rien d'autre que l'affirmation, pour le moins archaïsante, du rôle constitutif des quatre éléments, celle d'où dérivent les diverses doctrines des " physiciens " de Milet, dont Socrate, dans le même passage de Phédon (95e-101e) auquel je me reportais ci-dessus, déclarait ne rien pouvoir comprendre. Serait-il possible que Platon ait formé le dessein de rendre une actualité à cette vieille lune, à laquelle il a substitué sa théorie des idées ?
Cette fâcheuse impression est-elle dissipée par d'autres passages ? L'affirmation d'une âme du monde est développée pour en décrire la constitution. Le même et l'autre, le premier étant ce à quoi l'on a participation, autrement dit le divisible, et le second ce à quoi l'on n'a pas participation, l'indivisible, y sont mixés en un troisième terme sans nom. Sans ce dernier tout pourrait aller bien : que l'intelligence afin de concevoir l'être ait besoin de le saisir à la fois comme l'expression de l'identité et comme celle de l'altérité, cela se comprend et c'est ce qu'explique le Sophiste. Mais pourquoi faudrait-il qu'à l'identité et à l'altérité, qui subsistent à part, vienne s'ajouter un troisième terme (34b-35b) issu de leur mélange ? Ce serait accorder une réalité à ce qui n'est qu'un instrument d'analyse. L'âme du monde est ensuite l'objet de divisions arithmétiques simples, propres à rendre compte des rapports harmoniques constatés entre les sons et entre les planètes. De même les mouvements auxquels elle est soumise sont ceux qu'on observe dans le ciel (35b-37a). Certes le monde est un discours écrit en langage mathématique, mais pourquoi chosifier ce dernier dans une âme ?
Timée prélude à son long traité avec le thème du démiurge et de son modèle : il y a l'être, éternel, et il y a le devenir ; le premier est l'objet de l'intelligence, l'autre celui de l'opinion et de la sensation. Le démiurge, prenant modèle sur le premier est cause du second (27d-29b). On entend ici l'écho sans recul du poème de Parménide : l'auteur de Timée ne tient aucun compte ni de Parménide ni du Sophiste, où il aurait pu saisir qu'il n'y a pas deux mondes, le sensible et l'intelligible, malgré ce que prétend le platonisme (le Sophiste). Au delà de ce point son éléatisme devient absurde. " Ce que l'être est au devenir, la vérité l'est à la croyance " (29c). D'où dérive cette conséquence assumée que le discours sur le monde produit par le démiurge ne peut relever que du vraisemblable. Cela pourrait avoir l'immense avantage de donner au texte entier le statut d'un mythe. Encore faudrait-il, pour que cela ait un sens et une portée, qu'on puisse distinguer derrière sa lettre son esprit. Mais le lecteur ne rencontre aucun indice qui l'inviterait à construire ce dernier et lui en donnerait les moyens.
L'éléatisme se manifeste encore dans l'affirmation de l'unité du monde (32c-34b). Qu'en dehors de lui il n'y ait rien, qu'il soit un, sphérique et à ce titre parfait, ces propositions sont encore issues du poème de Parménide. Cette vision serait charmante, si elle n'inférait une doctrine de la connaissance (37a-c). Suivant que l'âme entre en contact avec le sensible, qui devient, qui relève de l'altérité, ou avec l'intelligible, qui est, qui relève de l'identité, elle produit soit des opinions et croyances vraies, soit la science. L'Eléate veut distinguer deux sortes d'objets, les uns sensibles et les autres intelligibles, les uns objets d'opinion les autres de science. Et comme il y a une vérité du sensible il est contraint d'admettre des opinions vraies. Cette doctrine ne fait pas cas de Parménide ni du Sophiste, dont le premier fait opérer à l'Eléate un début d'autocritique (Parménide) tandis que le second procède à son meurtre. Cet acte criminel ne consiste en rien de moins qu'à reconnaître l'altérité dans l'être, c'est à dire dans l'intelligible et pas seulement dans le sensible. Ce ne sont pas seulement les choses sensibles qui se mixent, ce sont les idées elles-mêmes.
Assez logiquement l'opposition de l'être et du sensible devient celle de l'éternité et du temps. Le temps est défini comme l'image mobile de l'éternité (37c-38c). La formule est belle. Elle est d'un poète. A ce titre elle est polysémique ! Le contexte contraint d'y entendre le pâle reflet de l'intelligible dans le sensible, supposant évidemment la séparation de l'un d'avec l'autre. Parménide montre pourtant qu'il n'y a pas de participation si l'on admet la séparation. Ce qui donne crédit à cette admirable définition, ce n'est rien moins que le contresens qu'on s'autorise relativement au texte, en faisant généralement de l'idée l'instrument propre à travailler le réel sensible, et en particulier de l'idée d'éternité l'instrument propre à travailler le réel mobile et fuyant. Elle est d'autant plus touchante que chacun se l'applique à lui-même, trouvant dans les actes où il déploie sa liberté l'expression de son identité avec lui-même, autrement dit de son éternité.
3° Quel est leur rapport avec la pratique de l'enfantement ?
Ce qui précède suffirait à faire de ce livre une inclusion bizarre dans l'oeuvre de Platon. Il y a cependant plus étonnant encore : le rapport de l'écrit à l'oral est déterminé comme celui de la vérité à la légende. Parce que l'antique grandeur d'Athènes serait attestée par les livres égyptiens (que Critias ne va pourtant pas jusqu'à exhiber !), il faudrait n'en pas douter, tandis que tout ce qui n'est transmis que sous forme orale serait inversement indigne de foi. Une telle proposition n'est pas seulement contraire à la philosophie de Platon, elle est tout simplement sotte. Sur ce point pas plus que sur le précédent Critias n'y va avec le dos de la cuiller : c'est à pleines louches qu'il verse aux oreilles de ses auditeurs sa conception de la vérité. Elle s'articule en trois maigres idées lourdement répétées.
La première est que faute de recourir à l'écriture pour les fixer, les faits tombent dans l'oubli par l'effet du temps et de la mort des hommes. Elle est énoncée une première fois p. 20e et répétée p. 21d. La seconde idée est que, par conséquent, ce qui se rapporte du passé chez les Grecs n'a que la valeur des histoires qu'on raconte aux enfants. A son tour elle est assénée deux fois, la première p. 22d et la deuxième p. 23b. La troisième proposition réside dans l'affirmation que l'énoncé appuyé sur l'écriture est celui d'un fait réel (21a) et que par conséquent il est vrai (22d). Ainsi se trouve dogmatisée la naïveté de Theuth, qui fait de l'écriture non seulement le garant de la mémoire, mais aussi celui de la sagesse. Ce qui distinguerait une vérité d'une histoire enfantine, ce serait que son écriture autorise à la croire ! Il n'y aurait pas d'autre activité dans l'intelligence qui atteint le vrai que dans celle qui verse dans l'illusion ; la proposition à laquelle adhère la première serait garantie par l'écriture, tandis que celle à laquelle adhère l'autre ne le serait pas. Triste philosophie !
Elle est malheureusement confirmée par la platitude de la remarque incidente faite sur le rôle de la mémoire. Ce sont les propos tenus la veille par Socrate qui ont rendu à Critias, assure celui-ci, le souvenir de ce récit resté intact dans sa mémoire (26a-b). La mémoire serait une sorte de coffre, où subsisterait sans altération ce qui y a été déposé. Son propriétaire pourrait avoir négligé jusque récemment de jeter un oeil sur son contenu ; mais il lui suffirait d'y être sollicité, pour que sans aucune difficulté il puisse en faire l'inventaire. Entre cette mémoire thésaurisée et son souvenir réactivé ne se glisserait aucun oubli, par l'intervention duquel le souvenir serait non une reproduction à l'identique, mais le produit d'un travail. C'est ignorer ce qu'établissent plusieurs dialogues (Phèdre, la République), comme je l'ai montré dans d'autres analyses. Il me suffit de renvoyer ici à celle d'un des textes les moins remarqués, pourtant très significatif à ce sujet (le Politique). Faut-il tenir pour platonicien ce plat empirisme ? Ou bien, quoique rien n'évoque un rôle joué par l'oubli, faudrait-il demander au lecteur de le supposer, afin de faire ainsi de Timée et de Critias une sorte de construction géométrique ? Cependant celle-ci n'aurait de sens et d'intérêt que relativement à l'élaboration d'un système d'idées, dont le but serait nullement de décrire, mais d'interpréter le monde.
Or ce n'est justement pas le cas. La fiction proposée par Socrate la veille de cette rencontre doit être tenue pour le passé de la ville d'Athènes, la statue aurait vécu, il ne faudrait plus que rapporter son histoire vraie ! C'est la tâche à laquelle s'emploie Critias, tant dans les premières pages de Timée que dans ce qui nous est parvenu du texte qui porte son nom, et Socrate réciproquement n'a qu'à en écouter le récit ! (26c-27b). Il n'y aura donc pas l'ombre de l'accouchement d'une intelligence dans ces livres. Le passé d'Athènes y fait l'objet d'une révélation, dont Critias est le prophète et Socrate l'ouaille. On n'y rencontre pas un seul instant un travail auquel une intelligence contraint une autre intelligence, afin de lui faire produire une idée. Ce manque est éclatant encore lorsque la parole appartient à Timée. Ces textes ne sont nullement des dialogues, mais des exposés dogmatiques, aucunement dans le style de Platon.
Paradoxalement, faire passer pour nos ancêtres les hommes imaginés par Socrate dans sa belle cité, c'est faire apparaître la législation de la République comme un souvenir. Il s'agirait bien cette fois du souvenir d'une mémoire oubliée, c'est à dire d'une idée qui n'est pas le simple dépôt de l'expérience, mais le fruit d'un travail de l'intelligence. L'inanité philosophique de Critias a pour seul - mais éminent - mérite de faire briller par contraste l'intelligence à l'oeuvre dans les vrais dialogues platoniciens.
4° Quel est leur rapport avec le dialogue platonicien ?
Le statut du récit de Critias concernant l'Atlantide est clairement déterminé par la présentation qui en est faite par son auteur en préambule. Il va rapporter une histoire, que lui a rapportée son grand-père alors qu'il était très vieux, qui lui-même la tenait de Solon alors qu'il était très vieux, qui lui-même la tenait d'un prêtre égyptien alors qu'il était très vieux (20d-22e). Jusqu'à ce point de retour dans le passé le lecteur de Platon ne rencontre rien de surprenant : ce mythe serait l'équivalent des histoires de nourrices auxquelles Socrate renvoie habituellement lui-même avec délectation, lorsqu'au terme d'une longue interrogation de son interlocuteur il s'évade de la pratique dialectique pour donner de sa pensée une image très proche de celles que produit la mythologie. Mais cette fois le dernier terme de la régression constitue un pivot, sur lequel le sens du recours à son autorité se retourne de façon inattendue. En effet le prêtre tenait lui-même son récit d'une source écrite, car les Egyptiens notent tout. Critias y revient avec une lourdeur telle, qu'il faut bien accorder à sa remarque la plus extrême importance.
" De ce qui s'est fait de beau, de grand ou d'exceptionnel tout est écrit et sauvé " par les Egyptiens (23a), tandis que chez les Grecs et les autres peuples " les générations se sont succédées sans être capables de s'exprimer par écrit " (23c). L'ancienneté des faits rapportés des anciens Athéniens est garantie par " les écrits sacrés " des Egyptiens (23e). " Parce que leurs exploits ont été écrits, ils sont admirés " (24d). " Nos écrits rapportent comment Athènes anéantit jadis l'Atlantide " (24e). Ce n'est qu'après deux longues pages employées à donner une autorité au témoignage de l'écriture que s'ouvre enfin le récit relatif à la localisation de l'empire d'Atlantide, à sa puissance hégémonique, à sa défaite devant Athènes et à sa disparition cataclysmique. Il est d'ailleurs abusif de parler d'un récit, car la petite page qui est réservée à ces quatre thèmes successifs (24e-25d) en permet à peine l'évocation. Contrairement aux abondantes histoires de nourrices elle est donnée sans aucun luxe de détails. Il est vrai qu'il reviendra au fragment subsistant de Critias de combler l'attente du lecteur à ce sujet.
Deux pages exposant les relais par lesquels est parvenue jusqu'au narrateur l'histoire de l'Atlantide, puis deux autres pages vantant la supériorité qu'assure aux Egyptiens sur les Grecs la conservation de l'écriture introduisant quelques maigres lignes, il y a entre ces éléments un déséquilibre si manifeste que le lecteur se trouve bien obligé d'y reconnaître le signe d'une hiérarchie de valeurs, qui pour n'être qu'implicite n'en mérite pas moins d'être explicitée. Entre l'objet du message et son mode, le plus important des deux n'est pas celui qu'on pourrait croire. Dans ce début de Timée l'important, loin d'être ce qui est rapporté de l'Atlantide, est ce qui est affirmé du rôle de l'écriture. Or il est fort plaisant au lecteur de Phèdre de relever ici l'expression de cette foi dans l'écrit, que dément non seulement ce dialogue, mais en fait toute l'oeuvre de Platon. Comment le philosophe écrit-il ? Pourquoi le philosophe écrit-il ces dialogues ? Je l'ai établi en son lieu (Phèdre), c'est précisément afin d'écrire sans écrire. Le mythe de Theuth, cette autre " histoire égyptienne ", ne laisse subsister à ce sujet aucun doute.
Le dieu à tête d'ibis serait l'inventeur de l'écriture et, fort satisfait de lui, viendrait la présenter au pharaon Thamous. Il est très précisément dans cet état d'esprit qu'illustre le propos de Critias dans les premières pages de Timée : il voit dans l'écriture un précieux instrument qui permettrait d'accroître la sagesse et la mémoire des Egyptiens. Il plaide donc sur ces deux points. Mais, tout dieu qu'il soit, il ne fait pas sur le pharaon Thamous l'impression souhaitée. Car celui-ci analyse tout au contraire dans l'invention qui lui est proposée une cause d'affaiblissement et de perdition de la mémoire et de la sagesse. La discussion du rôle de l'écriture, bien qu'elle intervienne entre des personnages mythiques, expose des arguments absolument intelligibles. Le mode mythique sous lequel Platon présente le débat à la fin de Phèdre confère cependant à sa mise en garde une solennité que ne lui donnerait pas la pratique socratique de l'interrogation. A travers la condamnation de l'écriture il poursuit et mène à son terme une réflexion sur l'enseignement de la philosophie. Il doit parvenir à transmettre par l'écrit la philosophie, qui par essence refuse l'écrit. De cette énorme contradiction le dialogue platonicien est la solution.
Et voici Platon qui se mettrait à rédiger un traité ? Car enfin Timée (ni Critias) n'a rien d'un dialogue. Non seulement Timée, dès lors qu'il aura pris la parole, ne la lâchera plus (concédant seulement à Socrate quelques mots d'assentiment et d'admiration, 29d, après lesquels on peut imaginer qu'il s'endort), mais tout ce qui précède entre Socrate, Timée et Critias (très accessoirement Hermocrate, 20c-d, dont on se demande si la présence est indispensable), malgré l'apparence d'un échange de propos, reste absolument étranger à la pratique platonicienne du dialogue. Ne s'y trouve posée aucune question ; n'y est demandé à aucun moment par aucun interlocuteur l'assentiment de la raison de l'autre ; n'y est rencontré aucun cheminement constitutif d'une progression de la pensée, fût-ce pour n'aboutir qu'à la reconnaissance par tous d'une impossibilité de conclure. Bref, l'auteur de Timée par un pseudo bout de dialogue coud hâtivement à la philosophie de Platon un traité dogmatique.
Le moins qu'on puisse dire est que ce choix est contradictoire avec celui que fait l'auteur de la Lettre VII : " De moi, du moins, écrit-il (341c), il n'existe et il n'y aura certainement jamais aucun ouvrage sur pareils sujets : il n'y a pas moyen en effet de les mettre en formules ". Cette contradiction ne peut être levée que si l'on reconnaît qu'il ne se rencontre dans Timée guère de philosophie. Indépendamment de cette contradiction et sans dessein de la résoudre, c'est justement ce que j'en pense.
Conclusion
Comment pourrait-on exploiter philosophiquement cette partie du livre que je viens d'examiner ? Et quel mobile pourrait-on trouver d'en poursuivre la lecture au-delà ? On peut bien y rencontrer cette pépite de la définition du temps dans une admirable formule ou d'autres peut-être. Mais l'exposé lui-même n'est pas philosophique. Les raisons propres à légitimer chaque affirmation, l'une après l'autre, à supposer même qu'elles soient en droit intelligibles, parce qu'il existerait des lecteurs capables de les comprendre mieux que moi, ne font l'objet d'aucune discussion. Or dans la philosophie de Platon l'intelligibilité s'éprouve. Je veux dire qu'elle n'est reconnue qu'après avoir été soumise à une épreuve, dont le dialogue est l'instrument. Une affirmation quelconque y est soumise à la question, et c'est seulement si elle est reconnue intelligible par celui qui répond qu'elle peut être retenue. Cette démarche fondamentalement nécessaire à Platon est totalement absente de Timée et de Critias.
Même dans les premières pages où quelques répliques sont encore attribuées à Socrate, on ne trouve que la lourde et fastidieuse mise en place des liens nécessaires de ce livre avec l'oeuvre de Platon. On n'y trouve que la pénible insistance sur de pauvres idées, tandis que l'écriture de Platon est caractérisée par l'expression allusive des idées les plus riches. Tout ce qui fait la légèreté, l'humour, la poésie des pages initiales de la République, de celles du Banquet, de Phèdre, de Gorgias, de Théétète, etc. et même de Phédon en est absolument absent. Quand bien même les analyses stylistiques feraient apparaître que le vocabulaire et la syntaxe de ce texte appartiennent au même registre que les dialogues (ce que je laisse à d'autres le soin d'examiner et de décider), le ton n'y est pas. Ce livre n'est pas dans le style philosophique de Platon. Et personnellement je ne prends pas d'intérêt à sa lecture : Timée m'ennuie. J'y vois bien où est la doctrine, mais je n'y vois pas où est la philosophie. Aucun témoignage, si ancien soit-il, ne me fera croire que ce pénible pensum appartienne à Platon.
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une œuvre juridique ou philosophique ? |
Les Lois se veulent un travail de législation. Platon, le philosophe, dans ce livre veut se faire législateur. Comment l’entend-il ? Du moins ambitionne-t-il très ouvertement de situer son intervention à la hauteur de celles que le mythe attribue à Minos et la légende à Lycurgue. Si elle ne produit pas, bien qu’elle entre quelquefois dans un luxe de détails, en tous points exactement un code, elle en définit du moins toujours l’inspiration. Dans quelle mesure son statut est-il juridique ? Sort-elle pour autant de la philosophie ? Répondre à cette question demande d’être attentif à deux sortes de choses. D’une part la présence en tête de l’ouvrage, puis dans le corps du texte législatif, d’un certain nombre d’inclusions philosophiques, comptant quelquefois plusieurs dizaines de pages, oblige le lecteur à reconnaître le philosophe tenant la main du législateur. Les plus importantes sont le préambule sur la vertu, les nombreuses pages consacrées à l’éducation, celles qui mènent la lutte contre l’athéisme et ses variantes, ou celles qui énoncent le prélude éthique aux lois. Pour un juriste, il ne va certainement pas droit au but ! C’est, comme il le dit à deux reprises (781e, 858b) qu’il s’exprime en homme de loisir. On reviendra sur ces passages. Mais on ne saurait, d’autre part et pour commencer, répondre à la question de l’éminente portée philosophique des Lois sans mettre en évidence la constance, dans l’œuvre du philosophe, d’une préoccupation exprimée de manière très significative dans les autres dialogues.
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Dans Gorgias Socrate ne donne pas d’autre nom que "politique" à l’ensemble des sciences qui visent à rendre l’âme saine. Deux arts complémentaires ont pour but, l’un de maintenir la santé de l’âme, l’autre de la rétablir. La politique a ainsi pour sous-ensembles l’action législative et l’action judiciaire (464a-c), la législation et la justice. Elles sont entre elles dans le même rapport que la gymnastique et la médecine, qui visent l’une à maintenir, l’autre à rétablir la santé du corps. Ce que la gymnastique est au corps l’action législative l’est à l’âme, ce que la médecine est au premier l’action judiciaire l’est à la seconde (465b). Cette allégorie suffirait à déterminer la place importante de la législation dans les réflexions du philosophe. Il convient cependant d’y ajouter que chacun de ces arts véritables a en outre un double, un faux, que lui substituent des hommes ignorants ou malhonnêtes. Les arts qui s’occupent du corps, la gymnastique et la médecine, sont ainsi remplacés par la parure et la cuisine, qui au lieu de former le corps ou de le rééduquer ne lui donnent que l’apparence de la santé. Les différences entre l’art et son double sont moins évidentes lorsqu’on passe du domaine du corps à celui de l’âme, mais la comparaison de la gymnastique et de la médecine d’une part, avec la parure et la cuisine de l’autre, autorise à établir que la sophistique et la rhétorique sont respectivement la parure et la cuisine de l’âme (465c). Tandis que l’action législative et l’action judiciaire se fondent sur une connaissance de la nature de l’âme, la méconnaissance de celle-ci les dégrade en sophistique et en rhétorique. C’est d’ailleurs ce dont Socrate fait la démonstration dans tout le cours de ce dialogue, où il ne cesse de s’opposer aux thèses de Polos et de Calliclès, ignorantes de la nature du juste et de l’injuste, ignorantes de la nature du bien et du plaisir. Enfin le rapport entre maintenir et établir la santé de l’âme donne à l’action législative la prééminence sur l’action judiciaire.
On retrouve dans le Politique cette distinction. Elles sont comparées l’une à l’autre, au bénéfice de la première. L’Etranger d’Elée met en évidence l’absurdité qui consiste à soumettre le politique intelligent à une loi écrite ou coutumière, parce qu’elle l’empêche d’administrer la cité utilement dans l’intérêt de ses concitoyens (293e-297b). Ce n’est pas la conformité à la constitution qui doit être le critère de son action, mais l’intelligence : "la législation est une fonction royale et le mieux n’est pas de donner la puissance aux lois mais à l’homme d’intelligence royale" (andra ton meta fronèseôs basilikon, 294a). Le législateur est en effet ainsi désigné.
De tous les dialogues platoniciens cependant, le Banquet est celui qui exprime la plus haute idée du législateur. Ce n’est pourtant pas l’objet de ce dialogue que d’établir sa supériorité, puisqu’il y est question, en première analyse, de l’amour, et plus au fond, par l’intervention de Socrate, de l’éducation. "Celui dont l’âme est féconde se met en quête de la beauté dans laquelle il lui sera possible de procréer, (...) il se sent à son égard plein de tendresse (...) au contact du bel objet et en sa compagnie il enfante ce dont il était depuis longtemps fécond", etc. (209b-c). Comme il appartient au corps d’avoir telles caractéristiques physiques, de les transmettre avec ses gènes et de procréer un enfant, il appartient à l’esprit d’avoir intelligence et vertu et de transmettre son patrimoine par un certain type de relation, évidemment non sexuelle, à qui est capable de le recevoir et le faire fructifier. L’idée de Socrate est cependant que parmi toutes les créations, parmi tous les produits de la "poièsis", lato sensu, l’organisation d’une institution quelconque et a fortiori une grande et belle législation donnée à une Cité, sont ce qui mérite le plus de reconnaissance et ce dans quoi le créateur s’accomplit lui-même le mieux. Les pères les plus dignes d’être honorés, qui ont gagné le plus de titres à l’immortalité, sont ceux dont l’œuvre est dans l’organisation des cités et des administrations (è peri tas tôn poleôn te kai oikèseôn, 209a). L’éternité est atteinte par le législateur : elle est dans le rôle d’éducateur exercé au profit de la communauté. Le parallèle entre le désir sexuel et le désir d’éduquer montre que la réalisation de soi, qui passe vulgairement par la procréation d’enfants de chair et de sang, passe cependant encore mieux par la procréation dans l’acte d’éducation d’un autre homme libre, voire dans l’acte législateur d’une Cité libre. Il est donc possible de dire que l’action, que par ses dialogues le philosophe mène sur l’âme d’un lecteur, n’est qu’en petit celle que conduit le législateur en grand sur une Cité tout entière.
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Platon devait franchir le pas de l’éducation d’un seul à celle du grand nombre. Ce qui n’est qu’un jeu dans la République (cf. la leçon introductive que je consacre à ce dialogue), devait être tenté sérieusement, pour de bon, bien que ce ne fût que dans la réflexion philosophique, à défaut de pouvoir l’être dans la réalité. Ce qui, malgré l’intercession de Dion auprès de Denys, n’était à Syracuse pas possible, finalement pas davantage qu’à Athènes, devait faire l’objet d’un livre, celui-ci, qu’on ne nomme les Lois que par raccourci, puisque son titre exact comporte deux mots, liés par la conjonction disjonctive, laquelle exprime l’indifférence entre les deux interprétations, "nomoi è nomothesiai" : les lois ou les législations, ces dernières entendues moins comme ensemble de lois (puisque cela ne ferait que répéter le premier mot déjà employé au pluriel et ne constituerait donc qu’un pléonasme) que comme actions de les instituer, interventions du législateur.
Les Lois constituent donc l’acte législateur de Platon, celui par lequel il donne à toute Cité une législation. Le dialogue ne se range pas pour autant, du moins pas tout entier, dans la catégorie des textes juridiques, leur objet fût-il législatif. En effet, si sa plus grande partie relève de la catégorie législative, et du même coup constitue tout autre chose qu’un vrai dialogue, les inclusions que j’évoquais ci-dessus le tiennent dans le domaine philosophique. Tout particulièrement le premier quart de l’ouvrage est bien une œuvre de style tout à fait platonicien, où trois interlocuteurs établissent les principes généraux auxquels doit répondre une législation. Celle-ci ne peut prendre modèle sur la Sparte de Lycurgue, représentée par Mégillos, ni sur la Crète de Minos, représentée par Clinias. Il faut rejeter leurs lois respectives, quels qu’en soient les mérites reconnus, au bénéfice d’une troisième alternative, énoncée dans la conversation par l’Etranger athénien.
Quels sont donc les principes généraux sur lesquels doit se fonder une législation ? Après les civilités, le dialogue s’ouvre par une question de l’Etranger athénien adressée, semble-t-il au Crétois Clinias, mais aussi bien au Spartiate Mégillos : "pourquoi la loi vous impose-t-elle des banquets, des exercices et des armes ?" (625c). L’objet de l’interrogation peut sembler particulier alors que l’on attendrait pour l’ouverture de la discussion un problème de portée générale, comme de savoir qui doit commander, lequel est effectivement repoussé plus loin (dans le prétendu Livre III). C’est d’ailleurs ce que font la République et le Politique, qui passent en revue les différents régimes politiques. Mais la question de l’Athénien est à la fois polémique et de longue portée. Elle met en discussion la légitimité de la référence à la Constitution de la Crète ou à celle de Sparte, données en modèle aux Athéniens. Elles sont attribuées à des personnages, l’un mythique, l’autre légendaire, Minos dans le premier cas, Lycurgue dans le second, patronages censés expliquer leur longévité, leur stabilité, tandis que les institutions athéniennes ne cessent de changer, de se dégrader, et que l’équilibre de la Cité d’Athènes ne cesse d’être ruiné. D’un seul coup, en quelques pages (jusqu’à 630d) sont rejetés le modèle crétois et le modèle lacédémonien.
En effet les banquets, les exercices et les armes imposés aux citoyens de ces deux Etats visent à en faire des guerriers avant toute autre qualité. Mais est-ce bien là le but que doit poursuivre une Cité ? Le but de la législation n’est pas de conférer aux hommes la seule vertu propre à la guerre, mais l’ensemble cohérent de toutes les vertus indispensables dans la paix. Si la guerre est l’état normal dans lequel sont les Cités, la guerre de soi à soi est l’état normal où se trouve chaque homme. Il lui faut surmonter un ennemi interne. Mais il est aussi le principal ennemi de la Cité. Des institutions orientées vers la guerre peuvent bien développer chez les citoyens la vertu du courage, mais le courage n’est pas la seule ni la première vertu qu’il faille développer chez les hommes. Il faut aussi les éduquer à la justice, à la tempérance et à l’intelligence. Les meilleures institutions ne sont donc pas celles qui orientent les citoyens vers la guerre, mais celles qui les orientent vers la paix et l’amitié entre les hommes, qui font appel à l’ensemble des vertus.
C’est par conséquent sur cette base qu’il convient de déterminer la tâche du législateur. Il doit rechercher en toutes choses les plus grands des biens, qui sont, dans l’ordre, l’intelligence, la tempérance, la justice et le courage. C’est à ceux-ci que sont subordonnés les autres biens, dans l’ordre, la santé, la beauté, la vigueur et la richesse. Et l’Athénien indique succintement le plan de sa législation, allant de la naissance et même de ce qui la précède nécessairement, le mariage des parents, jusqu’aux funérailles en passant par tout ce qui fait la vie des hommes, sans négliger les gardiens de la législation (631d-632c).
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Tel qu’il se rencontrera dans la suite du dialogue, le plan effectif de la législation, précédée de ses préalables, est le suivant.
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Avant de s’engager dans la tâche de promulguer une législation, il faut satisfaire à une autre réquisition (à partir de 632e). Il ne suffit pas en effet de s’être entendus pour dire ce qu’étaient les plus grands des biens et que les lois devaient permettre aux hommes d’y accéder. Il faut être plus précis à leur sujet, et c’est en quoi tout le début du dialogue se situe sur le terrain philosophique, avant que la promulgation des lois ne le fasse passer partiellement sur le versant d’une œuvre juridique, qui restera néanmoins subordonnée à l’œuvre philosophique. La question, essentielle, que va agiter celle-ci est celle de l’éducation au plaisir. Cela ne saurait vraiment surprendre de la part de l’auteur de Gorgias et de Philèbe. On a expliqué plus haut que le véritable ennemi était l’ennemi intérieur. Contre l’ennemi extérieur sans doute les institutions tant crétoises que lacédémoniennes forment-elles un courage qui est la résistance à la douleur. Mais ont-elles prévu pareil endurcissement contre la plaisir, qui est pourtant l’ennemi le plus redoutable ? Il est nécessaire que les jeunes gens le rencontrent afin d’être préparés à y résister, afin de ne pas y succomber, ce qui serait encore plus honteux que de succomber à la douleur. Il faut donc examiner comment on les éduque à résister au plaisir.
Après un bref propos déterminant les rapports homosexuels comme une conduite intempérante, comme une perversion des plaisirs de l’amour, et les condamnant comme tels (636bd, analyse qui se retrouvera dans la législation, 835d-842a), l’Athénien impose à ses interlocuteurs une réflexion sur la place que le législateur doit faire au vin, à la beuverie et à l’ivresse. La question, qui paraît au premier abord déplacée, n’est manifestement pas subsidiaire aux yeux de Platon, puisqu’il lui consacre de près ou de loin toute la discussion qui s’étend de 637a à 674c. Il présente, il est vrai, cette question comme un exemple, à propos duquel il teste la méthode philosophique (638e). On ne saurait condamner, dit-il, une pratique en se fondant seulement sur les dommages qu’entraînent ses dérèglements. Il faut la régler pour en tirer d’importants bénéfices politiques. Ce raisonnement est toujours très légitime, quel qu’en soit l’objet. Mais dans ce cas son objet est d’une importance particulière.
Le point de départ de la démonstration est dans la définition de l’éducation (paideia) : "elle oriente dès l’enfance vers la vertu, produisant désir et amour de devenir un citoyen achevé, qui sait commander et être commandé selon la justice" (643e, définition reprise plus loin en d’autres termes, cf. 653bc, 659d). La beuverie et l’ivresse sont, dans la perspective éducative un jeu sans conséquence, une épreuve dont on peut mesurer et contrôler les suites, au moyen de laquelle il est possible de soumettre un jeune homme au risque de l’intempérance et de le former à la tempérance (650a). A travers une discussion sur le rôle du chant et de la danse, qui doit incidemment rappeler (sans toutefois le démontrer) ce que sont les rapports du bonheur et de la vertu (660e-664a), l’Athénien conclut (671a-674c) que les beuveries sont, aux mains du législateur ou de son représentant, un bon moyen d’établir l’amitié entre leurs participants.
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A ce moment du dialogue on s’attend à ce que les interlocuteurs engagent leur conversation sur la législation elle-même. Mais il y faut un second préalable. Si la question que soulevaient les pages précédentes était de nature éthique, celle qui s’ouvre maintenant est de nature politique. Ayant posé la priorité du but éthique d’une constitution, l’Etranger athénien revient à son point de départ, à savoir une interrogation de nature politique. Afin de déterminer quel genre de constitution il faut donner à la Cité, à quel régime il faut la soumettre, il reprend une comparaison de celles qui existent. Toutefois il n’en appelle plus à celles de la Crète et de Sparte, sous lesquelles respectivement vivent ses interlocuteurs Clinias et Megillos. En effet l’interrogation prend un aspect historique. De quel commencement la Cité est-elle sortie ? se demande-t-il (676a).
Dans sa réponse se rencontre la source de l’idée des cycles, qui sera reprise très politiquement par Polybe puis Machiavel. Des cataclysmes, admettent les trois vieillards qui cheminent ensemble, ont maintes fois détruit l’humanité. Celle-ci dans les intervalles repasse sans le savoir par les mêmes épisodes. L’organisation des survivants est successivement familiale, tribale, puis proprement politique, ce dernier moment étant magnifiquement illustré par Sparte. Mais malgré ces considérations, le fond du débat n’est pas historique. Il conduit les trois vieillards à la question du fondement de l’autorité. L’Athénien dégage sept principes possibles (690ac) qui, même dans le cas où ils sont sains au début, peuvent cependant tous dégénérer et se trouver contestés et renversés.
Pour des raisons qui ne sont pas examinées, mais qui ne sont néanmoins pas difficiles à identifier, de ces sept principes l’Athénien ne peut reconnaître viables que trois d’entre eux. Il admire comment la constitution de Sparte, parce que à la suite d’amendements successifs elle les a tous les trois retenus, a enfin permis au pouvoir de durer (691d-692c). A l’autorité des rois, fondée sur l’aristocratie de la naissance, qu’un dieu d’abord divise en deux, a ensuite été opposée celle de la "Gerousia", fondée sur l’âge (c’est Lycurgue qui est censé avoir introduit cette réforme), et enfin on a ajouté celle, fondée sur le sort, des "Ephores" pris dans le peuple (c’est Théopompos, semble-t-il, qui a ainsi achevé les institutions lacédémoniennes). Tel est le calcul qui, ramenant trois principes d’autorité à un seul, introduisit le mixage et la mesure dans la royauté de Sparte, et en assura le salut. Cette remarque sera recopiée par Aristote (Politique II, 1270b), développée par Polybe et méditée par Machiavel.
A ce premier niveau de l’analyse s’ajoute celui qui exprime un peu plus loin le besoin de se garder des excès de la démocratie et de ceux de la monarchie en les joignant l’une à l’autre, afin d’engendrer parmi les hommes liberté et amitié intelligentes. La première est représentée par Athènes et la seconde par le royaume perse. Il y a là deux constitutions mères, dont toutes les autres sont des variétés (693d-e). Parce que la Cité à construire doit être libre, fraternelle et intelligente (701d), ses institutions devront la situer entre ces deux pôles (principe confirmé en 756e). Plus loin le Lacédémonien Mégillos et le Crètois Clinias découvrant que leurs institutions respectives participent à la fois de la démocratie, de l’aristocratie et de la monarchie, l’Etranger athénien leur répondra que c’est justement ce qui caractérise les vraies constitutions, celles qui n’asservissent pas une partie des citoyens (712d-713a).
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Entre la discussion philosophique des principes généraux et le texte même de la législation, la transition est clairement exprimée par Clinias page 702d (à la fin du prétendu Livre III) : "organisons par le discours une Cité, comme si nous la construisions depuis les fondations", qui répète page 702e : "construisons d’abord en discours cette Cité". A quoi l’Etranger athénien répond page 704a (début du prétendu Livre IV) : "il faut concevoir comment sera cette Cité". Tout ce qui suit, y compris les importantes parenthèses philosophiques, sera donc la législation, que Clinias édictera éventuellement dans la colonie que les autorités crétoises l’ont chargé d’organiser. C’est une des principales articulations que fait apparaître la lecture du texte. Et cependant on peut tenir pour plus importantes la transition des préalables éthiques aux préalables politiques (676a), comme celle de ces derniers aux codes juridiques (769a).
Parce que la législation doit viser à rendre les hommes les meilleurs qu’il est possible, et non à leur permettre seulement de continuer à exister (707d), elle est difficile à imposer. Pour y réussir, il faut obéir à plusieurs conditions. En premier lieu elle doit choisir une situation géographique. L’Etranger athénien examine donc ce que doit être la situation de la Cité relativement à la mer, relativement aux plaines, montagnes et forêts. C’est encore un souci qu’on retrouvera chez Machiavel. Il est nécessaire en second lieu de déterminer quelles conditions historiques mettent le futur peuple dans l’état psychique propre à lui faire admettre une législation toute nouvelle. Il faut alors trouver un équilibre délicat entre une homogénéité qu’impose l’unité de langue et de culture et une hétérogénéité sans laquelle il retournerait à ses institutions anciennes, celles-là même qui se sont montrées assez mauvaises pour que s’impose une nouvelle fondation. Mais il faut encore au législateur trouver l’autorité qui lui permettra de mettre en place sa législation d’un seul coup, et cette autorité ne peut être que celle du tyran, dans la mesure où ce qui caractérise celui-ci est que son activité n’est pas tenue par les lois existantes. Bien sûr il faut aussi qu’il soit réglé (kosmios, 710d), comme ne l’était malheureusement pas Denys à Syracuse. Pour cette raison dans cette cité la rencontre entre le tyran et le législateur a tourné court.
On peut ensuite déterminer les objectifs de la constitution (politeia, 712c). Elle doit viser l’intérêt commun de toute la Cité (715b). Par conséquent les charges publiques ne peuvent être attribuées ni à la force, ni à la richesse, ni à la naissance, qui se voudraient maîtresses de la loi, mais à celui qui se fera le mieux le serviteur de la loi. Par suite de quoi, les colons étant arrivés, on s’adresse à eux dans un discours qui vise à leur inspirer le respect des dieux. "O théos pantôn metron", le dieu est la mesure de toute chose, leur affirme-t-on (716c).
Cette orientation éthique étant déterminée, comment le législateur présentera-t-il ses lois aux colons ? Il lui faut les justifier. Il ne se contentera donc pas de les promulguer, mais il les expliquera. Une comparaison musicale conduit à désigner l’explication comme un prélude. Lequel est le moyen de faire précéder la contrainte exprimée par la règle de la conviction rendue possible par sa justification. Est donc énoncé le prélude général à la législation. C’est un discours de fond et de portée éthique (726a-734e). Il reprend l’identification des vrais biens, et recommande à chacun de prendre soin de son âme et d’aimer la vérité. C’est un passage qui n’apporte rien à la philosophie de l’auteur, mais qui a la tâche difficile d’en résumer l’éthique en des termes accessibles au vulgaire.
Le dialogue par lequel s’ouvraient les Lois était un véritable dialogue platonicien. Il fallait à l’Athénien convaincre ses interlocuteurs que le but de l’Etat n’était pas la guerre mais la paix, qu’il devait se soucier de toutes les vertus et pas du courage seul, que celui-ci devait être entraîné à s’opposer au plaisir... Par contre dès lors qu’ils entrent dans la formulation de la législation, et alors même qu’il s’agit davantage de la justifier que de l’énoncer, le dialogue n’est plus qu’une apparence. L’office des interlocuteurs, Clinias presque toujours, n’est plus que de permettre à l’Athénien de reprendre son souffle, de l’autoriser à avancer dans son monologue. Celui-ci sait ce que doivent être les lois, le discours n’a plus pour but de l’établir, mais seulement de l’énoncer.
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Le porte-parole de l’auteur entrant dans le détail juridique, je cesse de l’expliquer, et n’entreprends pas même de le résumer. Je pose une autre question. En quoi la législation proposée par Platon intéresse-t-elle les lecteurs du XXIe siècle ? La lecture des Lois montre que Platon n’a aucun souci de l’histoire, du moins telle qu’elle est réellement. Il ne se la représente que comme une série répétitive de cycles identiques. Que la production croisse et que de son accumulation sortent une division du travail et un développement des forces productives, que de celles-ci naissent des rapports de production différents et par suite des formes d’organisation politique spécifiques à un niveau de développement déterminé, il n’en a pas idée. Rien ne le montre mieux que le passage sur la fondation de la Cité, visant à la conservation de l’effectif (déterminé par des considérations purement arithmétiques), de la richesse produite et donc de l’ordre constitutionnel (740a-745e). Mais comment, au IVe siècle avant J-C aurait-il pu concevoir l’idée d’un développement nécessaire, inéluctable ? Le peu d’histoire qui s’était alors déroulé, quelques siècles seulement depuis l’invention de l’écriture, ne lui montrait pas le spectacle que nous avons sous les yeux deux mille cinq cents ans plus tard, et surtout depuis la révolution industrielle.
Cela disqualifie-t-il les Lois ? Pas du tout, puisque c’est œuvre de philosophe, soucieux de la vertu et du bien de l’âme, choses étrangères aux politiciens. Pourquoi ne pas dire même, au point de corruption où est parvenue la démocratie au XXIe siècle, que la connaissance de la philosophie de Platon est devenue d’une extrême urgence ? Car voulant se faire législateur, celui-ci ne se résoud pas pour autant à prendre les hommes comme ils sont. Il veut les éduquer et faire de l’Etat le gardien du bien commun. Qu’on aille pas cependant l’accuser de naïveté. De quelle dégradation un Etat est capable, le philosophe pour le savoir n’a pas besoin de s’en rapporter aux mœurs politiques qui prévalent 25 siècles après lui. L’Etat athénien suffit à l’en instruire. Et surabondamment ! Les Athéniens ont inventé, dit-on, la démocratie. En effet on peut le croire, puisqu’ils ont du même coup inventé la démagogie et poussé la corruption aussi loin qu’il se peut.
C’est pourquoi sans doute Platon évoque page 739ce la nécessaire distinction entre la Cité idéale, où tout serait commun, et celle pour laquelle il légifère. La législation qu’il énonce dans son livre, bien qu’elle ne soit pas un idéal de législation, n’est cependant pas pour autant une législation destinée à un Etat réel. Et au fond peu importent les législations qui seraient réalisables. Car par essence elles sont incapables de jouer le rôle d’éducateur des peuples qu’ambitionne celui qui est éducateur de quelques individus. Mais celui-ci a pourtant la responsabilité de faire briller aux regards des peuples ce que serait une loi visant au bien commun. Qu’il s’écarte du réel, voire du possible, il en a bien conscience, déclarant qu’il parle en rêve (746a), ou qu’il raconte une fable (752a).
Toutefois, contrairement à la République qui construisait un modèle d’homme, les Lois construisent bien un modèle de République. Mais un modèle de République, un modèle d’Etat, de Cité, plutôt qu’une loi de l’action réelle des hommes, constitue bien davantage la référence, qui reste hors de portée mais pas hors des regards, de qui refuse de donner sa bénédiction à la corruption. Dans une telle perspective il n’est pas surprenant que certaines pages des Lois recoupent les itinéraires suivis par la République. Que dans ce parcours une grande place, d’ailleurs centrale, soit accordée à l’éducation ne surprendra évidemment pas non plus le lecteur familier de l’œuvre de Platon.
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L’éducation (trophè kai paidéia) constitue un sujet essentiel. Il est même précisé (765e) que le directeur de l’éducation est la charge la plus importante de la Cité. Cependant elle ne fera pas exactement l’objet d’un code, mais plutôt de conseils (didachè kai nouthetèsis 788a). Ce sont coutumes non écrites, "lois des ancêtres" (793a). La première est de ne poursuivre les plaisirs ni fuir absolument les douleurs (792cd). Puis les pages qui traitent de l’éducation repassent nécessairement par gymnastique et musique, arithmétique et géométrie, astronomie, censure des poètes (801bd), égalité des hommes et des femmes (804d-806d). Car que l’on considère l’éducation depuis le point de vue du bien de l’individu éduqué, comme c’est le cas dans la République, ou depuis celui du bien commun, on ne saurait y trouver aucune différence. Les préoccupations du philosophe législateur recoupent nécessairement celles du philosophe éducateur.
Tout le passage consacré aux travaux et aux fêtes est d’ailleurs une suite de l’éducation. Celle-ci n’est en effet pas achevée par le passage à l’âge adulte. Il faut donc règler quotidiennement la vie des hommes et des femmes, afin qu’elle réponde aux besoins de la Cité. La lutte contre la tyrannie du plaisir y est, bien entendu, centrale. Et c’est pourquoi la question de la pédérastie revient à cet endroit (835d-842a).
Mais au-delà de ce cas, il faut toujours avoir en vue le principe éthique bien connu, que tous les méchants, dans toutes leurs fautes sont involontairement méchants (860d) : cette affirmation rend nécessaire d’examiner les causes de l’injustice (jusque 864c). C’est aussi ce qui va rendre nécessaire l’examen de l’athéisme, qui semblerait d’abord une digression. Les hommes font le mal parce qu’ils sont incapables de comprendre par eux-mêmes ce qu’est le bien. Aussi le législateur doit-il s’opposer à l’idée qu’il n’y a pas de dieux pour punir les méchants qui auraient réussi à échapper à la justice de la Cité. Mais cela est insuffisant. Il lui faut encore repousser l’interprétation matérialiste selon laquelle les dieux sont faits d’atomes, donc vivent dans leur coin sans s’occuper des affaires humaines. Ce n’est pas tout : Adimante dans la République développe la doctrine esquissée dans Euthyphron, selon laquelle on peut marchander avec les dieux, c’est à dire en fait les corrompre et obtenir qu’ils ne sanctionnent pas les crimes, fussent-ils des plus abominables (362d-367e). Il faut aussi combattre cette doctrine.
C’est la raison pour laquelle l’Etranger d’Athènes se lance dans un nouveau discours où il établit 1° l’existence des dieux, 2° leur souci des affaires humaines et 3° leur incorruptibilité. Ces trois propositions sont en effet nécessaires pour faire respecter les lois. A quoi s’ajoute la croyance à un ordre qui assure récompense ou châtiment. On trouve là une sorte de rapide exposé de la religion naturelle, à comparer avec ceux que donneront Spinoza (Traité théologico-politique, ch. 14) et Rousseau (Profession de foi du Vicaire savoyard). D’où découlent la définition de quelques crimes d’impiété et leur sanction.
Revenant pour finir à un souci d’ordre constitutionnel, l’Athénien demande comment conserver la législation elle-même. Telle est la question qu’il avait annoncée aux pages 769a-771a, où il déclarait vouloir faire des gardiens des lois des législateurs (dans une comparaison avec le peintre), et qui est reprise et traitée jusqu’au bout à partir de 960b. On ne peut y répondre qu’en complétant la Constitution de la Cité. Elle institue à cet effet un Conseil nocturne (il se réunit à l’aube). Ses membres doivent être capables d’expliquer que la vertu est à la fois une et multiple. Mais il s’avère que très généralement ils doivent être capables de remonter de la pluralité à l’unité de chaque chose. C’est ce que d’autres dialogues nomment la dialectique. Ainsi aux ultimes pages des Lois Platon retrouve-t-il la question de l’éducation, pour en rendre le degré suprême obligatoire à ceux qui seront les gardiens de la législation et de la Cité.
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Il ne faut pas s’étonner que la législation proposée dans les Lois s’écarte de ce que sont les législations réellement mises en place par les politiciens, qui, parce qu’ils ne sont nullement des philosophes, ne sont pas de vrais politiques. Si le luxe de précisions donné au code pénal tranche sur l’esprit très général laissé au code civil, la raison en est simple : celui-ci a pour tâche de fixer une orientation éthique, tandis que celui-là revient inlassablement au principe de l’égalité géométrique (cf. 757ae, les deux égalités, principe énoncé dans Gorgias), c’est à dire de la proportionnalité entre la faute et le châtiment. L’intervention de Platon sur le terrain des lois est celle d’un philosophe, c’est à dire de quelqu’un qui est toujours soucieux au plus haut point de l’éthique. C’est l’âme des hommes de la Cité qu’il prétend conduire - vers la vertu évidemment - et non leurs seuls actes matériels. Il s’exprime très clairement sur le rôle du législateur pages 857b-859c, déclarant en particulier qu’il n’est pas là pour donner des lois aux citoyens, mais pour les instruire : "paideuei tous politas all’ou nomothetei". C’est à l’aune de ce souci de la vertu, celui-là même qu’exprime Gorgias, qu’il faut comprendre sa législation.