Phédon
Yves Dorion
L’irréductibilité de l’intelligence
(mise à jour le 24/02/09)
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L’apprentissage de la vraie vie Leçon I (Phédon 63e-66a) "Platôn de oimai èsthenei", Platon, je crois, était malade (59b).
Celui qui écrit était absent de cet entretien. Les commentaires
interprètent cette remarque sur le plan biographique : on peut en
effet légitimement s’étonner de son absence dans cette rencontre ultime du
maître et de ses disciples. Mais est-ce une excuse que se donne l’auteur
du dialogue ? Nul ne lui en demande, parce que nul ne connaîtrait son
absence s’il n’en disait rien. Sa raison de signaler qu’il n’assistait pas
son maître a un fondement autrement plus important que l’exactitude
biographique. Il faut rappeler qu’il n’est présent à aucun des entretiens
qu’il met en scène : il n’assiste pas à la discussion de
Parménide, et son excuse n’est pas qu’il était malade, mais qu’il
n’était pas né, ni à celle de Théétète, ni à celle de
Phèdre, de Gorgias ou du Sophiste… Qu’il n’y était
pas, cela est toujours vrai et cela se voit au seul fait qu’il ne
s’attribue jamais aucune part du dialogue. Mais s’il n’est pas parmi les
interlocuteurs, la philosophie qui s’y exprime est toute entière la
sienne. Et ici, tandis que personne ne lui demande rien, il se fait porter
malade ! C’est une manière de dire que les propos, dans la forme où
il les rapporte, ne portent pas sa marque, qu’ils n’engagent pas sa
responsabilité philosophique. Qu’on ne se méprenne pourtant pas sur cette
distance : elle ne signifie nullement qu’il faille distinguer le
platonisme du socratisme. Il n’y a d’ailleurs dans cette œuvre pas plus
que dans les autres de garantie de l’exactitude des mots rapportés, ni de
l’authenticité des thèses exprimées par le condamné. Phédon est
bien une œuvre de Platon, ce n’est pas un pensum imposé par la fidélité,
par le " devoir de mémoire ". La petite phrase mystérieuse est
le premier et très clair avertissement donné par lui que son texte ne doit
pas être entendu platement, mais tout entier métaphoriquement. De la
première page à la dernière c’est un mythe, une histoire à dormir debout,
un conte de bonne femme, qui exige interprétation. Certes à partir de 107d
sera formulé expressément un mythe. Mais entre ces ultimes pages et toute
la discussion qui la précède on ne trouvera aucune rupture, aucun saut
destiné à faire le passage de ce qui est, ou susceptible d’être, exprimé
rationnellement à ce qui ne l’est pas. Au début de l’entretien Socrate
affirme parler par ouï-dire (ex akoès, 61d) et fabuler (muthologein, 61e). Il déclare à plusieurs
reprises avoir espoir (63c, 64a, 67b) de trouver quelque chose au-delà de
la mort et se rapporter pour cela à une antique tradition (63c, 67c, 70c,
107d), autrement dit il fait savoir à mots couverts que son propos ne
relève pas de la connaissance, mais seulement de l’opinion. Aussi, tandis
qu’il faut dans Phèdre ou dans Gorgias distinguer entre ce
qui est dialectique et ce qui est mythique, tout ici est-il mythique.
Lorsque Platon fait dire à Socrate qu’il a un espoir ou une croyance (doxa, 66b), cela
signifie qu’il énonce une proposition dont il ne peut pas rendre raison,
dont il n’a aucune intention de rendre raison et par conséquent une
proposition qu’il n’y a pas lieu de croire. Où voit-on en effet que le
philosophe tienne l’opinion pour respectable ? Dans la
République ? dans Théétète ? Pourtant si le
philosophe ne doit accorder aucune place à l’opinion, il n’est pas
indifférent que le commun des hommes, qui ne philosophe pas, ait certaines
opinions plutôt que d’autres. Et puisque le commun des hommes ignore
autant que Calliclès que " l’égalité, celle de la géométrie, règne
parmi les dieux et parmi les hommes " (Gorgias 508a), et est
incapable de le comprendre, il faut le persuader qu’il y a au-delà de la
mort une survie de l’âme qui permet de la châtier ou de la récompenser en raison de
ses actes. C’est donc à l’exposé d’une religion naturelle qu’est
consacré, au moins en partie, Phédon. Ce dialogue exprime avant eux
la même préoccupation que le Traité théologico-politique ou la
Profession de foi du Vicaire savoyard. Après l’interruption des premiers propos
par le brave Criton Socrate développe un large exposé destiné à justifier son attitude
devant la mort. Dès la première phrase il déclare s’adresser à ses juges
(tois dikastais), et il dira en achevant (69e) qu’il espère avoir parlé devant
eux pour sa défense (apologia)
mieux que devant ceux d’Athènes. Il le disait déjà plus haut (63b). Le
morceau a donc une unité bien marquée. C’est un plaidoyer, non pour se
disculper des accusations d’impiété et de corruption, mais pour expliquer
son attitude devant la mort. Il ne s’irrite pas contre elle, il
l’accueille au contraire de bon gré. Il a déjà fait emmener Xanthippe, qui
se livrait à ces démonstrations coutumières aux méditerranéennes (60a), et
lorsqu’il boira la ciguë (116c) il devra réfréner les larmes de ses amis.
Assurément il est ferme devant la mort, mais il ne s’agit pas seulement
d’un trait de caractère. C’est toute une conception de la vie qui est
engagée dans ce trait. C’est à cette doctrine de vie qu’est consacré le
dialogue dans son entier et premièrement cet exposé (63e-69c) qui
constitue un tout. Son idée centrale est que la vraie philosophie consiste
à apprendre à mourir. C’est donc une thèse sur la nature de la
philosophie. Il ne faudrait cependant pas croire qu’elle n’a d’intérêt que
pour les philosophes, comme une thèse sur la nature de la médecine
n’aurait évidemment d’intérêt que pour les médecins, une thèse sur la
mécanique pour les mécaniciens, etc. La philosophie n’est nullement une
spécialité réservée à ceux qui en feraient profession, avec des problèmes
spécifiques qui n’auraient de sens que pour eux. On peut bien demander au
médecin des soins pour son corps, au mécanicien des réparations pour sa
voiture, etc. en restant complètement indifférent à leurs problèmes
théoriques. Il n’en va pas du tout de même lorsqu’il s’agit de savoir
quelle vie il faut mener, celle du vice ou celle de la vertu, celle du
malheur ou celle du bonheur. Or c’est là l’objet de la philosophie, à quoi
nul ne peut être, ni n’est réellement indifférent. Si la vraie philosophie
est l’apprentissage de la mort, cette proposition ne signifie pas que les
philosophes sont des gens spéciaux qui font tout à l’envers des autres,
mais elle est de la plus haute importance pour tous, parce qu’elle
signifie que la vraie vie est l’initiation à la mort. Mais qu’est-ce que
cela veut dire ? Il ne s’agit pas pour l’homme, voire pour l’enfant,
de se projeter vers sa dernière heure en considérant qu’il est né pour
disparaître tôt ou tard du monde des vivants, parce que la vie c’est la
mort et réciproquement la mort c’est la vie. On est loin du point de vue
réducteur de la philosophie atomiste, laquelle est assimilable sans
difficulté par le sadisme et le nazisme. Il ne s’agit pas de s’habituer à
la perspective de sa propre fin en posant un crâne quelque part sur une
table ou au-dessus de son lit et en fixant sur lui les yeux, comme on voit
faire dans les Vanités peintes au siècle classique (par exemple La
Tour : Madeleine à la veilleuse). " Nous sommes bien peu
de chose ", dit modestement la sagesse populaire, fortement imprégnée
de l’esprit de l’Ecclésiaste : " vanitas vanitatum, et
omnia vanitas " (I, 2, etc.). Mais ce n’est pas de la philosophie.
Contre une opinion aussi plate Montaigne dit excellemment : " De
vrai, ou la raison se moque ou elle ne doit viser qu’à notre contentement,
et tout son travail tendre en somme à nous faire bien vivre et à notre
aise " (Essais, Livre I, chapitre XX : " que
philosopher c’est apprendre à mourir "). Quel rapport y a-t-il entre
la recherche du bonheur et la mort ? C’est la question même de ce
dialogue ; on ne peut y répondre en deux mots. Il est néanmoins
permis de montrer la direction dans laquelle doit s’engager la
réflexion : le bonheur est immanent à la vertu, mais à ceux qui ne
peuvent le comprendre il faut dire que les morts seront jugés. Spinoza
quand il ne se soucie pas de l’opinion du vulgaire écrit que " la
philosophie est une méditation non de la mort mais de la vie "
(Ethique IV, proposition LXVII), et que " la béatitude n’est
pas la récompense de la vertu, mais la vertu même " (Ethique
V, proposition XLII et dernière), tandis qu’au contraire lorsqu’il expose
la religion naturelle, il retient comme un dogme que Dieu est juge
(Traité théologico-politique, chapitre XIV). La vraie vie est une
initiation aux vraies valeurs, les fausses étant pour leur part
cruellement ruinées par la mort. C’est sous cette hypothèse qu’il faut
entendre le propos de Socrate. Le premier temps de son plaidoyer pro domo est en fait un
véritable réquisitoire, une attaque impitoyable du corps et de tout ce qui
en relève. Le corps y est entendu comme le fauteur d’apparences et cela se
détermine en plusieurs remarques successives. Pour commencer, le caractère
métaphorique qu’il convient d’attribuer à la recherche de la mort est
suffisamment signifié par l’affirmation que le philosophe en fait son
unique occupation (63e-64a) ! Venant après une discussion
préliminaire dans laquelle Socrate a expressément écarté le suicide
(61b-63d), cet énoncé ne peut être entendu au premier degré et la mort
dont il y est question est évidemment le symbole d’autre chose. La
proposition mérite d’être regardée de près. "Apothnèskein te kai tethnanai" : il ne
s’agit pas de mourir, mais de quelque chose de plus complexe et de moins aisé à
déterminer que le fait de décéder. Il s’agit à la fois de l’acte par
lequel on s’approche du décès et de l’état qui en est la conséquence.
" Mourir, la belle affaire ! disait Jacques Brel, mais
vieillir… " Cependant il n’y a présentement nul pathos : la
question n’est pas de se supporter de plus en plus impotent, de plus en
plus malade, etc. Elle est autrement plus positive puisqu’elle est de
vivre comme il faut vivre, c’est à dire d’accroître toujours davantage en
soi une sorte de perfection, jusqu’au moment où on l’atteint. Les verbes
ne désignent pas un passage brutal, dont on est si peu maître qu’il est
excessif de l’appeler un acte, mais au contraire un processus
(apothnèskein) qu’il
faut évidemment maîtriser afin de le mener à son terme (tethnanai). Contrairement à la mort
réelle la mort symbolique, dont parle Socrate, engage la responsabilité de
l’homme, qui n’en est plus seulement l’objet, mais en devient le sujet. Cette mort-là n’est rien d’autre que la vie. Quelle vie
faut-il vivre, telle est bien en effet la première et plus fondamentale question de la
philosophie. Autrement dit, faut-il vivre en voyou ou faut-il vivre
saintement ? De près ou de loin c’est la question à laquelle se
rapportent toutes les réflexions des philosophes, la question centrale
autour de laquelle s’ordonnent les autres. Que ce soit dans la
République, dans Gorgias ou ailleurs, c’est celle à laquelle
revient toujours Platon. C’est la seule qui vaille puisque, comme on le
voit bien, c’est la seule question de nature philosophique à laquelle
l’opinion se sente réellement tenue d’apporter une réponse substitutive à
celle de la philosophie, à savoir la réponse de la religion. Les
interlocuteurs de Socrate ne comprennent manifestement pas d’emblée le
sens du propos socratique, puisque l’un d’eux éclate de rire : le
vulgaire (tous pollous) est bien d’avis en effet que les philosophes ne méritent rien
d’autre que la mort, et c’est assurément la raison pour laquelle le
complot politicien contre Socrate peut obtenir le consentement complice de
ceux qui n’ont pourtant rien à y gagner. Le philosophe est victime des
intrigants démagogues dans les combines desquels il s’est refusé à entrer.
Il les gêne parce qu’il appelle un chat un chat et un faiseur un faiseur.
Le vulgaire, précisément parce qu’il est aveuglé par les démagogues, leur
emboîte le pas et accepte, sinon demande, la condamnation de l’empêcheur
de mentir et de tromper en rond. Il accepte la mort du philosophe, mais il
ne sait pas de quelle mort il est digne. C’est pourquoi il est nécessaire de regarder
attentivement la définition qui est donnée de la mort (64b). Après
l’éclat de rire de son interlocuteur Socrate reprend la parole et explique
à quelle sorte de mort aspirent les philosophes : "axioi oiou thanatou filosofoi". C’est
dans le moment de cette distinction subtile qu’est placée cette remarque
nullement anodine : " Examine s’il t’est possible de partager
mon sentiment, c’est la condition d’un progrès de notre
connaissance " (64d). Elle concerne la nature même de la dialectique,
alias la philosophie, alias la science. Elle est bien à sa place, puisqu’à
ce moment le but de l’échange est de donner à entendre au-delà du mot ce
qu’il veut dire, de permettre au lecteur attentif de sortir de l’opinion
et de discerner la philosophie de l’auteur. Dès lors est engagée la
responsabilité de chacun des présents, parce qu’ils jouent le rôle du
lecteur. Socrate a l’air de faire le dialogue tout seul. Ses
interlocuteurs, dans ce dialogue comme dans les autres, ont l’air de ne
lui faire que les réponses dictées par ses questions : " oui,
d’accord, sans conteste, tu as raison, absolument, tu dis vrai, bien sûr,
etc. " Mais le lecteur qui ne verrait que cela n’aurait pas compris
encore ce qu’est le dialogue platonicien, le "dialegesthai". Socrate n’a pas de doctrine
propre, il ne soutient pas une thèse qui serait déterminée à l’avance
indépendamment de ses échanges verbaux. Il soumet son idée à son
répondant, il la met à l’épreuve de la raison de celui-ci, qui reste
maître de son accord ou de son désaccord. Cette pratique est à l’opposé de
celle des sophistes, rhéteurs, démagogues de toutes sortes, qui ne font
aucunement appel à la raison de celui qu’ils veulent persuader (et non pas
convaincre), mais accumulent pour le séduire les témoignages
impressionnants. Quel que soit leur nombre et quelle que soit la
réputation de ceux qui les rendent, le philosophe refuse de se laisser
impressionner, parce que la seule chose qui puisse le convaincre (et non
pas persuader) c’est le libre consentement apporté à sa raison par la
raison de celui avec qui il dialogue. Dans Gorgias, (471e-472c) est
très clairement exposée la différence entre la philosophie et la
démagogie. Beaucoup plus allusivement ici, par une sorte de parenthèse,
est exprimé le rapport entre la science et l’accord donné par la raison.
D’autres thèmes constants de la philosophie platonicienne seront eux aussi
rapidement évoqués par ce dialogue. La vérité ne saurait être atteinte ni
par la complaisance à l’égard de soi-même, ni par la complaisance à
l’égard d’autrui. C’est pourquoi Socrate avertit ses amis que leur
conversation n’est pas destinée au vulgaire : "khairein eipontes eikeinois", comme
il le dit ici (64c) et plus loin (82d). Cela ne signifie pas qu’elle doive
rester secrète, mais qu’en cherchant la précision elle s’écarte de
l’opinion. En l’occurrence il faut se demander ce que signifie le
mot mort et se mettre d’accord sur sa portée. Ce n’est, dit-il, rien
d’autre que la séparation (apallagè) de l’âme et du corps ! Il est
très remarquable qu’après le préambule disqualifiant la conception que le
vulgaire se fait de la mort Platon en donne une définition qui n’est autre
que celle du vulgaire. Car enfin l’idée que cesse l’association de l’âme
et du corps, que chacun d’eux se trouve séparé de l’autre, seul de son
côté, n’est assurément pas originale. C’est même tout ce qu’on voudra sauf
une idée philosophique. A moins que sous les mêmes mots qu’emploie le
vulgaire il faille entendre tout autre chose que lui. C’est justement ce
que va établir la suite. Cependant, dans le mot même qui est traduit par
séparation, il faut déjà remarquer l’indication d’un mouvement pour
diriger, écarter, éloigner, donc d’un effort visant à obtenir ce qui ne va
pas de soi, ce qui est contraire à une tendance naturelle. En fait on
retrouve ici ce qui se trouvait déjà dans "apothnèskein", à savoir l’idée d’un
processus ou d’une démarche, en l’occurrence diriger, éloigner, écarter. Ce mot
implique encore l’idée d’une délivrance ou d’un affranchissement, donc du
passage d’un état plus bas à un état plus élevé. La séparation n’est pas
un état dans lequel on serait installé comme par un tour de magie, mais un
cheminement vers un but qu’on n’atteint peut-être pas tout à fait, ou en
tout cas qu’on ne peut être sûr d’atteindre. Il n’est donc pas vrai qu’il
existe une situation dans laquelle ce soit un fait que l’âme soit séparée
du corps. Leur séparation est l’objet d’une conquête, qui exige une
révolution intellectuelle (sortir de la caverne, pour emprunter à l’auteur
une autre image), et qui peut échouer. La mort dont il est question ici n’est pas
la mort telle que la conçoivent les mortels, elle est l’image de la vie. Ce que signifie premièrement la séparation de l’âme et du
corps n’est pas un rejet ou une exclusion des plaisirs qui sont liés au
corps, mais plus exactement leur tempérance. Il ne faut d’ailleurs pas
oublier qu’on est ici en face d’un énoncé métaphorique et que ce serait
par conséquent trop dire que de prétendre que le philosophe est celui qui
ne ressent plus les plaisirs du corps. Plus rigoureusement il n’y prend
pas une part plus grande qu’il n’est nécessaire (mè pollè anagkè metekhein).
Car il y a bien une nécessité de prendre part au plaisir de manger et au plaisir de boire,
comme d’ailleurs à ceux de l’amour (ceux d’Aphrodite) et à tous les
plaisirs du corps en général. Refuser de manger et de boire, actions qui
procurent indiscutablement du plaisir, serait tout simplement se suicider.
Il n’y aurait en cela pas moins de faute qu’à se pendre ou se poignarder.
Les plaisirs de l’amour sont au moins liés à la procréation et il y aurait
autant de faute à ruiner la survie de l’espèce que la sienne propre. Il
faut se mettre en garde contre l’interprétation abusive qui fait du
platonisme une philosophie austère, une doctrine de l’abstinence, un
ascétisme. Il n’est pas vrai, et tout simplement il n’est pas possible,
que la philosophie exige de la vraie vie qu’elle soit vide du plaisir des
sens. La seule chose qu’elle soit en droit d’exiger d’elle est
qu’elle ne se fourvoie pas dans une fausse hiérarchie des valeurs, donnant libre
cours à la gloutonnerie et à la luxure. L’enjeu du choix philosophique en
effet n’est pas de préserver une sorte de virginité, dont je ne vois pas à
quoi elle serait utile dans le contexte où entre la philosophie
platonicienne, mais d’une manière plus réaliste, plus vigoureuse et plus
simple de préserver l’ordre, qui place "psukhè" au-dessus de "sôma". Il ne peut être question de nier le
corps, mais il faut que l’âme exerce sur lui une maîtrise. Il appartient à
un homme véritable de déterminer par lui-même dans quelles limites il doit
donner satisfaction à son corps, ou plus précisément dans quelles limites
une satisfaction du corps est une satisfaction de l’âme. Les hommes sont
maladroits dans la recherche du plaisir : ils mangent et boivent le
samedi soir jusqu’à se rendre malades ; ils passent la fin de la nuit
à vomir et la journée du lendemain dans le fond du lit, mal au ventre, mal
à la tête. De tout cela ils se font une gloire le lundi matin. On peut
s’interroger sur la raison de cette étrange conduite, qui obtient plus de
douleur que de plaisir. Je crois qu’ils doivent se mettre dans cet état
afin de pouvoir regarder comme des plaisirs le genre de relations
sexuelles auxquelles ils s’adonnent dans ces moments-là, lesquelles ne
sont en réalité que d’écœurantes débauches, parce que l’âme n’y
participe pas. En fait de séparation de l’âme et du corps, il n’y a rien qui soit
plus réussi que ces orgies. C’est là où les inconscients humains croient
le plus vivre qu’ils sont le plus morts. Un plaisir, une jouissance, une
volupté ne sont tels que pour autant que l’âme y participe, c’est à dire
pour autant qu’elle dirige le corps dans leur recherche. Or pour que l’âme
obtienne la direction du corps, il faut qu’elle ne reste pas engoncée en
lui comme un renard enfoui en son terrier, mais qu’elle s’affranchisse de
ses contraintes comme le renard qui trottine dans le bois. Mais ce point de vue éthique n’est véritablement éthique
que parce que l’affranchissement de l’âme par rapport au corps est la
condition de la connaissance et que cette dernière est ce qui place les
hommes au-dessus des bêtes. C’est pourquoi l’idée du mépris du philosophe
à l’égard des prétendus plaisirs de l’orgie débouche sur celle que la
mort, en tant qu’elle est l’image de la séparation de l’âme et du corps,
signifie encore l’intelligence (fronèsis) et la possession de la vérité (65a).
Ici s’esquisse une théorie de la connaissance, ou du moins cette première
proposition d’une telle théorie, qui est la condamnation de l’empirisme.
Dans son interprétation il faut se garder du même excès que
précédemment : ce n’est pas parce que les sens sont fauteurs
d’illusions qu’il faut les rejeter sans appel en tant que moyens
d’investigation. La connaissance ne peut en vérité se passer de leur
témoignage : une âme sans corps ne connaîtrait rien parce que rien ne
lui serait donné à connaître. Mais il faut que le témoignage du corps soit
critiqué et qu’il fasse l’objet d’un jugement. L’allégorie de
la Caverne (République, Livre VII) ne me paraît autoriser aucune équivoque sur
ce point : il faut sortir de la caverne, soit, mais on ne peut pas faire comme si
ce n’était pas d’elle qu’on sortait ; et c’est en elle
qu’il faut redescendre après avoir vu le ciel. Ce qui est écarté par le
propos de Socrate ce n’est donc pas l’idée que la connaissance procède des
informations données par les sens, car les hommes ne disposent pas d’une
autre source, mais le maintien de l’âme au niveau des apparences. La vue
et l’ouïe apportent des témoignages trompeurs, aucune vérité ne peut être
fournie par leur truchement, dit-on. Il est vrai que si l’on s’en tient
aux premières données sensorielles, on croira que le soleil est à deux
cents pas et qu’il tourne autour de la terre, on croira que les espèces
sont fixes et semblables aujourd’hui à ce qu’elles étaient sortant des
mains d’un créateur, on croira que l’augmentation des salaires engendre
l’augmentation des prix et que l’argent qui est distribué d’un côté manque
forcément de l’autre. Il est vrai qu’en toute matière, physique, biologie,
économie, etc. l’élévation de la connaissance au niveau de la vérité et de
la certitude (termes dont le sens mériterait d’être précisé) exige le
dépassement des apparences. Mais il faut dire aussi que ce qui trompe dans
les apparences ce ne sont pas les sens, mais un jugement de l’intelligence
fondé sur des témoignages des sens confus et tronqués. Ce qui piège les
hommes, ce n’est pas tant leurs sens que l’étroitesse du trou dans lequel,
sans le savoir, ils se tiennent. Il est toujours bon de perdre de vue son
clocher : il faut sortir de la caverne. Or afin de s’élever au-dessus
des points de vue d’où les informations sont trop limitées, c’est toujours
à la raison qu’on en appelle, au "logizesthai" (65c). Et incontestablement la
tentation est grande de croire en l’existence d’un moyen purement
intellectuel de connaissance. Les mathématiques semblent donner l’exemple
d’une pure spéculation de l’intelligence. Il n’en est pourtant rien.
Toutefois dans l’excès métaphorique qui le caractérise, ce discours
socratique donne l’impression qu’une telle connaissance est possible,
qu’elle se constitue lorsque l’âme s’isole du corps et se recueille en
elle-même : "autè kath autè".
Alors elle est capable de discerner le vrai parce qu’elle n’est
plus troublée ni par les sensations, ni par les plaisirs et les peines.
Elle s’élève au-dessus de sa subjectivité. Que par là il soit possible d’atteindre le vrai, cela ne
peut néanmoins se comprendre que par référence à la théorie des idées. Il
faut donc que le premier temps du plaidoyer de Socrate s’achève par
l’opposition de la réalité des idées à l’apparence des choses (65d). Comme
le mettent en lumière tous les dialogues platoniciens, du plus petit au
plus grand, une chose n’est ce qu’elle est que par son rapport à une idée,
dont elle est en quelque sorte une imitation, une copie. Que ce soit dans
Euthyphron, où l’interlocuteur éponyme est interrogé sur la piété,
dans Hippias où il est interrogé sur le beau, dans Ménon sur
la vertu, ou dans Théétète sur la science, la première et
quelquefois l’unique tâche de Socrate est de faire comprendre à son
interlocuteur qu’il ne peut se satisfaire d’exemples, et qu’il désire
qu’il lui explique de quel principe non visible l’exemple est la
manifestation visible. Théétète, pour sa part, déclare dans un premier
temps que la science c’est tout ce que lui apprend son maître
Théodore : arithmétique, géométrie, astronomie, harmonie… Socrate rit
et gentiment lui fait observer que sa réponse est trop généreuse,
puisqu’il lui demande une seule définition et qu’il en donne là plusieurs.
Contrairement à quelques autres Théétète est intelligent et il comprend
l’exigence de Socrate : il lui propose alors de définir la science
par la sensation. Ce qui n’est pas sans rapport avec ce passage de
Phédon. Peu importe que cette définition doive être critiquée, elle
est une vraie définition, parce qu’au-delà des exemples possibles elle
fait comprendre pourquoi et de quoi chacun d’eux est une illustration.
Elle est une vraie définition parce que de chaque science elle vise, à
défaut de l’atteindre de manière satisfaisante, ce qu’elle est en tant que
science. Elle vise la réalité de la science, ce que la science est en
réalité, c’est à dire son essence, "ousia" (65d). Ce faisant l’esprit produit enfin
une pensée, "dianoia"
(65e) et non plus une vulgaire opinion, "doxa". La concision du propos interdit pour
l’instant d’aller plus loin. Non seulement il est métaphorique, mais par
voie de conséquence sur les éléments sous-jacents de la philosophie
platonicienne il est on ne peut plus allusif. Voici un Platon bien
laconique, mais patience. Leçon II (Phédon 66b-68b) Le deuxième temps du plaidoyer de Socrate en faveur de la
surprenante attitude que lui voient ses amis devant la mort tire la
conséquence de l’analyse à laquelle il a précédemment procédé. Si la mort
est la séparation de l’âme d’avec le corps, autrement dit si la vraie vie
consiste dans la domination de l’esprit sur le corps, alors il faut bien
reconnaître que dans la réalité les hommes ne sont pas à la hauteur de
cette exigence. Par suite il leur faut procéder à leur propre purification
(katharsis). Employant
ce mot il rencontre " une antique tradition ". Il ne faut
cependant pas croire qu’il se range derrière elle. Certes il semble le
faire. Certes jamais il ne polémique avec les croyances, et ici il ne le
fait pas plus qu’ailleurs. Le procédé de la philosophie platonicienne est
constamment au contraire de se couler dans le moule des fables, et il le
fait afin de leur donner un sens nouveau, proprement philosophique. En
l’occurrence il semble dire que les biens corporels sont devenus
indifférents au philosophe, qu’il n’a donc plus rien à redouter de la
mort, mais tout à en espérer. Cependant en vérité l’essentiel du propos
socratique n’est pas de dire qu’il n’a pas peur de la mort, mais de dire
ce qu’est la vraie vie, ce qu’est une vie d’homme, digne de ce nom.
Contrairement à celle des animaux, elle vise l’intelligence, "fronèsis". L’homme
est un animal qui
désire savoir. Sans doute ne convient-il pas qu’il présume de ses forces,
c’est pourquoi plutôt que sage, "sofos", il conviendra de l’appeler amoureux de
la sagesse, "filosofos". Une page entière (66b-67b) est présentée comme un
discours rapporté, celui que tiendraient les vrais amoureux de la sagesse.
On attendrait un propos de nature philosophique. Pourtant le lecteur est
prévenu que ce discours n’est qu’une opinion. Ce qui l’inspire n’est
qu’une croyance. Afin de l’entendre correctement, afin d’entendre
correctement ce que l’auteur veut dire à travers lui, il ne suffit donc
pas de le prendre au pied de la lettre, il faut l’interpréter. Le mot
"doxa" est un nouveau
signal donné au lecteur de la nature métaphorique du dialogue tout entier.
Ou bien l’auteur de la République n’est pas celui de Phédon,
ou bien ce vocable s’oppose à "noèsis" (511de et 534a). Par conséquent son
emploi suffit à dévaluer les propos qu’il qualifie. Tout commentaire de
Phédon qui tiendrait le présent discours, et au-delà de lui tout le
texte, pour l’expression littérale de la pensée de l’auteur serait
disqualifié : penser est autre chose que croire. Il faut garder cet avertissement présent à l’esprit pour
comprendre droitement le procès du corps qui constitue la première moitié
de ce discours. En son contenu il n’y aura qu’un seul mot pour dissuader
du reniement total du corps : "il ne faut entretenir avec le
corps ni société ni commerce, à moins de nécessité majeure, oti mè pasa anagkè" (67a).
Que peut signifier cette exception ?
N’est-ce pas une nécessité majeure de manger et de boire, de se défendre
de la maladie, de faire des enfants (Socrate n’en manque pas, a-t-on
rappelé en 60a) ? Bref ce qui est une nécessité majeure ce n’est rien
de moins que d’avoir un corps et d’en faire bon usage ; il ne s’agit
pas d’un souci occasionnel mais d’un souci quotidien et constant. De fait,
comme a déjà permis de le comprendre le commentaire des pages précédentes,
l’objectif de l’amoureux de la sagesse ne saurait être de s’évader de son
corps, ce qui ne laisserait de place à aucune nécessité majeure, mais de
le placer sous le commandement de l’esprit. La République sur ce
point comme sur quelques autres est d’ailleurs plus précise, puisqu’elle
en appelle à l’alliance du lion avec l’homme pour vaincre la bête aux
têtes multiples (Livre IX, 588cd). Elle fait de ces trois formes des
éléments constitutifs de l’âme humaine, assemblés dans une seule et même
enveloppe : le corps. Ce n’est donc pas exactement entre le corps et
l’âme que se livre un combat pour la domination, mais c’est à l’intérieur
de l’âme elle-même. Par conséquent ce n’est pas tant le corps qui donne à
l’âme des sujets de préoccupation, qu’en l’âme la bête aux cent têtes qui
en donne à l’homme. Mais devant ses amis au moment de mourir Socrate
n’entre pas dans ces détails. Il lui suffit de dire qu’il y a en l’homme
une chose mauvaise à laquelle l’esprit est associé (meta tou toioutou kakou) et qui
constitue pour lui une entrave. Le vigoureux réquisitoire expose successivement les
différents troubles qu’il lui apporte. Reprenant une image, qu’il peut
emprunter à Parménide, qui cependant doit vraisemblablement être tout à
fait commune, Socrate fait de la recherche du vrai (to alèthes) une route qui peut mener
droit au but à condition évidemment que rien n’en détourne. C’est dire à
la fois que la voie existe, que son but est à la portée de l’esprit
humain, et que néanmoins il n’est pas aisé de la parcourir sans s’en
laisser dévoyer. Si la voie est indiscutablement celle de la raison
(logos), il faut
identifier ce qui en fait dévier. Le poème de la Nature pourrait
d’ailleurs fort bien constituer une excellente clé d’interprétation de ce
passage : " Eloigne ta pensée de cette voie de recherche (qui
se fie aux apparences) et ne laisse pas l’habitude aux multiples
expériences te forcer à jeter sur ce chemin des yeux aveugles, des
oreilles assourdies et des mots d’une langue sonore. Mais c’est avec la
raison, comme je viens de te le dire qu’il te faut résoudre les problèmes
(que pose la découverte de la vérité) ". De la même manière que
l’Eléate fait le procès des sens et du langage commun, les déclarant tous
trompeurs, Socrate estime que le corps fait obstacle à la connaissance de
la vérité. Quoique son langage soit moins précis que celui de son
prédécesseur, il est légitime de penser qu’il signifie lui aussi une
condamnation de l’empirisme. On trouve dans Théétète un passage
très célèbre (166a-168c), souvent désigné comme une apologie de
Protagoras, dans lequel Socrate fait tenir au sophiste une vigoureuse
défense de l’empirisme. La réfutation de cette philosophie, d’où est issue
la première définition de la science proposée par le jeune mathématicien,
occupe les pages suivantes. C’est l’esquisse d’une réfutation de cette
même doctrine empiriste qu’on va trouver en 66de. Toutefois avant d’en
venir à ce point, qui est l’essentiel, et assurément afin de le préparer,
le discours de Phédon passe par trois étapes intermédiaires. Il expose premièrement qu’à cause des nécessités de la
conduite de la vie, "dia tèn anagkaian
trofèn", mille tracas détournent l’amoureux de la
vérité de l’objet de sa recherche. L’idée n’est qu’énoncée,
mais elle est facile à développer. Si enclin qu’on soit à la réflexion, il faut se
nourrir, faire sa toilette, se vêtir, se loger, se chauffer et faire aussi
tout ce qui prépare toutes ces actions. Quelle volonté qu’on ait de se
consacrer à la vérité, on ne dispose quotidiennement que de très peu de
temps pour ce faire. Encore faut-il relever qu’il n’est question ici que
du minimum vital et non du temps que gaspillent les gloutons ou les
coquets. La chasse à l’être, "tè tou ontos
thèra", s’en trouve ramenée à la portion congrue. Mais
ce n’est encore que le moindre mal. Car jusque là tout va bien. Dès lors
au contraire que la maladie s’empare du corps, qu’il faut prendre la peine
de se soigner, voire qu’on manque de la vigueur corporelle, de la lucidité
mentale ou de la disponibilité d’esprit indispensables à l’exercice de la
pensée, la réflexion s’en trouve d’autant plus entravée. Ce n’est pourtant
encore qu’un accident dont n’est pas responsable celui qui en est victime.
C’est malgré lui, à son plus grand regret, qu’il voit fondre le temps
qu’il peut impartir à sa recherche. Deuxièmement il y a beaucoup plus grave : alors même
qu’on croit user de la raison, on est détourné du droit chemin par les
passions, par les imaginations, c’est à dire par toutes sortes
d’affections qui dévoient la raison et la conduisent vers des sottises.
L’amour, le désir et la peur sont particulièrement mis en cause. Ignorant
ici ce qu’il explique dans Phèdre et dans le Banquet, Platon
ne veut voir dans l’amour que le délire le plus négatif. Le personnage de
Médée, sur lequel a beaucoup brodé l’Antiquité (Hésiode, Pindare,
Hérodote, Euripide, etc.), peut ici servir d’illustration. Fille du roi de
Colchos elle tombe amoureuse de Jason dès le débarquement des Argonautes
sur le rivage de son île. Elle lui assure la prise de la Toison d’or s’il
promet de l’épouser. Elle n’hésite pas devant le sacrilège de dérober la
précieuse dépouille au temple où elle était conservée. Pour suivre Jason
dans sa fuite elle trahit et abandonne son père, elle tue et découpe en
morceaux son frère afin de retarder la poursuite du roi. Lorsque dans le
repos d’une contrée plus hospitalière le fourbe Jason la trahit pour
épouser une autre princesse, bannie par le père de celle-ci, elle obtient
par ruse un jour de sursis et prépare une atroce vengeance. Elle fait
cadeau à la mariée d’une robe empoisonnée, qui la tue au moment même de
ses noces, et elle poignarde de sa propre main les enfants qu’elle a eus
de Jason. Les autres tragédies célèbres de l’Antiquité, le cycle des
Atrides et celui d’Œdipe et de sa progéniture, donnent une idée tout aussi
peu flatteuse de l’amour. Cependant au-delà de l’amour les autres passions
telles qu’elles sont illustrées par la tragédie sont les unes autant que
les autres des objets de répulsion. Sans doute en ces temps sauvages
importait-il davantage de condamner leurs effets terribles que d’analyser
les mouvements de l’âme. Sur ce sujet Platon lui-même ne semble guère
nulle part entrer dans les détails qui feront plus tard la matière du
roman, et seuls le second discours que Socrate tient à Phèdre et celui
qu’il tient aux banqueteurs sauvent l’amour de la damnation. La passion
fait perdre le bon sens à celui dont elle s’empare, il n’est plus capable
de raisonner sainement. Poussé par elle il cherche à s’accaparer ce qui
lui paraît être un bien. Il n’a de cesse qu’il n’ait mis la main sur
l’objet de son désir : homme, femme, biens mobiliers et immobiliers,
or, pierreries, parures, etc. Ovide fait ainsi monologuer Médée, qui vient
de rencontrer Jason : " C’est en vain, Médée, que tu
résistes : je ne sais quel Dieu s’oppose à tes efforts, se
dit-elle ; il serait étonnant que ce ne fût pas cela, ou du moins
quelque chose qui ressemble à cela, qu’on appelle l’amour (…)
Eteins dans ton cœur virginal la flamme qui s’y est allumée, si tu le peux,
malheureuse. Si je le pouvais, je serais plus sensée. Mais, malgré moi, je
succombe sous le poids d’une force nouvelle. La passion me conseille une
chose, la raison une autre. Je vois le bien, et je le reconnais ; je
fais le mal (…) En possession de ce que j’aime, étroitement serrée
sur la poitrine de Jason, je me laisserai emporter au loin sur les routes
des mers " (Métamorphoses, Livre VII). Le passionné ne peut se
retenir de posséder. La possession au contraire est une chose qui n’a
aucun sens pour celui qui est amoureux du savoir. Celui qui est à la
recherche de la vérité n’éprouve aucunement le besoin d’en disposer
exclusivement. Tout au contraire son plus cher désir est d’en faire
partager la jouissance au plus grand nombre possible de ses semblables. Il
y a un renversement complet de la conduite, une vraie révolution
culturelle, entre la quête du vrai bien, qui est intellectuel, et celle
des richesses, des honneurs ou des plaisirs, qui tous relèvent du corps.
La première n’a aucun dessein de faire main basse sur ce qu’elle convoite,
tandis que l’autre ne rêve que de cela. Or la possession est source de
tous les maux. D’elle viennent "kai gar
polemous, kai staseis, kai makhas", c’est à dire toutes
les dissensions entre les hommes. La passion est fauteuse de crimes. Ce
faisant elle rompt, ou plutôt tend à rompre, entre les hommes un ordre
cosmique et divin. Elle tend à détruire l’harmonie et la proportion qui
constituent la justice. Elle ne peut cependant faire plus qu’y tendre, car
il n’est nul besoin d’une intervention supérieure pour la châtier :
elle porte en elle-même son propre châtiment. C’est ce que montre en de
nombreuses pages, et singulièrement dans Gorgias 508a, la
philosophie de Platon. Elle est donc à rejeter absolument. Comme si ce qui précède ne suffisait pas au réquisitoire
contre le corps, Socrate fait remarquer troisièmement que cet intrus qui
porte le trouble dans la vie de l’esprit n’est jamais battu : l’hydre
aux cent têtes n’est vaincue que si toutes ses têtes sont coupées d’un
seul coup. Une victoire remportée contre une passion, une victoire sur deux passions,
n’est qu’une victoire illusoire tant qu’elle n’est pas une
victoire sur toutes les passions, c’est à dire aussi longtemps qu’on n’a
pas écarté de soi la passion en elle-même. On peut vaincre en soi la
colère, ou la haine, ou le désespoir et se garder de leurs effets. Mais si
l’on n’a pas vaincu l’amour aussi, on va être entraîné dans le délire
possessif. Et si l’on a vaincu l’amour, cela ne sert pas à grand chose si
l’on doit tomber sous la loi de la peur, de l’ambition ou de l’avarice.
Dans cette perspective il n’y a donc pas de demi mesure : ou l’on
vainc toutes les passions, ou l’on ne vainc rien du tout. On ne saurait
composer avec le corps ; il faut s’en défaire. A partir de ce point le discours rapporté par Socrate
multiplie les occurrences des mots "katharôs, kathareuômen, katharos", préparant
l’émergence quelques lignes plus loin du mot "katharsis". Comme l’ont signifié les
" hérétiques " qui du onzième au treizième siècle s’étaient
nommés les Cathares, et que l’on a parfois appelés les Albigeois,
l’obsession de la pureté n’est pas uniquement le fait d’une antique secte
orphique, mais se retrouve aussi bien dans de nombreuses civilisations.
Cependant, quoique l’épuration des mœurs ne soit pas étrangère aux propos
du philosophe, il est manifeste que ce qui le préoccupe davantage c’est la
capacité de l’esprit d’atteindre le vrai. Afin d’atteindre ce but, il faut
regarder avec l’esprit lui-même les choses elles-mêmes : "autè tè psukhè auta
ta pragmata". Il y a donc deux distinctions à établir corrélativement l’une à
l’autre. Il faut en premier lieu opposer ce que les choses sont en
elles-mêmes, ce qu’elles sont vraiment, à l’apparence qu’elles
prennent ; et en second lieu la connaissance capable de s’élever à
l’essence des choses à celle qui reste perdue dans les contradictions du
sensible. Les affections du corps apportent un trouble dans la
connaissance en ne permettant des choses qu’une vue subjective. Pour cette
raison celui qui est amoureux du vrai doit élaborer une méthode qui le
conduise vers lui en lui permettant de dépasser les apparences. A ce
moment une incise remet sur la bonne voie le lecteur qui serait abusé par
le discours rapporté. En effet, alors que celui-ci mène tout droit à
l’idée que seul le divorce définitif de l’âme d’avec le corps peut
autoriser ce résultat, Socrate ajoute malicieusement : " comme
le signifie ce discours ", "ôs o logos
sèmainei" ! Tout en se donnant l’air d’approuver
la lettre du propos, il invite discrètement à l’interpréter. Ce n’est donc
pas dans la mort, avec une âme libérée par la disparition du corps, que
l’homme a la tâche d’élaborer la connaissance pure ; c’est en cette
seule et unique vie, dans la maîtrise exercée par l’esprit sur le corps.
Si donc en cette vie il est impossible d’acquérir la connaissance du vrai,
ce n’est pourtant que dans la soumission de l’esprit au corps. Mais le
lecteur attentif ne peut-il pas encore penser autre chose de ce conte de
bonne femme rapporté par le philosophe ? Au fond la mort représente
allégoriquement une perfection que la vie ne peut jamais atteindre, à
laquelle elle est condamnée à être toujours asymptotique. L’adhésion de
l’esprit au vrai, la possession par lui de l’essence des choses, suppose
la domination par lui des conditions subjectives de son existence. Il est
clair que, quel effort qu’il fasse pour y parvenir, l’objectivité est hors
de sa portée, parce qu’elle ne peut être atteinte qu’à partir de ce qui
constituerait une " condition inconditionnée ", comme on l’a dit
plus tard. Autrement dit il n’y a d’objectivité que dans la mort. Mort en
effet on ne prend plus sur les choses une vue qui se fait à partir d’un
point déterminé d’où elle se prend, mais enfin une vue sans point de vue.
On ne voit d’ailleurs plus rien non plus ! Bien que le discours
rapporté ne le dise pas, cela est si vrai que c’est sans doute la raison
pour laquelle Socrate, plutôt que de s’attarder sur la béatitude du mort,
insiste sur la tâche qui revient au vivant de se rapprocher
tendanciellement autant que possible de cette totale objectivité qu’il ne peut pas atteindre.
Il est d’autant plus important qu’il s’y efforce qu’il n’y
a pas d’au-delà, qu’il n’y a pas d’immortalité de l’âme,
qu’il n’y a
pas de paradis des philosophes et que par conséquent c’est ici-bas ou
jamais que sera satisfait l’amour du vrai. Il revient donc au vivant de
s’efforcer à chaque instant de s’élever d’une plus grande subjectivité à
une moins grande, en ramenant au seul domaine de la " nécessité
majeure " le commerce qu’il entretient avec son corps. Et certes cela commence par une sorte d’ascèse, puisque
c’est la passion qui donne à ses points de vue la plus grande
subjectivité. Il convient donc qu’il se donne une hygiène de vie par
laquelle au moins premièrement il ramènera les contingences matérielles de
l’existence à leur plus bas niveau possible d’interférence avec sa
recherche du vrai, et secondement se gardera des secousses affectives.
Quelle plus belle occasion que la mort de son maître Platon pourrait-il
trouver de développer cette éthique ? La dernière journée de Socrate
devient emblématique, non en vérité du goût du philosophe pour la mort,
mais de son goût pour la vraie vie. S’il est une circonstance qui puisse
servir d’étalon auquel mesurer et ce que doit être la vie et si elle a
effectivement été bien menée, c’est bien celle-ci. Au moment de mourir
chacun est à même d’estimer les choses à leur juste prix et de se demander
s’il a toujours bien reconnu cette échelle de valeurs. C’est pourquoi les
hommes imaginent volontiers qu’à ce moment-là ils ont des comptes à
rendre. On remarquera que dans la fin de ce discours l’autorité à laquelle
sont à rendre les comptes n’est pas désignée autrement que de manière
indirecte, par son seul arrêt : ce qui n’est pas permis, "mè ou themiton è".
Qui autorise et qui interdit ? Si ailleurs il est question de juges divins, il ne
faut cependant pas trop alourdir la métaphore. Ici elle est déjà
suffisamment chargée et l’auteur voit vraisemblablement qu’il serait
excessif de rajouter à son tableau une autorité supérieure. Plus
rigoureusement il se contente donc d’évoquer une justice immanente :
un esprit impur ne peut pas atteindre la pure essence des choses.
"Mè katharô gar katharou efaptesthai", tout simplement cela est géométriquement
impossible. L’objet de la connaissance et son sujet sont si strictement
liés l’un à l’autre que si l’un est impur l’autre l’est aussi.
C’est dire qu’il en va dans la connaissance tout autrement que dans la possession.
Des mains impures peuvent bien se porter sur un objet quelconque et
pourtant sans aucun droit de le toucher. Mais la différence entre le
corporel et l’intellectuel est aussi en ceci qu’il est tout à fait
impossible que le vrai tombe en la possession de l’esprit qui ne l’a pas
mérité par sa purification. Après avoir rapporté la précédente croyance Socrate en
tire les conséquences qui le concernent dans sa situation. Il n’a pas à
redouter la mort. En effet son plus constant souci a toujours été de se
purifier ; il parvient donc au moment de mourir comme au but qu’il
s’était toujours fixé. La purification est l’exercice constant visant à la
séparation de l’âme d’avec le corps ; il parvient au moment où cette
séparation va être effective ; il serait particulièrement
inconséquent de ne pas se réjouir. De la part du philosophe il y aurait de
la déraison à craindre la mort. Mais de l’interprétation que j’ai donnée
de ce qui précède il résulte que ce n’est pas tant un espoir qui anime
celui qui est parvenu au seuil de la mort qu’une sereine satisfaction,
celle du devoir accompli. Au moment de mourir peut bien se désespérer
celui qui est jeune et qui disparaît prématurément, sans avoir mené sa vie
d’homme, sans avoir eu le temps d’exercer la responsabilité qui incombe à
tous de se maîtriser, de se dominer suffisamment pour mener la vraie vie.
Mais combien plus encore doit se lamenter celui qui en a eu tout le temps
et qui pourtant n’a rien fait dans ce but, ou trop peu. Celui-ci n’est pas
prêt à mourir. Socrate au contraire y est prêt (67c). Il faut s’interroger
sur cette préparation. Elle n’a rien de commun avec celle que doit se
donner celui qu’anime un grand projet, comme de courir le tour de France à
bicyclette ou de découvrir l’Amérique. Il leur faut se mettre en condition
physique, rassembler du matériel, répertorier et analyser les difficultés
prévisibles, imaginer des stratégies pour les surmonter. Pour eux la
réalisation du projet n’est rien d’autre que la vie elle-même. Mais à
l’inverse pour celui qui va mourir la vie n’est pas dans le projet, elle
est, ou plus rigoureusement elle a été, dans sa préparation. Il est prêt,
mais il n’est prêt à rien qui s’ouvre devant lui, puisque devant lui il
n’y a plus que la fin de ce qui est maintenant derrière lui. Il n’est donc
prêt que parce que sa vie a été ce qu’une vie doit être et que par
conséquent une heure de plus ne lui servirait à rien. C’est d’ailleurs ce
que Socrate répondra à Criton lorsque celui-ci tentera de retarder le
moment de boire la ciguë (116e-117a). Que gagnerait-il à boire un peu plus
tard le poison ? Il se ridiculiserait à ses propres yeux, sinon à
ceux de son ami. Il peut mourir sereinement, non parce qu’il croit faire
un voyage (67c) pour une destination longtemps espérée, mais parce que le
seul voyage dont il puisse sérieusement être question est arrivé à son
terme et qu’il l’a bien mené. C’est en ce sens que la philosophie est la
préparation de la mort. Elle ne prépare pas à la mort parce qu’elle
procéderait à l’extinction progressive de toutes les forces de la vie en
désinvestissant le corps, en refusant les passions comme quelquefois on se
replie dans un monastère par peur de la vie, mais elle le fait tout au
contraire en amenant l’amoureux du vrai à être le souverain de sa propre
existence. En plaçant son propre propos sous l’invocation de
" l’antique tradition " le philosophe n’a en fait rien de plus
pressé que de la détourner de son sens. La purification dont il parle ne
peut nullement consister en abstinence et encore moins en mortifications
(mettre la chair au supplice) ou en macérations (fatiguer, exténuer les
sens), qui ne peuvent aucunement conduire à la connaissance du vrai que
vise Socrate, mais seulement à des hallucinations, qui n’ont d’ailleurs
strictement rien d’original ni de personnel, parce qu’elles sont
inspirées, sinon dictées, par un catéchisme. On touche ici le sens précis
du mot mort. Le condamné répète (67c) que c’est la séparation de l’âme
d’avec le corps où elle était prisonnière. Mais encore une fois il ne faut
pas se laisser abuser par ce langage mystique, qui ne peut pas être autre
chose qu’une image pour celui qui veut penser et pas seulement croire. Il
s’agit bel et bien de dépasser dans la connaissance l’empirisme, qui est
en quelque sorte la philosophie spontanée de ceux qui ne sont pas
philosophes. La purification ne peut donc pas être autre chose que
l’encadrement du nécessaire usage des sens, donc du corps, dans une
intervention active de l’esprit qui connaît. Théétète plus
précisément que le présent dialogue renseigne l’amateur de philosophie
platonicienne sur le rôle exact des sens dans la perception
(184b-d) : ils ne sont pas à proprement parler les agents de la
connaissance et pas même de la perception, ils n’en sont qu’un instrument
au service de cet agent, qui n’est autre que l’esprit lui-même. Les sens sont
l’instrument de l’esprit lui-même ; ce n’est rien d’autre que
lui qui sent, bien qu’il faille rapporter les sens au corps. Platon montre
que sont nécessaires à la perception certains concepts très abstraits, qui
ne peuvent évidemment avoir leur origine dans les sens : ce sont des
concepts communs aux sensations (184d-185c). Il n’est pas question ici
d’aller plus loin dans cette direction. A nouveau il faut reconnaître dans
Phédon un des dialogues les plus secrets de Platon. Leçon III (Phédon 68b-69c) La fin donnée par le philosophe condamné à mort de
l’exposé justificatif de son attitude est toute entière tournée non pas
vers ce qu’il est censé croire qui arrive après la mort, mais vers ce que
chacun a le devoir de faire avant : c’est une leçon de vie. Le sens
de cette troisième partie de son plaidoyer serait parfaitement clair, si
seulement l’objet dont il parle était nommé. Mais il ne l’est pas et c’est
ce qui fait la seule difficulté de ce passage, qui a une apparence limpide
et sans profondeur. Sans même d’ailleurs qualifier de fausse la fausse
vertu, il l’oppose à la vraie. Si l’on ne veut pas rester à la surface du
texte, il faut comprendre dans quel but est faite cette distinction. Car
ce ne sont assurément pas les institutions humaines qui rejettent la
fausse monnaie du courage, de la tempérance et de la justice lorsqu’ils
ont animés par le marchandage. Qu’on obéisse à la loi par conviction que
la loi doit recevoir l’obéissance, comme Socrate dans Criton expose
qu’il le fait et qu’il faut le faire, ce n’est pas la Cité qui le lui
demande. C’est une exigence qu’il a lui-même à l’égard de lui-même. Mais
son enjeu n’est pas seulement l’idée que le philosophe peut se faire de
lui-même. Il n’est pas en train de s’élever à lui-même et à ses propres
yeux sa propre statue. L’enjeu de son exigence est bien plus grave en même
temps qu’il est sans aucun poids : c’est son bonheur. L’objet du
plaidoyer qu’il prononce devant ses vrais juges, c’est à dire devant ses
amis, l’objet qu’il ne nomme pas n’est rien de moins que celui de toute
quête humaine, c’est à dire le bonheur. On ne saurait rencontrer de
philosophie plus énigmatique ! Cette dernière partie de l’exposé socratique en appelle à
une distinction entre deux sortes d’hommes. L’amoureux de la sagesse
(filosofos), celui qui
est détaché des biens matériels, n’éprouve pas de crainte de la mort. Au
contraire celui qui éprouve la crainte de la mort montre par là à
l’évidence qu’il n’est pas attaché à la sagesse mais à des biens matériels
tels que la richesse (il est alors "filochrèmatos") ou les honneurs (il est alors
"filotimos"). Ce sont là
deux variétés du "filosômatos" opposé au philosophe. La différence des deux attitudes est en
effet suffisante pour déterminer à qui l’on a affaire. Toutefois, même si
l’indice est parfaitement clair, il n’est pas inutile de se demander ce
qu’il prouve exactement. On peut éventuellement se contenter de dire
qu’après la mort il n’y a plus ni richesses ni honneurs et que, si leur
est attaché celui qui va mourir, il va se retrouver nu et que c’est une
raison suffisante pour avoir peur. A l’opposé celui qui est détaché de ces
biens terrestres n’a évidemment pas à redouter de les perdre. Seulement
est-ce une raison suffisante pour aller sans crainte vers la mort ?
Encore faudrait-il être certain que la mort soit une situation dans
laquelle lui sera conservée la sagesse aimée de lui. Or il n’y a pas plus
de preuve de la reconnaissance de la sagesse dans la mort que de celle de
la richesse ou des honneurs. Si le corps auquel ces biens sont relatifs
doit assurément disparaître, il en va peut-être de même de l’esprit auquel
est relative la sagesse. C’est pourquoi Socrate devra un peu plus loin
plaider en faveur de l’immortalité de l’âme. On verra alors le sens de son
argumentation. En attendant il faut remarquer que l’absence de celle-ci ne
l’empêche nullement d’estimer suffisant l’indice qu’il fournit de
l’opposition entre deux sortes de vies. A vrai dire, s’il est suffisant,
c’est pour établir la valeur de la vie qu’on mène. Chacun est payé
exactement ce qu’il vaut : aime-t-il les richesses et les
honneurs ? il reçoit les richesses et les honneurs. S’il aime la
sagesse, il reçoit la sagesse. Chacun a ce qu’il veut, on l’admettra sans
trop de peine. Mais ce qu’on veut est aussi ce qu’on mérite. Or personne
ne peut comprendre cela, s’il ne comprend en même temps que chaque choix
enferme en lui-même sa propre récompense, ou plutôt s’il ne comprend qu’il
n’y a pas de récompense, ni au-delà ni ici-bas, mais que chaque vie est ce
qu’elle est, que rien ne peut faire qu’elle soit autre chose que ce
qu’elle est, parce qu’il y a une nécessité dans l’ordre des choses et que
par suite rien ne peut faire que le méchant soit heureux ni que l’homme
sage soit malheureux. Le sage injustement accusé, injustement condamné,
injustement exécuté est moins affecté par sa mort que ne le seront par la
leur les riches et les importants qui ont obtenu la sienne. Pour parler
très rigoureusement il n’en est pas affecté le moins du monde. Car le
bonheur n’est dans une récompense accordée en prime à la vertu ni avant la
mort ni après. Le bonheur est dans la vertu. A ce point de la discussion
ses interlocuteurs ne le comprennent sûrement pas, parce qu’ils ne
comprennent d’abord pas que c’est de cela que parle le philosophe. C’est pourtant la seule raison qui conduise celui-ci à
parler du courage (andreia) et de la tempérance (sôfrosunè). On peut sans doute dire
qu’entre les deux sortes de vies, la vraie et la fausse, et les deux sortes de
vertus, les vraies et les fausses, le rapport est évident. Cependant la
considération des vertus n’ajouterait rien à une argumentation fondée
sur la croyance que les deux sortes de vies obtiennent deux sortes de vies
après la mort, félicité pour l’une, châtiments pour l’autre : il
suffirait de distinguer la vie philosophique de la vie philosomatique pour
dire que la première sera récompensée et que l’autre sera punie. Mais au
contraire s’il n’est pas question de récompense et de punition, ni au-delà
ni maintenant, alors il devient nécessaire d’examiner ce qu’est la vertu,
de reconnaître que la vertu obtenue par contrainte n’est pas la vertu et
que par conséquent elle ne peut être heureuse. C’est parce qu’elle vise à
montrer que le bonheur est dans la vertu que cette analyse a besoin
d’examiner la nature de la vertu. Davantage, cette analyse vise
indissolublement en même temps à montrer l’immoralité d’une conception qui
exigerait la vertu pour autoriser la félicité éternelle. Ce point de vue
ferait de la vertu une marchandise, de la félicité une autre marchandise,
parce qu’il ferait de la vie morale un marchandage. Une doctrine pour
laquelle il y a un au-delà n’a en effet de raison d’exister que pour
donner au Père Fouettard le temps nécessaire à frapper les êtres
désobéissants. Le temps d’ici-bas est impropre à cette œuvre, si l’on en
juge par le nombre des crapules qui meurent dans leur lit. Il faudrait
donc au-delà un supplément de temps pour rétablir l’ordre. Les êtres
désobéissants doivent savoir que leurs crimes, s’ils restent impunis de la
justice humaine, ne resteront pas impunis de la justice supérieure. Ceux
qui sont tentés par le vice doivent éprouver une telle trouille à l’idée
de ce qui les attend, qu’ils y renoncent. Toute doctrine pour laquelle il
y a un au-delà est immorale, parce qu’elle achète la félicité par l’ombre
de la vertu. Car, ignorante de la nature de la vertu, elle se contente de
son ombre et c’est elle qu’elle rémunère de l’ombre de la félicité. Les
croyances populaires, sur lesquelles s’appuient tant les doctrines que
critique Platon que celle des théologiens juifs ou chrétiens, ne voient à
la vertu d’autre raison que de constituer le passeport dont chacun a
besoin après la mort pour faire partie des élus. Elles sont incapables de
concevoir que la vertu soit autre chose qu’un ennuyeux pensum,
arbitrairement imposé par une autorité aussi inintelligible que supérieure
pour ouvrir le droit au bonheur. Telle est la raison pour laquelle il faut parler de ce
qui oppose la vraie vertu à la fausse, et dire ce qu’est vraiment la vertu
(aretè). L’objectif
poursuivi par la discussion est suffisamment marqué par la nature de la
démarche. Socrate, si soucieux de ne pas en rester aux exemples lorsqu’il
cherche à déterminer l’essence des choses, s’autorise néanmoins ici à
énumérer les vertus, le courage, la tempérance et ensuite la justice avant
d’en arriver à une définition, qui ne sera d’ailleurs pas des plus
éclairantes. C’est que son but est d’abord de dénoncer le marchandage. Il
oppose donc au courage vrai le courage obtenu par la peur (fobia), à la tempérance vraie la
tempérance obtenue par intempérance (akolasia). En s’en tenant aux exigences de la
logique, on serait tenté de dire qu’obtenir une vertu par un vice, une
chose par son contraire, est une tentative aussi vaine qu’absurde. Il faut
cependant reconnaître qu’un grand nombre de comportements humains, dits
vertueux, ne sont en fait que la résultante d’une lutte livrée dans l’âme,
d’un conflit psychique entre des désirs opposés. C’est une sorte de
psychomachie dans laquelle l’affrontement ne passe pas entre une vertu et
un vice directement antagonique, ni entre toutes les vertus et tous les
vices. Le combat y est biaisé parce qu’un vice n’y est battu que par un
autre vice. C’est par un calcul, non pas du tout par grandeur d’âme qu’est
écarté ce qui en soi est un mal. Dans la psychologie littéraire, laquelle
est souvent fort subtile, il arrive quelquefois que la conduite
apparemment louable d’un personnage soit expliquée par une sombre bataille
intérieure au terme de laquelle un désir très blâmable n’a été vaincu, ou
plutôt neutralisé que par un autre tout aussi blâmable. Ainsi la tragédie
cornélienne, renommée pour les stances qui y marquent le balancement du
personnage principal entre deux solutions qui alternent en son esprit,
parce que leurs motivations respectives sont presque également fortes,
donne-t-elle au moins un exemple de triomphe d’une fausse vertu. Dans la
pièce que Corneille a sous-titrée la Clémence d’Auguste, l’empereur
semble hésiter entre la sanglante vengeance et le pardon généreux. Si ce
dernier, paraît-il, l’emporte à la fin, de telle manière que le personnage
puisse fièrement annoncer " je suis maître de moi, comme de
l’univers " (V, 3, 1696), la scène des stances laisse pourtant planer
quelques doutes sur ses véritables motivations. " Rome a pour ma
ruine une hydre trop fertile, Une tête coupée en fait renaître mille, Et
le sang répandu de mille conjurés Rend mes jours plus maudits et non plus
assurés " (IV, 2, 1165-68). La vertu affichée au baisser du rideau
masque un calcul politique bien dans le goût machiavélique du
Prince. La répression sanglante peut bien obtenir la mort des
conjurés, non celle de leur cause. Au contraire le supplice faisant de
ceux-là des martyrs rend celle-ci sacrée et lui voue de nouveaux
sectateurs. L’habileté politique commande non seulement de se faire le
plus petit nombre d’ennemis qu’il est possible, mais mieux encore de tuer
leur cause. Or cela ne se fait pas en tuant ceux qui la soutiennent, mais
en se les rendant débiteurs. Le benêt Cinna, redevable de la vie à son bon
maître, est politiquement mort et la cause, qui est la sienne puisqu’il
reste en vie, ne vaut pas beaucoup mieux. Qui voudra se risquer pour un
traître ? Ce n’est donc pas la vertu ou la raison qui l’emportent en
Auguste sur la passion de la vengeance, mais c’est une autre passion,
celle du pouvoir. La suggestion de Platon est encore plus dérangeante dans
la mesure où derrière le masque d’une vertu apparaît non seulement un vice
quelconque, mais celui-là même qui est l’opposé de cette vertu.
" C’est la crainte de maux plus grands qui détermine ceux des hommes
qui ont du courage à affronter la mort " (68d). Autrement dit leur
courage n’est qu’un masque derrière lequel il faut lire la peur. A
première vue on ne voit peut-être pas quel mal pourrait être plus grand
que la mort. Toutefois il est aisé de voir qu’une mort certaine est un mal
tenu pour plus grand qu’une mort incertaine, qu’une mort ignoble est un
mal plus grand qu’une mort noble. On a lieu de s’étonner que sur le champ
de bataille une ligne de soldats se découvre et avance vers l’ennemi bien
calé dans ses fortifications ou ses retranchements et disposant d’une
artillerie impressionnante. La raison en est pourtant très simple.
Derrière la première ligne il y en a une seconde, qui n’a pas seulement
pour ordre de réussir là où l’autre échouerait, mais aussi de tirer sur
elle, si elle reculait. Ce qu’elle n’aura garde de faire, les cyniques
états-majors l’ont compris depuis longtemps. Mais ce n’est pas pour parler
des passions et de la petitesse des mobiles humains que Platon rédige ces
pages. Son souci n’est pas de psychologie, mais d’éthique. Je ne prétends
pas que l’analyse de la conduite d’Auguste ne pose de problèmes que
psychologiques, mais seulement que la réflexion éthique exige qu’on aille
jusqu’au fondement même de la vertu. A supposer qu’Auguste soit vraiment
clément, cette conduite peut-elle avoir encore une valeur éthique si elle
est dictée par la crainte des dieux ? A supposer que la première
ligne ne soit pas poussée à avancer par la trouille de se faire tirer dans
le dos, mais par la trouille d’un sort encore pire aux enfers, sa
conduite peut-elle avoir une valeur éthique ? Une action conforme aux
exigences de la vertu, mais dont le moteur n’est nullement la vertu, n’a
aucune valeur aux yeux de Socrate ni à ceux de qui que ce soit. Le problème le plus aigu n’est cependant pas tant celui
qui se pose à propos du vrai courage que celui de la vraie tempérance. Relativement
au courage en effet personne ne doute qu’il soit une vraie vertu. Les hommes ne se
trompent pas plus à son sujet qu’à celui de l’intelligence, ils honorent
l’une et l’autre. Mais il n’en va pas de même de la tempérance. Elle ne
manque pas d’adversaires et c’est pourquoi, bien que le passage soit
excessivement concis, Socrate y consacre quelques lignes de plus qu’au
courage. Il est d’ailleurs facile de développer ce qui n’est ici
qu’indiqué, puisque c’est l’objet de Gorgias que de battre ce point
de vue. Calliclès est chargé d’y dire tout haut ce que les autres pensent
tout bas. Il déclare donc crûment que les tempérants sont des lâches et que c’est uniquement
parce qu’ils ne l’osent pas qu’ils s’abstiennent des
plaisirs qu’ils convoitent comme tout un chacun. Ce qu’il y a de troublant
dans cette doctrine, c’est qu’elle a parfaitement raison de dévoiler,
d’accuser et de mépriser la fausse vertu qui tient lieu de tempérance chez
la plupart des hommes. Platon, qui n’a pas dans le présent dialogue le
même objectif que dans l’autre, le fait reconnaître à son porte-parole
(68e). De même dans la République, Livre II, Glaucon a-t-il
parfaitement raison d’estimer que " la justice n’est pas aimée comme
un bien, mais honorée à cause de l’impuissance où l’on est de commettre
l’injustice " (359b). C’est cette considération qu’il développe dans
la célèbre allégorie de l’anneau de Gygès. Si l’on pouvait se rendre
invisible aux hommes et aux dieux en commettant ses crimes, rien ne
pourrait y faire renoncer, dit-il. On tuerait son meilleur ami, on
baiserait sa femme, on s’emparerait de ses biens, etc. Mais il va de soi
que confondre la fausse tempérance, ce n’est pas la même chose que
dévaluer la vraie ! Ce n’est nullement parler contre la vertu que de
dénoncer ses faux semblants ; bien au contraire, c’est lui rendre
service. Il faut donc dire clairement et énergiquement que lâcher les
plaisirs de ce monde, ceux qui sont tenus pour tels, par crainte de
déplaisirs dans les enfers, ou par espoir de plaisirs supérieurs au
paradis, ce n’est pas une conduite digne d’un homme. Ce n’est même que
lâcher la proie pour l’ombre. Il faut le dire non pour prêcher
l’intempérance, mais au contraire pour prêcher la vraie tempérance. La
tempérance prêchée par les prêtres de toutes les religions, tant juive et chrétienne
que païennes, n’est qu’une vertu en trompe-l’œil (69b). Il faut maintenant en venir à la vertu vraie (alètès aretè). Elle est le fruit
de la katharsis. Courage, tempérance et justice (dikaiosunè) ne sont les fruits d’aucune
psychomachie, ce sont ceux de ce que les pages précédentes appelaient la
séparation de l’âme et du corps et que j’ai analysé comme la domination de
la première sur le second. Le faux courage, la fausse tempérance, la
fausse justice sont de fausses monnaies qui s’échangent les unes contre
les autres. Mais les vraies vertus ne s’échangent ni contre les fausses,
ni entre elles. Elles ne sont vraies que parce qu’elles sont rapportées à
l’intelligence (fronèsis). Une seule valeur peut constituer l’étalon auquel elles se
mesurent. L’intelligence seule est la vraie monnaie (nomisma orthon) dans laquelle se
payent les vertus vraies. Ce rapport entre la vertu et l’intelligence est
étonnant ; en tout cas il n’est pas intelligible du premier coup. Ne
peut-on dire de quelqu’un qu’il est courageux, ou tempérant, ou juste, et
encore honnête, loyal, charitable, etc. alors même qu’on sait qu’il ne
consacre guère de temps à l’exercice de l’intelligence, voire qu’il en est
incapable ? Faut-il être sage, c’est à dire intelligent, pour être
vertueux ? La sagesse au contraire, dira-t-on, est une vertu parmi
d’autres et l’on peut être doté de l’une sans avoir les autres : on
peut être honnête ou courageux sans pour cela devoir le moins du monde
être intelligent. La vertu n’est pas réservée aux gens intelligents. Où
irait le monde si ce devait être le cas ! Heureusement on peut être
courageux et sot, poursuivra-t-on, et l’histoire ne manque pas d’exemples
de cette nature. L’aristocratie française, qui se fait battre à Crécy
(1346) est aussi parfaitement courageuse que parfaitement sotte. Le
chroniqueur Froissart en donne une idée : Jean de Luxembourg,
aveugle roi de Bohême, " entendit ses gens dire que le soir tombait
et que la bataille tournait mal. ‘Beaux seigneurs, je vous prie chèrement,
par la foi que vous me devez, de me mener dans la bataille si avant que je
puisse férir un coup d’épée’ et ils répondirent tous ‘Monseigneur,
volontiers’ (… Froissart explique comment les chevaliers se lient entre
eux avec l’aveugle et pénètrent, bien tard, dans la mêlée). Là la bataille
fut forte et dure et bien poursuivie, et le roi de Bohême eut son désir
accompli, car on le mit tout en avant et le vaillant homme fut occis là,
avec tous ceux qui étaient avec lui " (Chroniques).
L’aristocratie française est si peu intelligente qu’elle recommence les
mêmes erreurs à Poitiers (1356) et encore bien plus tard à Azincourt
(1415), où elle n’est pas seulement défaite et prisonnière, mais
méthodiquement assassinée par les Anglois. Il ne s’agit plus de courage,
ce comportement n’a assurément rien à voir avec celui de Léonidas. Chargé
de défendre le défilé des Thermopyles (~490) avec un petit contingent grec
contre l’armée de Xerxès, il lui opposa une farouche résistance. Devant la
supériorité écrasante de l’ennemi il renvoya à l’arrière la plus grande
partie de ses troupes et il se sacrifia avec ses 300 hoplites spartiates,
causant aux Perses des pertes énormes et sauvant les Grecs du désastre.
Platon, qui connaissait évidemment ce fait d’armes, n’a certes pas tort de
découvrir sous la vertu l’intelligence. La sagesse, ou intelligence, n’est
donc pas une vertu parmi d’autres, elle est une condition nécessaire à la
vertu vraie. Sans elle le courage, la tempérance, la justice, etc. ne sont
que sottises. Ce sont des comportements qu’il ne faut pas blâmer en
eux-mêmes, et contre lesquels il n’y aurait assurément rien à dire, si
souvent leurs conséquences n’étaient regrettables. C’est pourquoi il n’y a
pas davantage lieu de les louer. En fait ce sont des comportements obtus,
où la conduite extérieurement irréprochable est au fond déterminée par un
préjugé. Ce préjugé est celui d’un ordre auquel il faut se soumettre,
quoiqu’on ne le comprenne pas. Ce peut être le préjugé chevaleresque ou un
autre, mais celui-ci comme tout autre est en dernier ressort l’expression
de la peur d’un châtiment après la mort, dans une réalité d’un autre ordre
que celle de la vie présente. Contre une conception simpliste, erronée et
dangereuse de la vertu, il faut donc soutenir qu’elle est le produit d’une
purification, c’est à dire l’aboutissement d’un processus par lequel on
s’élève autant qu’on le peut au-dessus des conditions subjectives de son
existence, on s’efforce de dépasser les préjugés, les apparences, et les
contradictions du sensible. L’intelligence est le moyen de cette
purification. Si la vertu n’était pas dans une conduite déterminée par
l’intelligence, le courage, la justice, la tempérance ne seraient que des
sottises et Calliclès aurait raison. La voie serait ouverte à un tel
mépris de l’autre qu’il ne serait plus possible de fixer aucune limite
au-delà de laquelle commenceraient les excès, c’est à dire que rien ne
pourrait plus s’opposer au nazisme et au sadisme. L’alternative est
claire : ou l’on croit sottement que ce qui est interdit est interdit
par un arrêt des dieux, et alors tout est permis parce qu’il n’y a pas de
dieux ; ou l’on fixe intelligemment ce qui est permis et ce qui ne
l’est pas, ce qui est exigé et ce qui ne l’est pas, et alors est instauré
un ordre intelligible, un "kosmos". Ce mot, qui est employé dans
Gorgias, introduit deux choses. Il désigne d’une part entre les
hommes une harmonie et d’autre part le bonheur en chacun de ceux qui se
sont purifiés, qui se sont efforcés de devenir "katharoi", cathares. Nul ne peut être heureux
s’il est juste, tempérant ou courageux par peur du châtiment. Mais est
heureux celui qui l’est par intelligence. Socrate, qui a choisi de s’exprimer dans le langage des
mystères orphiques, forme sur celui-ci une réflexion, comme s’il en avait
parlé un autre. Platon invite donc par là son lecteur à accorder à son
propos un sens autre que littéral. L’initiation, dit-il, cache sous un
langage mystérieux une doctrine vraie de la vertu. C’est à dire que selon
lui l’initiation donne l’image à la fois du rejet de la vertu marchandée
et de l’affirmation de l’identité du bonheur et de la vertu vraie. C’est
ainsi qu’il donne du sens à la formule traditionnelle qui oppose les
porte-enseigne (narthèkoforoi) aux Bacchants (bakkhoi).
Beaucoup d’appelés et peu d’élus, signifie-t-elle en quelque
sorte ! Ceux qui portent l’emblème de Bacchus sont l’image de ceux
qui présentent les signes de la vertu, parce qu’ils s’abstiennent de la
lâcheté et de l’intempérance par crainte du châtiment qui, croient-ils, y
est attaché. Les Bacchants, les initiés, vrais compagnons du dieu, sont
celle de la vraie vertu, celle qui est fondée sur l’intelligence. Dans le
cortège du dieu eux seuls accèdent au sort du dieu, c’est à dire au
bonheur. Car ce n’est pas n’importe quel dieu que celui-ci. C’est
Dionysos, le dieu deux fois né, une première fois du ventre de sa mère et
la seconde de la cuisse de son père Zeus. Il est l’inventeur et l’objet
d’une religion rejetée et persécutée par les prêtres officiels. L’attitude
de Platon à son égard est commandée par son interprétation du délire. Il distingue de sa forme
pathologique, qui n’est que folie et démesure, une autre dont il fait un langage divin.
Dans Phèdre ce n’est pas la sagesse (sôfrosunè)
qui vaut mieux que le délire (mania), mais c’est le contraire, parce que le
délire est le signe d’une inspiration divine. Cependant il n’est pas
question d’un conflit entre l’intelligence et le délire dionysiaque, ce
dernier est seulement l’image de la première. Le dieu Bacchus est celui
qui initie les hommes à une sagesse qu’ils n’ont pas d’eux-mêmes et que la
philosophie ne permet qu’à un petit nombre d’entre eux de rejoindre. Il
est donc tout autre chose qu’un foutriquet olympien. C’est en rapport à
lui et à son cortège que Socrate évoque les bons maîtres et les bons
camarades qu’il trouvera " là-bas ". En fait ici-bas le
philosophe est celui qui est en communion avec Bacchus et avec ses égaux
les Bacchants. Autrement dit le philosophe, quoique présent dans la Cité,
où il est jugé et condamné, participe en même temps à une autre vie, la
vraie vie, celle qui est au-delà des apparences, celle qui est la vie de
l’intelligence et qu’il partage avec le petit nombre des hommes
intelligents. C’est d’elle qu’il tire son bonheur. Parce que rien ne
saurait faire qu’il n’ait pas mené cette vie de vertu et de bonheur,
lorsqu’on la lui ôte, il n’a rien à regretter. Telle est la raison de
l’attitude du philosophe devant la mort. Assurément il a pu se tromper. Il
n’a pas l’outrecuidance de prétendre qu’il lui soit impossible de se
tromper. Une chose est certaine cependant : se tromper exige de
penser et celui qui ne risque pas de se tromper c’est celui qui n’exerce
pas son intelligence, celui qui reste dans les ornières du prêt-à-penser.
Penser, user de sa propre intelligence, c’est forcément assumer un risque.
Socrate a-t-il eu raison de vivre comme il l’a fait ? Il a mené la
vie qu’il croyait juste de mener. " Une fois là-bas, un peu plus
tard, dit-il, nous saurons, et non pas je saurai, si je me suis
trompé ". Effectivement la postérité en jugera mieux que ne l’ont
fait les juges d’Athènes. Néanmoins le jugement de la postérité n’est pas
non plus tout fait. C’est à chacun des lecteurs de Platon que revient la
responsabilité de produire cette pensée aussi bien que toute autre. Leçon IV (Phédon 73c-75b) Dans les traductions de Platon, et singulièrement dans
celles de Phédon, le mot grec "anamnèsis" est traduit par ressouvenir, par
remémoration ou par réminiscence. Certes en français ces mots peuvent
signifier le souvenir d’une chose fort ancienne et il est vrai par
définition que personne ne peut rien trouver de plus ancien que ce qui est
antérieur à sa naissance ! Certes aussi ils peuvent signifier le
retour de ce qui avait été oublié et il est vrai que dans cette
philosophie les idées font leur retour après avoir été oubliées. Toutefois
je ne sache pas que le mot souvenir soit réservé à l’évocation des faits
récents ni, encore moins, qu’un seul souvenir serait le souvenir de ce qui
n’a pas été oublié : il faut que cela ait été oublié au moins un
instant pour qu’on parle de souvenir. Il est donc assez évident que les
mots ressouvenir, remémoration et réminiscence ne sont employés par les
traducteurs que pour ne pas employer le mot souvenir et donc dans le but
de désigner autre chose que lui, un souvenir qui est autre chose qu’un
souvenir, parce qu’il est antérieur à la naissance. Ce serait le souvenir
de quelque chose qu’on n’a pas vécu, qui n’appartient pas à la vie, qui
n’a pas été donné par elle, mais par autre chose qu’elle. Dans
l’interprétation idéaliste de la philosophie de Platon les idées
constituent une connaissance donnée à l’âme par Dieu. Cependant en grec
"anamnèsis" ne signifie
jamais rien d’autre que souvenir. Sa traduction par ressouvenir, par
remémoration ou par réminiscence est donc tendancieuse. Il me semble qu’au
moins à titre conservatoire il est préférable de le traduire par souvenir.
L’usage fera voir que ce choix est moins plat qu’il n’en
a l’air. Sollicité par ses interlocuteurs, qui la connaissent
déjà, Socrate reformule devant eux sa doctrine selon laquelle la
connaissance est un souvenir. Elle prend place ici, dans le contexte des
derniers instants du philosophe, comme une preuve prétendue de
l’immortalité de l’âme, ou du moins comme une preuve prétendue de la
pluralité de ses vies passées. Toutefois dans une première moitié de
l’exposé il n’est nullement question de connaissances acquises avant la
naissance ; seule est en jeu la reconnaissance du rapport de l’idée à
la sensation dans la constitution d’une connaissance quelconque. La
connaissance ne peut pas se réduire à la sensation car, réduite à ses
propres moyens, elle est aveugle ou sourde. On retrouve ici l’objet de la
longue discussion dans Théétète de la thèse reprise de Protagoras,
ancêtre de tous les empiristes. Platon montre donc que la science n’est
pas la sensation, que cette dernière, pour prétendre former un savoir,
doit préalablement être informée par les idées. Autrement dit l’esprit
n’est pas passif, il y a un acte de connaître. Le point de départ de la démonstration est dans une
anodine définition du souvenir. Le souvenir, dit-elle, renvoie à un moment
antérieur, où l’on a connu son objet. Il y a souvenir lorsque la
connaissance ne s’immerge pas toute entière dans le moment présent. Il y a
souvenir lorsqu’on sait à nouveau ce qu’on avait déjà su. Cela
implique encore que dans l’intervalle ce qui est connu n’appartient plus à
la connaissance, autrement dit est oublié. Fallait-il consacrer ne
serait-ce que ces quelques lignes (72c) à un énoncé purement
métalinguistique ? Y avait-il lieu de régler un problème de
lexique ? Si tel était le seul rôle de ce passage, il serait bien peu
justifié : nul n’ignore ce qui est dit ici, un enfant de quatre ans
le dirait aussi bien. Par contre, pourvu qu’on y fasse suffisamment
attention, il apparaît que ces quelques lignes remplissent un autre rôle,
tout à fait décisif pour la compréhension de la philosophie platonicienne.
A travers elles en effet l’auteur cadre très précisément le sens de la
discussion qui suit. Il s’agira du souvenir et de nulle autre chose. En ce
moment initial il importe de lire le texte comme il est : rien,
absolument rien, n’y autorise le traducteur à substituer un autre mot au
mot souvenir. La signification de la mise au point n’est pas de vérifier
que tout le monde sait bien ce qu’est un souvenir, mais de poser ce dont
il est question dans ce qui suit, à savoir rien d’autre que le souvenir.
C’est son rôle dans la connaissance qui va être examiné. Immédiatement après cette définition en effet est
exprimée l’affirmation que certains savoirs au moins sont des souvenirs.
Ils sont des souvenirs s’ils répondent à une condition. Rien ne dit encore
que tout savoir soit un souvenir, mais au moins est-il assuré qu’il en est
un lorsqu’une chose en rappelle une autre par association d’idées, comme
d’une lyre à un homme, qui en est dissemblable évidemment. Spinoza à son
tour lorsqu’il traitera de la mémoire la déterminera comme une association
d’idées (Ethique II, scolie de la proposition XVIII). Il y a un
cheminement que suit la démonstration. Les notions de semblable et de
dissemblable n’y tiennent qu’un rôle d’intermédiaire. En l’occurrence
l’association de deux idées dissemblables, celles par exemple de l’homme
et de la lyre, semble se faire entre deux termes situés sur le même plan.
La lyre peut être vue et elle l’est, l’homme ne l’est pas mais il peut
l’être ; la vue de ce qui est vu appelle le souvenir de ce qui ne
l’est pas, pourvu que les deux objets aient entre eux été associés. A
celui qui aime (erasta) un garçon (pais) qui joue de la lyre, la vue de la lyre seule évoquera le garçon
absent. Un exemple aussi simple autorise déjà et, mieux, exige qu’on fasse
la distinction entre la sensation et un autre savoir, qui n’est pas la
sensation. La vue de la lyre est une sensation, semblable à toute autre
sensation, qui aurait pu aussi bien qu’elle servir d’exemple. Sans
examiner si cette sensation constitue à elle seule un savoir ou si elle
implique déjà, dans la reconnaissance de la nature de l’objet lyre, un
savoir venu d’ailleurs que de la sensation, Socrate montre que dans la
constitution d’un savoir bien vulgaire intervient quelque chose qui n’est
pas de l’ordre de la sensation. La sensation de la lyre appelle le
souvenir de la sensation d’un garçon qui en joue. Le souvenir d’une
sensation est-il une sensation ? Peu importe ici qu’on ne fasse pas
l’analyse du rapport du souvenir au corps, qu’on n’y découvre pas une
" quasi-sensation ", il n’est pas contestable que le souvenir
soit autre chose qu’une sensation, et c’est la première étape de la
démarche suivie. Non seulement le savoir de la lyre n’est pas le savoir du
garçon, mais le savoir de celui-ci est d’une autre nature que le savoir de
celle-là. A supposer que le savoir de la lyre soit une sensation, au moins
le savoir du garçon est-il de l’ordre de la "noèsis", c’est à dire de l’intelligence
(cf. République, Livres VI et VII). A défaut d’expliquer encore que la
fonction supérieure de l’esprit investit sa fonction inférieure, au moins
est-il expliqué qu’il y a deux fonctions distinctes. Si c’est bien ce
raisonnement qui contraint à admettre que le savoir est un souvenir, il
commence néanmoins par établir que le souvenir est un savoir et qu’à titre
de savoir il est autre chose que la sensation. Cependant pour approcher davantage le véritable objet de
la discussion, qui est l’analyse du processus de la connaissance, il faut
aller plus loin que ces choses dont l’une évoque l’autre. C’est à quoi
sert d’abord la remarque, apparemment anodine elle aussi, que le savoir
est un souvenir notamment lorsque le temps et l’inattention sont causes
qu’on avait oublié le second objet auquel fait penser le premier. Il ne
s’agit manifestement plus de la lyre et du garçon, ni des milliers
d’exemples analogues d’association des idées. Assurément Socrate a en vue
les idées, oubliées parce qu’on ne les pense qu’à l’occasion des
sensations et d’ailleurs sans même s’en rendre compte. Mais il faut aller
prudemment jusque là et passer d’abord une nouvelle étape intermédiaire.
C’est le rôle du portrait et c’est évident, pourvu que l’on comprenne bien
que la chose est le portrait de son idée et qu’il y a de la seconde à la
première le même rapport que de la chose à son portrait, à son imitation
en peinture. On connaît, avatar de l’allégorie de la Caverne, la doctrine
platonicienne selon laquelle la peinture est l’image d’une image
(République X, 595a-598d). Il est utile de s’en souvenir
présentement afin de comprendre le rôle du portrait dans l’argumentation.
Parlant apparemment de l’évocation en image d’une chose quelconque,
Socrate parle en réalité de l’évocation d’une idée par la chose quelconque
qui en est l’image. Dans ce contexte seulement prend son sens le distinguo
entre le point de départ semblable et le point de départ dissemblable du
souvenir. Ce n’est pas lorsque la lyre évoque le garçon, ni dans aucun cas
de cette sorte où en fait une chose par " association d’idées "
évoque une autre chose, qu’on peut parler d’un point de départ semblable.
Une chose est toujours dissemblable d’une autre chose. Par contre le
portrait est dans une certaine mesure semblable à l’original et, c’est
tout ce qui importe en vérité, la chose sensible est dans une certaine
mesure semblable à son idée. La ressemblance est celle de la copie ou de
l’imitation à son modèle. Ainsi implicitement est-il déjà posé que les
idées sont une sorte de patron d’après lequel sont faites les choses. La
question de savoir s’il manque quelque chose à l’objet donné dans sa
ressemblance avec l’objet dont il évoque le souvenir (74a) ne se comprend
à son tour que si l’on voit que Platon parle déjà des idées auxquelles
ressemblent les objets. Mais pour arriver à y donner réponse, il faut un
nouveau détour, qui n’est cette fois que le retour ou enfin l’arrivée à la
seule chose qui soit visée dans tout ce propos, à savoir les idées. Il y a des idées, qui rendent possible la connaissance de
toutes les choses dont elles sont les idées. Cela est vrai de toutes comme
de celle de l’Egal en soi, dont nous tirons la connaissance des choses qui
sont égales. Si l’on remarque en effet entre deux bouts de bois une
égalité de taille par exemple, entre deux pierres une égalité de poids par
exemple, etc. on conçoit aussi que ces égalités constatées ne sont telles
que par ressemblance à une égalité qui ne se constate pas, mais qui est le
modèle de toute égalité constatée, l’idée de l’Egal, ou Egal en soi
(auto to ison). Ce
qu’il est décisif de comprendre, c’est le rapport qui existe entre les
égalités perçues des bouts de bois, des pierres, etc. et l’Egal en soi.
Deux types de rapports peuvent être opposés l’un à l’autre : ou bien
l’idée est une abstraction, ou bien elle est une forme. Lorsque Socrate
fait reconnaître à son interlocuteur que l’idée est quelque chose
(ti einai) et non pas rien (mèden), c’est
qu’ils sont en accord sur la thèse selon laquelle elle n’est pas une
abstraction. L’abstraction est une opération de l’esprit, qui sépare, qui
isole, ce qui pourtant n’existe pas à part. Ainsi l’abstraction produit
une idée générale, que l’on substitue à un ensemble de cas tenus pour
semblables entre eux. On peut se former une idée d’arbre à partir du
chêne, du hêtre, du saule, etc. L’arbre est une abstraction produite par
rejet de ce qui fait la particularité du chêne, celle du hêtre et celle du
saule, etc. L’idée d’arbre est obtenue à partir des précédentes par
élimination de ce qui fait l’essence particulière de chacune des espèces.
On gomme de chaque idée particulière ce qui ne lui est pas commun avec les
autres. C’est une idée appauvrie. Il n’y aurait aucun sens à prétendre que
l’idée de l’Egal en soi est obtenue à partir d’un tel processus. Et ce n’est pas seulement parce qu’il n’y a rien
à rajouter d’aucune égalité
particulière pour retrouver l’Egal en soi, mais plus profondément parce
que pour reconnaître l’égalité des deux bouts de bois ou l’égalité des
deux pierres, il faut déjà, antérieurement connaître l’Egal en soi. Cette
idée n’est donc pas une abstraction, mais une forme. Aussi faut-il ne pas
se méprendre lorsque Socrate déclare que la connaissance en est tirée des
choses égales (74b), ou plus loin que c’est de celles-ci qu’on est conduit
à la connaissance de celle-là (74c) : ce point de départ est une
occasion et non une source de connaissance. Toute la différence de
l’abstraction et de la forme est celle qui oppose une idée qui tire son
origine des sensations, qui par conséquent est entièrement inutile à la
connaissance, sauf en ce qu’elle est un commode résumé des sensations, à
une idée qui préexiste aux sensations et permet de les identifier. Sur
cette base s’oppose une philosophie empiriste à une philosophie qui
accorde à l’esprit une activité d’information des données des sens.
Comment cette dernière est-elle possible ? C’est justement l’objet de
la doctrine du souvenir que de répondre à cette question. Cependant on ne
saurait aller immédiatement à ce but. Il va falloir argumenter d’abord
l’affirmation que les bouts de bois égaux et les pierres égales nous font
penser à l’Egal en soi, qui est autre qu’eux : "ek toutôn
ekeino enenoèsamen, eteron on toutôn". Ce n’est certes pas l’Egal en soi qui est
appauvri relativement aux choses égales entre elles, mais c’est l’inverse
qui est vrai : l’idée de l’égalité est plus riche que les choses
égales. (cf. Spinoza : la distinction des idées communes, adéquates,
et des idées générales, inadéquates, dans l’Ethique, deuxième
partie, proposition XL, scolie 1). Dans l’argumentation de Socrate le divers, le multiple,
le contradictoire caractérisent la sensation et l’opposent à l’idée. Que
l’on considère par exemple un bout de bois. Qu’on le mette en relation
avec un autre bout de bois. Il se peut qu’on admette l’égalité des deux
bouts de bois. Dans ce cas ils seront déclarés égaux. Cela implique que
l’égalité appartienne à chacun et en particulier à celui que l’on
considère. Mais qu’on le mette maintenant en relation avec un troisième
bout de bois. Il se peut que cette fois on ne puisse admettre d’égalité
entre eux. Cela implique que l’inégalité appartienne à chacun et en
particulier à celui que l’on considère. D’égal qu’il était il sera donc
devenu inégal et, ce qui est le plus affolant, il aura ainsi changé sans
pourtant devenir autre. C’est sur un thème identique que brode Socrate
dans Théétète (154c-155c), ruinant les certitudes de son jeune
interlocuteur. Six osselets sans cesser d’être six sont d’abord plus
nombreux de moitié s’ils sont comparés à quatre et ensuite moins nombreux
de moitié s’ils sont comparés à douze. De même Socrate sans cependant
changer est maintenant plus grand que Théétète qui est jeune et sera plus
tard plus petit que lui. Dans un dialogue comme dans l’autre il s’agit de
combattre l’empirisme. Dans la présente occasion cela se fait par la
remarque suivante. L’Egal en soi, au contraire des choses égales, n’est
jamais inégal. S’il y a du devenir dans les choses sensibles, il n’y
en a pas dans les idées, qui restent identiques à elles-mêmes. Il faut par
conséquent admettre que les idées sont d’une autre nature que les choses
sensibles, et qu’elles ne peuvent pas être produites par abstraction à
partir des choses sensibles. Elles y sont irréductibles. Il y a pourtant
entre les premières et les secondes une relation assez étrange, qui
requiert l’attention. Les choses égales ne peuvent pas être la source de
la connaissance de l’Egal en soi, mais ce sont pourtant les choses égales
qui conduisent à la connaissance de l’Egal. La dissymétrie entre la
connaissance par la sensation et la connaissance par les idées saute aux
yeux : tandis que la sensation n’a nul besoin des idées pour
s’imposer aux sens, les idées ont besoin de la sensation pour s’imposer à
l’esprit. Il est possible de parler provisoirement des sens comme d’un
moyen de connaissance indépendant, tandis qu’il n’est pas possible de
parler des idées comme d’un moyen indépendant, puisque celles-ci, on
admettra qu’elles ont été oubliées, doivent être activées par les
sensations. Et c’est bien ce qui justifie la thèse que la connaissance est
un souvenir. Elle est un souvenir parce que c’est la sensation qui
réveille l’idée endormie. Sans la sensation jamais l’idée ne sortirait de
son hibernation, laquelle serait un sommeil éternel. Le rapport s’inverse
cependant si l’on considère non plus comment s’articulent
chronologiquement les sensations et les idées dans la mise en œuvre d’une
connaissance effective, mais ce qu’est logiquement l’apport respectif des
unes et des autres dans cette même construction : ce sont les idées
qui sont indépendantes tandis que la sensation n’enseigne rien si elle
n’est informée par les idées. Dans ce passage (74c) Platon ne s’engage pas
encore sur ce plan comme il le fera un instant après (74e). Ce qu’il y dit
est néanmoins tout à fait suffisant pour comprendre ce qu’il en est de
l’opposition du monde intelligible au monde sensible. Il n’y a pas deux
mondes. C’est une erreur, et c’est une consternante naïveté de nombreux
commentaires, de croire que la philosophie platonicienne distingue d’un
côté un monde des choses, qui ne sont que des apparences, et de l’autre un
monde des idées, qui serait celui des vraies choses. Pour le croire il
faut vouloir réduire Platon au platonisme d’inspiration théologique,
lequel adhère à la doctrine juive et chrétienne de la création, d’une
antériorité du monde de l’esprit relativement à celui de la matière. Il
est pourtant dit ici clairement que la voie qui conduit à concevoir les
idées est celle des réalités sensibles. S’il est indifférent que l’idée
ressemble ou ne ressemble pas à la chose qui permet de l’évoquer, c’est
parce que le processus dont il est question n’est nullement celui de
l’association dite des idées, qui n’est en fait que celle des images
forcément dissemblables l’une de l’autre, parce qu’il est un processus que
dans d’autres textes Platon désigne comme celui du partage, ou de la
participation comme on traduit avec quelque pédanterie (cf. par exemple Parménide). Les choses égales entre elles, pour être égales entre
elles doivent participer de l’idée de l’Egal, c’est à dire de l’Egal en
soi. Ce qui participe n’est pas ce à quoi il participe. Il manque quelque
chose à la chose qui appelle l’autre, il manque quelque chose à la chose
sensible par rapport à son idée. Les choses égales ne se manifestent pas à
l’esprit de la même façon que l’Egal en soi. Celui-ci est toujours égal,
tandis que celles-là sont dans ce cas égales, mais dans d’autres inégales.
Ce qui manque aux choses sensibles par rapport aux idées c’est d’être
nécessairement et éternellement ce qu’elles sont. Les idées ne constituent
l’être véritable que justement parce qu’elles sont nécessairement et
éternellement ce qu’elles sont. Corrélativement les choses sensibles sont
affectées du mouvement, elles sont une fois ceci et une fois cela, jamais
identiques à elles-mêmes. Elles constituent un monde d’apparences mobiles
et insaisissables. Quand on voit deux bouts de bois égaux, on juge qu’ils
participent de l’idée de l’Egal. Cela veut dire à la fois qu’ils ne sont
identifiables que sous cette idée, qu’ils ne sont pas inégaux, ni beaux,
ni justes, ni rien d’autre qu’égaux et que cependant ils ne se confondent
pas avec cette idée, parce qu’ils ne la représentent qu’inexactement,
qu’approximativement, à cause de leur mobilité. Il n’est donc pas possible
de confondre l’idée avec les réalités sensibles qui en participent. L’idée
en est forcément au-delà d’elles. Elles lui sont inférieures parce
qu’elles sont mesurées à elles sans aucunement pouvoir se confondre à
elle. L’égalité des deux bouts de bois n’est égalité que parce qu’elle est
rapportée à l’idée de l’Egal, que cependant elle ne peut recouvrir. L’Egal
en soi a donc été connu antérieurement aux choses égales. Il ne serait pas
possible qu’il serve de mesure, d’étalon aux égalités sensibles, s’il
dérivait d’elles, comme le prétend la doctrine empiriste. Sinon
chronologiquement, en tout cas logiquement, il a fallu qu’il soit connu
avant elles. Ce qui est expliqué dans ces phrases (74e) ce n’est rien
d’autre que le sens d’une philosophie qui reconnaît à l’esprit un rôle
actif dans la connaissance. La connaissance se construit par subsomption
du sensible à des formes, lesquelles appartiennent à l’esprit avant même
qu’il ne soit confronté au sensible et qui en sont par conséquent
indépendantes. Comme on l’apercevait plus haut, si dans la connaissance
quelque chose est indépendant de l’autre, c’est l’idée par rapport au
sensible. L’antériorité réclamée dans le propos de Socrate pour les idées
relativement aux sensations ne renvoie pas à une chronologie biographique.
Elle est le signe d’un rapport logique. Il faut bien que dans l’ordre des
choses, en l’occurrence dans celui de la connaissance, l’idée précède la
sensation. Mais la philosophie platonicienne est difficile. Elle
n’est pas réductible à un rationalisme, entendu comme une doctrine dans
laquelle l’esprit produirait souverainement ses idées. La sensation est
l’occasion du souvenir d’une connaissance antérieure. Cela signifie
simultanément deux choses. Avant de sentir il faut assurément connaître
les idées. Toutefois on ne saurait pas qu’on les connaît, on ne les
formerait pas, si la sensation ne venait en fournir l’occasion. Tout
autant que sur l’affirmation de l’antériorité logique de l’idée, il faut
insister sur celle de la nécessité de la sensation dans la formation de
l’idée. Que peut bien signifier qu’on a une idée tant que cette même idée
n’a pas occasion de se manifester ? L’antériorité de l’idée sur la
sensation est nécessaire pour rendre compte de l’information de la
sensation par l’idée. Elle ne peut cependant littéralement être entendue
comme l’existence de l’idée antérieurement à toute sensation. Peut-on sans
contradiction avec la reconnaissance de la nécessaire information du
sensible par l’idée refuser l’existence de l’idée antérieurement à toute
sensation ? C’est en cela que le retour à la notion de souvenir
(anamnèsis) est fort
utile. Le souvenir ne renvoie à rien d’autre qu’à ce qui a été
antérieurement vécu. On n’a de souvenir de ses grands parents que parce
qu’on a antérieurement vécu une expérience dans laquelle on les a connus.
On n’a de souvenir d’Afrique que si on n’y a antérieurement vécu. Le
souvenir ne renvoie à rien d’autre qu’à un vécu. Quoique Platon dise plus
loin d’une métempsychose, l’idée d’une autre vie, antérieure à la
présente, n’est qu’une idée mythologique, qu’aucun esprit sain ne peut
sérieusement former. Et sur ce point Leibniz dans le Discours de
métaphysique a une légitime réaction : " …sa réminiscence
qui a beaucoup de solidité, pourvu qu’on la prenne bien, qu’on la purge de
l’erreur de la préexistence, et qu’on ne s’imagine point que l’âme doit
déjà avoir su et pensé distinctement autrefois ce qu’elle apprend et pense
maintenant… " (§ XXVI). Il faut se garder d’interpréter le discours
de Socrate comme l’expression d’une thèse des vies multiples. Mais le mot
souvenir, il faut se l’avouer quelle insatisfaction qu’on en ait, ne peut
se rapporter à strictement rien du tout avant la vie. Aussi est-ce dans la
vie elle-même qu’il faut chercher ce dont le souvenir est la trace. Si
" avant de commencer à voir, à entendre, à sentir de toute autre
manière " ces égalités sensibles entre deux morceaux de bois ou entre
deux pierres, " nous avons dû acquérir de quelque façon une
connaissance de l’Egal en soi (autou tou
isou), ou de ce qu’il est réellement (o ti estin) ", il n’est
nullement interdit de penser que cette idée qui informe l’expérience
présente est un produit de la synthèse, et non de l’abstraction, par
l’esprit de ses expériences antérieures. Ce n’est pas l’œil ou
la main sur le sensible qu’on découvrirait dans le sensible des idées, telles que
celle de l’Egal, qui le dépassent, mais c’est pourtant bien à l’occasion
du sensible présent qu’on peut produire cette idée, en tant qu’elle est le
produit d’un acte opéré par l’esprit sur les sensibles antérieurement
rencontrés. On ne peut dire se souvenir de l’Egal, du Grand, du Petit, du
Beau, du Bon, du Juste, du Saint, etc., quoique pourtant ces idées n’aient
jamais été antérieurement reçues, que parce qu’elles sont le résultat
d’une activité de l’intelligence sur l’antérieurement reçu. La notion de
souvenir est la clé inventée par Platon afin de résoudre la contradiction
entre d’une part la nécessité d’admettre une information du sensible par
l’intelligible et d’autre part l’impossibilité d’en trouver la source
autre part que dans la vie elle-même de l’esprit qui connaît. Il lui
fallait à la fois en finir avec l’empirisme et éviter le piège
théologique. Sans doute d’ailleurs aurait-il été sur ce second point plus
tranchant qu’il ne l’est (97e-99d), s’il avait eu affaire à la théologie
chrétienne au lieu de la théologie païenne. Leçon V (Phédon 75b-77a) Au-delà des toutes dernières lignes de 75b, dans une
seconde moitié de l’exposé que donne Socrate à ses interlocuteurs de sa
doctrine du souvenir, est employée la notion qui, il faut le remarquer, en
était jusque là absente : celle de la naissance. La naissance est le
moment unique qui sépare la vie de l’âme dans un corps de la vie de l’âme
sans corps. Avoir un corps au lieu de n’en pas avoir, user des sens au
lieu de n’en pas user, telle est la différence de la vie après la
naissance à la vie avant elle. C’est sur cette notion plus que sur aucune
autre que croient pouvoir se fonder les commentaires qui prétendent
reconnaître dans la philosophie platonicienne un innéisme. Qu’on y fasse
cependant attention : avant la naissance ne renvoie aucunement à la
prise en charge d’un patrimoine divin, mais à une autre vie, toute
semblable à la présente ! La naissance dont parle le philosophe dans
ce dialogue tout entier assimilable à un vaste mythe n’est nullement la
venue à la vie d’un être qui jusque là en aurait été absent, mais celle
d’un être qui au contraire n’y a été rien de moins qu’indéfiniment
présent. C’est pourquoi le patrimoine avec lequel il revient à la vie
n’est nullement issu d’un héritage divin, mais plutôt d’un auto-héritage,
par lequel il reçoit d’une main ce que très exactement il se donne de
l’autre. S’il y a lieu à un moment quelconque dans la traduction
d’employer un préfixe qui indique la répétition, cela est légitime devant
la notion de naissance bien plus que devant celle de souvenir. Renaissance
plutôt que réminiscence, tel est le centre de la doctrine platonicienne de
la connaissance. Les notions empiriques renaissent en effet sous une autre
forme, celle des idées. C’est la vie de l’intelligence, c’est son activité
qui produit cette transformation, par laquelle est changée la nature même
de l’expérience. A celui qui n’est pas né il est impossible d’user des
sens. Il ne peut encore avoir ni vue, ni ouïe, ni aucun autre organe par
lequel il pourrait acquérir des sensations, tout simplement parce qu’il
n’a pas de corps. La sensation commence à la naissance, avec l’entrée de
l’âme dans un corps. C’est dire que du corps et de la sensation viennent
des connaissances, ou plutôt des éléments nécessaires à la connaissance,
qui n’appartiennent pas à l’intelligence. Ce sont ceux sur lesquels
l’intelligence au contraire doit intervenir pour constituer ce qui sera
vraiment une connaissance. Mais réciproquement, c’est évident, afin que
l’intelligence puisse opérer sur eux, il faut bien qu’elle dispose déjà de
ses propres outils. Il faut admettre par conséquent que l’Egal en soi, qui
est l’un de ces instruments, est connu avant la naissance. Dire de cette
idée et de celles du Grand, du Petit, du Beau, du Bon, du Juste, du Saint,
etc., qu’elles sont connues avant la naissance et qu’on en dispose
aussitôt né, c’est affirmer leur rôle dans l’élaboration d’une
connaissance. La connaissance en effet est irréductible à la sensation. Si
celle-ci commence avec la naissance, il faut bien que ce soit
antérieurement à elle qu’aient été données à l’esprit les idées, sans
lesquelles les sensations ne pourraient pas être informées, c’est à dire
recevoir une forme. Sans ces idées qui les précèdent dans l’esprit, elles
resteraient informes. La notion de naissance, dans ce propos de nature
mythologique, joue donc le rôle très précieux de permettre la distinction
et l’opposition entre ce qui est la matière de la connaissance et ce qui
en est la forme. Le rapport entre les choses égales, telles que les
morceaux de bois ou les pierres et l’Egal en soi n’est pas seulement de
l’apparence à la réalité. Si tel était le cas, les choses égales ne
serviraient strictement à rien dans le processus de la connaissance ;
il faudrait simplement en détourner l’esprit. C’est d’ailleurs ce que
croient les commentaires idéalistes de la philosophie platonicienne, ceux
qui prétendent qu’il y a deux mondes superposés, celui du sensible et
celui de l’intelligible. Ils condamnent les esprits qui restent dans le
sensible et ne l’abandonnent pas pour se réfugier dans l’intelligible.
Mais Platon, quant à lui, après avoir détaché son prisonnier du fond de la
caverne ne sait faire rien de mieux que de l’y renvoyer
(République, Livre VII). Si cela signifie que c’est celui qui a
fait le détour philosophique qui est le mieux à même de prendre le
gouvernement des hommes, ce sens de l’allégorie ne se comprend lui-même
que parce que la fonction des idées dans la connaissance ne peut nullement
être de la constituer en elles-mêmes, mais plutôt de la former en
informant les sensations. Lorsqu’on dit que les idées sont la réalité en soi, "auto o esti", cela ne
signifie donc pas seulement que les sensations ne sont que des apparences.
Mais cela veut dire en même temps que les idées sont l’instrument par
lequel les apparences sensibles sont lues et interprétées. Inversement les
sensations, bien qu’elles soient le produit du contact direct de la
réalité sur les sens, ne constituent pas la réalité en soi. Quiconque
croit que la sensation est vraie se trouve confronté à des difficultés
insolubles. Ce sont ces difficultés que j’évoquais à propos des pages
précédentes en me rapportant à Théétète : les six osselets
sont alternativement moins nombreux et plus nombreux sans cesser d’être
six ; Socrate est alternativement plus grand et moins grand sans
cependant changer. La question est de comprendre comment il serait
possible à ce qui ne devient pas d’être ce qu’il n’était pourtant pas. Si
l’on croit que les qualités sont dans les choses, comme elles semblent en
effet y être, si l’on croit que la sensation livre la réalité et pas
seulement l’apparence des choses, on est plongé dans des contradictions
d’où il est impossible de se sortir. Or la conséquence n’en est pas
moindre que de rendre inintelligible la rationalisation du réel. La
qualification, et aussi bien la quantification des choses ne va pas de soi
et lorsque celui qui adhère aux sensations croit se comprendre, il ignore
en réalité les abîmes d’obscurités et de confusions que recouvre son
évidence. De la même manière encore dans Hippias (300d, etc.)
Socrate remarque que le deux n’appartient à aucun des objets qui sont
deux, ni à l’un ni à l’autre. Et cependant on ne peut non plus l’attribuer
à la paire. Ce n’est pas la paire qui est deux, puisque la paire n’existe
pas, elle n’est pas autre chose que le deux. Comment faut-il faire pour
que le deux appartienne aux objets qui sont deux ? Car il faut bien
qu’il leur appartienne, puisque si je dis qu’ils sont deux, c’est parce
que j’entends bien qu’ils ne sont ni trois ni quatre. Deux est évidemment
le nombre exact qui seul exprime ce qu’ils sont. Celui qui prétendrait
s’en tenir aux sensations perdrait la tête. Ce qui est mis par là en
évidence n’est rien de moins que la distance entre le sensible et
l’intelligible, entre les apparences données par la sensation et la
réalité des idées. Au prix d’une légère inexactitude il faut aussi évoquer
les apparences que dissipe avec peine la science physique. Et pour m’en
tenir à l’exemple qui présente le moins d’anachronisme, on peut imaginer
que Platon eût accueilli avec plaisir la spéculation d’Aristarque (de
Samos), qui vécut peu après lui au ~IIIe siècle. Cet astronome fut le
premier à placer le soleil au centre du système planétaire, le premier à
faire circuler la terre en un an sur une orbite et l’un des premiers à
faire tourner la terre sur elle-même. Dix-sept siècles avant Copernic il
concevait non seulement une différence, mais une opposition totale entre
les apparences et la réalité. La réalité ne peut pas être sentie, elle ne
peut qu’être conçue. Si ce dont on se souvient dans la connaissance, c’est
la réalité en soi, cela ne signifie évidemment pas qu’Aristarque se
souvienne de l’héliocentrisme, mais qu’afin de construire l’héliocentrisme
il doive se souvenir de quelques idées, telles que celles du cercle, du
cercle excentrique, du cercle mobile, etc., qu’il doive se souvenir encore
de l’idée de la relativité du mouvement, comme on voit dans Ménon
l’esclave se souvenir de celles de carré et de diagonale afin de résoudre
le problème du carré de surface double (82b-85b). L’esclave sait donc ce qu’est un carré, ce qu’est
son côté, sa surface, sa diagonale, etc., mais il l’avait oublié. Dès lors
qu’est définie comme un souvenir la connaissance des idées il ne suffit
pas de dire comment cette connaissance revient à l’esprit. Elle y revient,
on le sait, du fait de sa confrontation avec des objets matériels, dans ce
cas avec des choses carrées, comme peut l’être la figure tracée par le
philosophe pour l’esclave sur le sable. Il ne suffit pas de répondre à
cette question, mais il faut aussi se demander comment cette connaissance,
toute connaissance qu’elle est, a pu être perdue. En d’autres termes il
faut chercher à comprendre ce que signifie ici la notion d’oubli.
L’acquisition antérieure est perdue en naissant ; c’est à dire que la
réalité en soi est oubliée à la naissance. C’est ce qui ressort du propos
de Socrate. Evidemment la notion d’oubli est corrélative de la notion de
souvenir. On se souvient de ce qu’on avait oublié ; on oublie ce dont
peut-être on se souviendra. On oublie un pays, une personne, un
fait : cela veut dire qu’on n’y pense plus, qu’on y pense si peu
qu’on finit par ne plus savoir qu’on les a connus et qu’on devient même
souvent incapable de s’en souvenir. Mais dire cela n’apprend rien à
personne et d’autant moins que ce dont il s’agit maintenant d’expliquer
l’oubli n’est ni un pays ni une personne, ni un fait, mais une idée. Mieux
vaut alors examiner le rapport de l’oubli avec la circonstance dans
laquelle il survient : la prétendue naissance. C’est cette naissance
qui est responsable du fait qu’on ne dispose plus de la connaissance de
l’idée. Or, ai-je expliqué au début de cette leçon, loin d’être la venue
au monde d’un être qui jusque là n’y aurait pas été, elle est la venue au
monde d’un être qui au contraire y a été sans cesse présent. La notion de
naissance dans ce propos marque l’engloutissement de l’esprit sous des
quantités d’informations d’origine sensorielle, qui lui masquent les
idées. Cette notion, telle qu’elle est conçue par Platon a donc pour
fonction d’opérer dans la connaissance la discrimination entre les
sensations qui en sont la matière et les idées qui en sont la forme.
L’oubli, par conséquent, est l’absence de cette distinction ou
l’ensevelissement de l’esprit dans le divers, le multiple et le
contradictoire ; c’est la soumission de l’esprit aux apparences.
C’est aussi l’état dans lequel gît ou retombe l’esprit trop peu philosophe
et à mi-chemin entre ce que doit être une intelligence humaine et ce que
sont les bêtes. C’est cette idée qu’expriment chacun à sa manière
différents mythes platoniciens, dits eschatologiques, tels que le mythe de
Phèdre (en particulier 248c-249b), le mythe d’Er (République
X, en particulier 617d-621b) et, ici quelques pages plus loin la bonne
farce de la métempsychose. Si l’on convient d’appeler oubli l’incapacité
d’ordonner les sensations sous les idées, alors réciproquement il faut reconnaître
dans la science un souvenir. Savoir c’est retrouver le savoir qu’on avait
oublié. Il faut avoir oublié pour pouvoir se souvenir ; autrement le
mot souvenir n’a aucun sens. Il faut avoir été incapable de s’élever
au-dessus du sensible, si connaître signifie s’élever au-dessus de lui. Le
sens de la philosophie platonicienne est donc parfaitement clair. Deux
interprétations possibles cependant sont ensuite proposées de la théorie
du souvenir (76a), comme si l’auteur voulait mettre sa thèse à l’épreuve.
Tandis que l’une veut que ce ne soit que postérieurement à la naissance
que se fasse le souvenir des idées, et c’est bien ainsi qu’il faut
comprendre cette page, l’autre voudrait que nous possédions la
connaissance des idées dès la naissance et que nous ne la perdions jamais
de toute notre vie, "dia biou pantes". L’alternative est la suivante : dans le
premier cas, comme on l’a compris, les sensations sont l’occasion donnée à
l’intelligence de mettre en œuvre les idées, tandis que dans le second les
idées ne cessent jamais d’être présentes à l’intelligence. A sa propre
philosophie, qui implique que les idées ne peuvent produire de
connaissance d’aucune autre manière qu’en ordonnant le sensible, Platon
oppose une doctrine selon laquelle l’intelligence n’a pas besoin de
l’occasion de la sensation pour penser les idées et cela a pour
conséquence qu’elles constituent déjà un savoir, même en l’absence de
sensations. Quoique peut-être elle puisse admettre que les idées sont
engourdies sans le rapport aux sensations, elle voit en elles un savoir
qui ne leur doit absolument rien. Un tel savoir est appelé notions
primitives par Descartes (Lettre à Elisabeth, 21/05/1643) et idées
innées par Leibniz (Nouveaux essais sur l’entendement humain,
Avant-propos). La question se pose nécessairement de comprendre comment il
est venu à l’esprit. Là-dessus les philosophes serviteurs de la théologie
ont une réponse toute prête : c’est le créateur qui place en l’âme
les notions primitives ou idées innées. Cependant Platon n’est pas de
cette école. Il oppose clairement sa philosophie à celle-ci en faisant
jouer à la naissance un rôle décisif dans la connaissance. Il combat donc
expressément la traduction théologique de sa doctrine, telle que la
commettront Descartes et Leibniz. La science est un souvenir, cela
implique un oubli. La science est la reconstruction du sensible après un
épuisement de l’esprit dans la sensation et cette restructuration se fait
par des instruments issus de l’expérience antérieure. Les idées ne tombent
pas du ciel ; elles ne peuvent donc être définies ni comme des
notions primitives, ni comme des idées innées. Cependant le fait est que l’esclave de Ménon sait quelque
chose, sans pour autant savoir qu’il le sait. C’est bien là ce qui est
étonnant et contradictoire dans le processus de la connaissance. Peut-on
savoir quelque chose et en même temps l’ignorer, peut-on le savoir et en
même temps ignorer qu’on le sait ? Savoir c’est savoir qu’on sait,
par conséquent il n’est pas vrai qu’on dispose dès la naissance de la
connaissance des idées. Cette question est discutée dans un passage
énigmatique de Théétète : celui où Socrate prend pour image le
colombier (197b-200d). Il y a des idées qu’on possède sans pour autant les
avoir, comme il y a dans le colombier des colombes qu’on possède sans pour
autant les avoir. Dans le colombier elles ne sont plus dans la nature et
cependant elles ne sont pas encore non plus dans la main du maître du
colombier. La science (epistèmè) implique non seulement qu’on possède
les idées, mais aussi qu’on les ait. Or justement à la naissance on les
possède sans les avoir et, par conséquent, on n’a pas encore la science.
Le statut des idées dans cette circonstance est tout à fait
remarquable : on les connaît sans cependant connaître qu’on les
connaît. " Un homme qui sait, demande Socrate à son interlocuteur,
peut-il rendre raison de ce qu’il sait ? " A quoi l’autre répond
sans hésiter qu’il le peut. Et je le comprends ! On ne sait pas les
mathématiques sans savoir qu’on sait les mathématiques. Pourtant justement
le jeune esclave aurait été bien étonné si on lui avait dit pour commencer
qu’il savait les mathématiques. Il aurait bien plutôt protesté qu’il ne
les savait pas. Cependant à la fin de son interrogatoire il apparaît qu’il
savait les mathématiques, sans que pour autant Socrate les lui ait
enseignées. A la fois il les savait et ne les savait pas ; il les
savait sans savoir qu’il les savait. Le philosophe demandait à son ami de
bien surveiller s’il soufflait à l’esclave ses réponses, et assurément il
ne les lui soufflait pas. C’est d’un fonds inconnu de lui, quoique présent
en lui, que l’esclave les tirait. Ces remarques engagent à établir le
rapport de la théorie du souvenir avec celle de la procréation des idées,
académiquement nommée maïeutique. Le rôle que s’assigne Socrate est non de
faire savoir ce qu’il pense, mais de mettre en état de savoir ce qu’ils
pensent ceux qui acceptent de discuter avec lui. Socrate n’a pas de
doctrine qui lui soit propre. Il ne vient pas au dialogue en sachant ce
qu’il va exposer. Par contre il va interroger ses amis ou ses adversaires
et il va déterminer avec eux ce sur quoi ils peuvent se mettre d’accord.
Il accouche les esprits comme sa mère le faisait des corps (la
" maïeutique " c’est littéralement l’accouchement). Il interroge
inlassablement les porteurs d’idées et il met leurs rejetons à l’épreuve.
Dans Théétète il interroge le jeune mathématicien, lui demandant ce
qu’est la science ; dans Gorgias il interroge le célèbre
sophiste, puis ses disciples, leur demandant ce qu’est leur art, la
rhétorique, etc. Curieusement dans Phédon ce ne sont pas ses
interlocuteurs qui ont une doctrine sur laquelle il les interroge, mais ce
sont eux au contraire qui l’interrogent sur sa propre doctrine. Ils
l’interrogent du moins sur ce qu’ils croient être sa doctrine. Et même
s’il est vrai que dans l’entretien c’est Socrate qui pose les questions,
ce n’est sur rien d’autre que ce qu’il est censé penser que porte
l’interrogatoire. Pour masquée qu’elle soit, l’inversion des rôles n’en
est pas moins réelle. Semble-t-il ! Car au fond ce n’est pas plus la
doctrine de Socrate qui est examinée ici que ce n’est le cas dans les
autres dialogues. Ce qui est exposé est un mythe où le sens des mots,
souvenir, oubli, naissance, mort, est déterminé de manière à la fois
conventionnelle et cryptée. Ce n’est pourtant pas un dialogue à clé. Mais
Platon y somme son lecteur de savoir ce qu’il dit. En quelque sorte le
rôle socratique y est redoublé : il est tenu d’abord par son
porte-parole qui interroge ouvertement, et ensuite par l’auteur qui
interroge muettement. Son but est de faire souvenir son lecteur de ce qu’il
pense. Que pensé-je moi, lecteur, de ce propos selon lequel les esprits
disposent de l’intelligence avant d’être capables de sensation ? Je
ne suis pas sommé de dire à ce sujet un sentiment subjectif. Tout comme
les personnages du dialogue je suis fermement invité à chercher sur quoi
la raison peut produire un accord. Or il faut pour cela supposer que je
dispose de l’intelligence avant d’être capable de sensation. L’exercice de
la maïeutique, tout autant à l’égard du lecteur qu’à l’égard de
l’interlocuteur, suppose en lui des idées élevées au-dessus des
circonstances empiriques. A l’ordre du jour de Phédon il y a la
question : y a-t-il dans l’esprit de chacun des idées élevées
au-dessus des circonstances empiriques ? S’il apparaît que les
sensations impliquent des idées auxquelles elles sont rapportées, alors
seront fondés à la fois la prétendue doctrine de Socrate, sa pratique
maïeutique et la pratique de Platon écrivant le présent dialogue. Dans le
cas contraire évidemment tout cela serait ruiné. Encore faut-il ne pas se
méprendre sur la prétendue doctrine de Socrate. Or elle est fort à propos résumée à la fin de l’exposé
par le philosophe lui-même et par son interlocuteur. Les âmes sont
antérieures à la naissance dans l’exacte mesure où la sensation implique
l’existence des idées. J’attire en particulier l’attention sur le propos
de Simmias. Le répondant de l’accoucheur, l’accouché, exprime toujours les
bases de l’accord entre les interlocuteurs. Il définit ce sur quoi la
raison peut se fonder. Or ici il prend la peine d’aller au-delà du simple
" oui, certes, assurément, tu as raison Socrate, etc. ", à
travers lesquels dans les pages qui précèdent et toujours dans le dialogue
platonicien se formule l’accord. Pour une fois il reprend avec exactitude
ce qui vient d’être acquis. L’exceptionalité de cette intervention, à elle
seule, mérite l’attention du lecteur. Il ne va pas être déçu ! Car
son fond la justifie largement. Ce qui a été acquis par la discussion,
disent l’un et l’autre discuteurs, c’est une égale nécessité (isè anagkè)
d’admettre l’existence
des idées, et celle de l’âme antérieurement à la naissance. Si ce propos à
un sens, c’est d’établir que le seul et unique sens de l’affirmation de
l’existence de l’âme antérieurement à la naissance est la reconnaissance
de la réalité en soi de l’Egal avant toute égalité dans les choses, du
Beau ou du Bon avant toute beauté ou bonté dans les choses. C’est une
invitation fermement répétée à évacuer de la doctrine de la renaissance de
l’âme tout le fatras affectif, qu’on est ordinairement tenté d’y mettre
pour une raison mythologique, théologique ou philosophiquement idéaliste.
L’âme (psukhè) dont il
est question dans cette page et dans tout le dialogue ne consiste
nullement dans une espèce d’ombre de la vie d’où seul serait extrait le
corps et dans laquelle subsisteraient qualités intellectuelles et
affections particulières d’un être particulier. Il ne peut s’agir que du
principe de la pensée, de l’intelligence elle-même, qui par son action
ordonne et interprète les sensations, lesquelles ont évidemment besoin du
corps. Ce serait en latin animus plutôt qu’anima. On objectera peut-être
que Platon n’écrit pas ici "noèsis" ni "fronèsis". Il est vrai. Pourtant la seule chose
que Socrate en 76c reconnaisse à l’âme de posséder avant la naissance
c’est justement l’intelligence (fronèsis) ! Platon ne laisse donc pas
subsister la moindre équivoque sur sa philosophie. La conclusion qui s’impose dès lors est la
suivante : tout ce passage sur l’"anamnèsis", contrairement à l’apparence que
Platon a voulu en donner et dans laquelle se laissent enfermer les
commentaires classiques, constitue une théorie de la connaissance, dont le
résultat essentiel est d’établir l’irréductibilité de l’intelligence à ses
idées. En effet non seulement c’est l’intelligence qui est seule capable
de mettre de l’ordre dans le divers, le multiple et le contradictoire
empirique, mais alors que les idées qui dans cette tâche constituent ses
outils sont elles mêmes issues de la sensation, celle-ci ne peut pourtant
pas telle quelle être utilisée par elle : elle doit d’abord faire
l’objet de la renaissance de l’intelligence. C’est de cela et de rien
d’autre qu’il est question dans l’exposé des pp 73c-77a. La distinction
que nécessite la philosophie platonicienne entre ce que sont les notions
issues directement de l’expérience et celles qui n’en sont issues que par
la médiation de l’activité de l’esprit peut être exprimée, du moins je le
propose, dans l’alternative empirique / surempirique. Le premier terme
exprime bien entendu le statut de l’idée telle qu’elle est imprimée dans
l’esprit par la sensation, fût-ce au terme d’un processus d’abstraction,
par lequel elle est généralisée. Le second se rapporte au contraire au
nouveau statut qui lui est conféré par un processus dans l’analyse duquel
ne s’aventure ni Platon, ni personne, et par lequel elle devient la forme
qui interprète la sensation. Cette forme ou outil est capable de produire
des énoncés vrais, c’est à dire universels et nécessaires. Mais elle n’est
en elle-même ni une connaissance, ni encore moins une vérité. C’est
pourquoi est inopportun le commentaire de Leibniz, dans le
Discours de métaphysique : " …ce qui fait voir que notre
âme sait tout cela virtuellement et n’a besoin que d’animadversion pour
connaître les vérités, et par conséquent qu’elle a au moins ses idées dont
ces vérités dépendent. On peut même dire qu’elle possède déjà ces vérités,
quand on les prend pour les rapports des idées " (§ XXVI, in fine).
La différence entre l’innéisme et la doctrine platonicienne de la
renaissance tient en ceci que le premier imagine que le dieu créateur
dispose en l’âme de ses créatures des vérités premières, tandis que la
seconde ne développe son mythe qu’afin de rendre compte de la complexité
du rapport entre l’intelligence et l’expérience : cette dernière bien
qu’elle soit la source des idées est cependant entièrement dépassée par
elles. La pratique de Freud constituerait éventuellement pour le
commentaire de Phédon un meilleur instrument que la doctrine
innéiste. Si on néglige le fait qu’elle ne vise qu’à la connaissance de
soi-même, l’anamnèse, en tant qu’elle est un processus non spontané, mais
dirigé, de retour de l’oublié à la conscience, en tant qu’elle écarte les
écrans qui masquent le centre essentiel du souvenir et permet, et même
produit le retour de celui-ci, peut constituer une image du processus que
Platon repère à l’œuvre dans la connaissance. Leçon VI (Phédon 80e-84c) La doctrine de la renaissance a une portée éthique. A
travers la fable particulièrement hilarante de la métempsychose c’est ce
qui est mis en lumière dans ce passage (et plus spécialement en 81d-82b).
Après la mort, c’est à dire après qu’elles aient été détachées du corps
auquel elles ont été jointes, les âmes retrouvent un autre corps. Il
serait plus exact d’ailleurs de dire une autre vie, car aussi bien que des
autres il est question ici des âmes philosophiques, lesquelles ne sont pas
à proprement parler réincarnées, puisqu’elles ne retrouvent aucun corps,
mais deviennent divines. Les autres effectivement sont réincarnées, et
elles sont en outre placées en tel corps qui convient à la vie qu’elles
ont menée : elles chutent dans le corps qu’elles méritent. Comme on a
déjà vu sous la vertu l’intelligence, on voit maintenant sur la conduite
les conséquences de la vie philosophique, celle qui ne cesse d’élaborer
des idées en lieu et place des notions empiriques. Elle est propre à
élever celui qui la mène vers un sort bien meilleur que celui du
commun : un sort semblable à celui des dieux, proprement divin. Le
lien de la vertu et du bonheur est ici mis en lumière, quoique plus
discrètement qu’il ne le sera par le mythe final. Symétriquement est
établie une relation entre le vice et le malheur. Il faut donc encore
penser que derrière ces rapports, c’est la notion d’une justice immanente
qui est mise en place : dans sa vie même, et non ailleurs, chacun
reçoit exactement ce qu’il mérite. Le philosophe, c’est à dire celui qui
pratique la vertu, à commencer par la vertu d’intelligence, y trouve le
bonheur, tandis que l’homme vicieux est la cause de son propre malheur. Si
l’on considère sa réciproque, et spécialement que celui qui est dans le
malheur l’a bien mérité, la leçon peut paraître dure. En effet on ne peut
la comprendre qu’en dépassant quelques apparences concernant le couple
antagonique du vice et de la vertu et le couple du malheur et du bonheur.
Il faudra retrouver à la fin du dialogue le sens de chacune de ces quatre
notions. Afin de bien se convaincre en premier lieu que le propos
est délibérément mythologique, et afin en second lieu de le décrypter
convenablement, il est bon de commencer par étudier le sort des méchants
(fauloi). Socrate
évoque d’abord des contes à dormir debout : les âmes des méchants,
parce qu’elles ont peur de la mort, ne se résignent pas à être tout à fait
mortes et au lieu de rejoindre l’Hadès par la voie la plus courte
s’attardent indignement dans ce monde. Elles y traînent encore un pied,
tandis que l’autre est irrémédiablement dans la tombe ! Cette
situation est celle qu’un peu partout parmi les peuples on reconnaît aux
spectres. Personne n’en a vu, mais tout le monde connaît quelqu’un qui en
a vu ! Des Achéens aux cheveux épais, comme dit Homère, jusqu’aux
barbares, on aime à se raconter des histoires à faire dresser les cheveux
sur la tête. Le fond en est que les morts à qui n’ont pas été rendus les
honneurs funèbres, et particulièrement ceux à qui n’a pas été donnée une
sépulture, rôdent autour des vivants et les importunent, les agressent
jusqu’à ce qu’ils obtiennent satisfaction. Ceux qui ont eu une sépulture,
mais qui ont souffert d’une quelconque autre injustice, ne sont à redouter
que dans les environs des cimetières, mais les autres sont dangereux
partout. Les dépouilles de ceux qui ne peuvent franchir l’Achéron dans la
barque de Charon reviennent demander justice aux vivants qui les ont
offensés. Telle est la raison pour laquelle Antigone tient à ensevelir son
frère le traître aussi bien que son frère le héros. C’est encore
l’histoire du "fliegende
Hollaender", qui pour passer un cap dans une tempête
épouvantable avait accepté de ne pas mourir et qui revient, mort vivant,
tous les sept ans chez les vivants. Avec de telles histoires on peut
animer les longues soirées d’hiver, on peut écrire une tragédie et même un
opéra. Déjà chez Sophocle ou Wagner elles deviennent une image au sens de
laquelle le spectateur est appelé à réfléchir. Il serait d’autant plus
ridicule d’attribuer à Platon une intention autre que métaphorique. Dans
cette intention il détourne la fable de son sens traditionnel vers un
autre conforme à sa philosophie. C’est un retournement, qui est hautement
significatif de la philosophie platonicienne : ce n’est pas des
autres qu’on a le malheur à redouter, mais de soi-même. Ce n’est plus pour
réclamer contre l’injustice des vivants qu’erre l’âme aux alentours des
cimetières, mais c’est pour subir le châtiment de sa propre méchanceté. La
mort l’a saisie alors qu’elle était impure ; elle ne peut atteindre
le repos dans l’Hadès. Mais la première et la seule raison pour laquelle
elle ne le peut, c’est qu’elle ne le veut pas ! Trop attachée au
corps elle est incapable de s’éloigner de sa dépouille mortelle ;
trop attachée au visible, elle devient elle-même à moitié visible. On voit
bien le jeu de Platon sur un matériel mythologique qui lui est antérieur.
Il ne le balaye pas d’un rationaliste revers de manche, il l’investit et
lui confère un sens nouveau. Cependant l’errance du feu follet autour de la tombe
n’est pas le terme des malheurs du méchant. Son âme, ensorcelée, ne tient
pour vrai que ce qui a figure de corps. Elle ne sait pas qu’il y a une
réalité intelligible au-delà des apparences visibles. Sa principale
faiblesse est de l’ordre de la sottise. La première vertu qui fait défaut
au méchant est l’intelligence. C’est d’ailleurs ce que reconnaît la
sagesse populaire en déclarant de certaines personnes qu’elles sont aussi
sottes que méchantes. Elles sont méchantes parce qu’elles sont sottes.
L’âme méchante est alourdie de corporéité et retourne à un corps. Elle
pleure tant et si bien le corps défunt qu’elle en obtient un autre. Elle
passe dans un autre corps. Mais elle ne fait pas que revivre : elle
retrouve un corps assorti à ses manières d’être. La fable platonicienne
n’est pas seulement un réemploi de la fable de la réincarnation. Platon
invente pour le plaisir du lecteur la réincarnation au mérite ! Les
Grecs certainement connaissaient l’avancement au mérite bien mieux que
l’avancement à l’ancienneté. La mort est un avancement : idée drôle
en elle-même. Après avoir passé un à un les grades de la carrière
militaire ou de la carrière administrative, il reste à franchir le dernier
grade : l’excellence du vivant est le mort. Mais ce n’est pas
seulement pour rire une minute que le philosophe énonce cette proposition,
ou du moins la suggère. C’est une idée qui a un sens, et comment ! Le
sort de l’âme est relatif à la vie qu’elle mène. Réciproquement la vie que
mène une âme est déterminante dans le sort qui est le sien. Or non
seulement il y a de l’avancement pour celles qui pratiquent la vertu, mais
réciproquement il y a une dégradation pour celles qui s’abîment dans le
vice. Le corps dans lequel s’incarne l’âme sanctionne la vie qu’elle a
menée. Il en est l’indice visible. Sans développer son image autant que
dans d’autres textes, sans lui faire dire ici rien de désobligeant pour
les femmes, comme dans Timée (fin, 90e-92c), et dans une version
radicalement différente de celle, résolument anthropomorphe, de
Phèdre (348ce) Platon énonce néanmoins quelques exemples de la
réincarnation au mérite. A supposer que l’âne mérite la réputation qui lui
est faite, il est le symbole de l’intempérance : intempérant dans la
nourriture, dans la boisson et dans l’acte de la reproduction. Cette
réputation dure jusqu’aujourd’hui, puisque l’âne est le paillard par
excellence. C’est donc tout logiquement en ânes que se réincarnent les
gloutons, les ivrognes et les baiseurs impénitents. C’est à dire qu’ils
sont des ânes. S’il fallait prendre l’image au pied de la lettre, il
faudrait reconnaître en chacun des ânes d’aujourd’hui la réincarnation
d’un homme qui aurait antérieurement versé dans les excès de table, de
comptoir ou de plumard. Si l’on se donne la très légère peine de
comprendre ce que cela veut dire, on saisit que les impénitents mènent dès
aujourd’hui une vie d’âne et trouvent à leur vie le seul bonheur qu’à la
sienne peut trouver un âne. La félicité proprement humaine leur échappe.
Une autre catégorie, marquée par un autre vice, est celle des injustes et
particulièrement de ceux qui s’accaparent le bien d’autrui. A supposer que
les animaux dits prédateurs méritent la réputation qui leur est faite, que
le loup, ou l’aigle qui s’emparent de l’agneau mal gardé par le berger et
son chien, soient de méchants animaux, ils deviennent le symbole de
l’injustice. C’est donc tout naturellement en loups et en rapaces que
doivent se réincarner les méchants hommes qui volent et pillent leurs
semblables. Ici à nouveau, à défaut de reconnaître en chacun de ces loups
et aigles nos semblables réincarnés, il faut comprendre que les injustes
mènent non pas une vie d’homme mais une vie de prédateur et y trouvent le
seul bonheur qu’un prédateur peut trouver à la sienne. Ils ne connaissent
pas le bonheur propre à l’homme. Dans leur cas comme dans celui des
précédents la pratique qui est la leur les abaisse au-dessous de la
perfection humaine et donc au-dessous du bonheur humain. Il n’y a pas
d’autre bonheur pour l’homme que dans la perfection de la forme humaine,
idée qui sera reprise par Aristote. Il leur manque aux uns la tempérance,
aux autres la justice, aux uns et aux autres l’intelligence. Est-ce à dire
que tous les sots sont condamnés au malheur de l’âne ou du loup ? Il
y a fort heureusement moins de malheureux qu’il n’y a de sots. Car toutes
sortes de gens, les braves gens, tout en étant privés de l’intelligence
qui fait choisir la vertu en toute connaissance de cause, se refusent
néanmoins à l’intempérance et à l’injustice. Ils mènent une vie qui, à
défaut d’atteindre à la perfection proprement humaine, se montre pourtant
sociale (dèmotikè) et civique (politikè).
Les espèces animales qui peuvent être symboliques de ces vertus sont
toutes trouvées, il n’est besoin de faire aucun effort d’imagination pour
y songer, ce sont les abeilles et les fourmis qui passent chez nous pour
sociales et civiques elles aussi. Ce qui les garde dans la vertu c’est
autre chose que l’intelligence (nous) ou la philosophie ; ils sont donc
au-dessous de l’homme. Toutefois le philosophe ne veut manifester aucun
mépris à leur égard et c’est la raison pour laquelle il leur reconnaît une
réincarnation en … hommes, ou braves gens. Mais ils ne sont hommes qu’à la
manière dont les abeilles et les fourmis sont humaines ; ils le sont
dans la mesure où rien dans leur pratique ne s’oppose à la vie en
communauté. Leur bonheur ne saurait être le bonheur suprêmement humain. Si les uns descendent au-dessous de l’homme, d’autres
s’élèvent au contraire au-dessus de lui. Si ceux qui pratiquent la vertu
sans intelligence sont déjà des hommes, il faut bien que ceux qui la
pratiquent avec intelligence soient plus que des hommes. Pour le sort
réservé au philosophe (80e-81a, 82bc et 84ab) il ne s’agit de rien de
moins que de la compagnie des dieux. Il faut même exprimer cette idée avec
davantage de vigueur : le philosophe (filosofos) constitue une espèce divine en tant
qu’il est ami du savoir (filomathos) (82c). C’est une idée constante dans
les textes platoniciens que le philosophe est dieu ou quasi divin. Dans
Théétète par exemple " l’évasion, c’est de s’assimiler à Dieu
dans la mesure du possible ", déclare Socrate (176b). C’est dire s’il
faut, en même temps qu’on comprend bien la nature métaphorique du propos,
en déterminer le sens et la portée avec attention. Il ne s’agit pas d’une
vague image par laquelle de façon pompeuse serait exaltée par lui-même la
supériorité du philosophe sur tous les autres hommes, icône sacrée à ses
seuls yeux, comme l’âne portant des reliques dont parle La Fontaine
(Fables, V, 14). La notion de dieu dans ce contexte précis ne
renvoie à rien de plus, mais non plus rien de moins, que la notion de
celui qui dispose du savoir, ou en tout cas qui se préoccupe de savoir,
qui aime à accroître ses connaissances. Il n’est nullement question ici de
création, ni de jugement, ni de toute puissance, etc. Il ne faut pas
projeter sur le dieu platonicien les attributs métaphysiques ou moraux que
les théologiens accordent à leur chimère. Ce n’est pas d’une chimère qu’il
s’agit, mais d’un idéal, dont cherche sans relâche à s’approcher celui qui
n’est pas exactement "sofos", mais qui est au moins "filosofos". Il s’en approche
dans une purification, qui n’est pourtant ni mortification, ni macération, qui
n’exige aucun jeûne ni aucun coup frappé sur la poitrine, qui n’est donc
pas une ascèse, mais qui implique bien pourtant un refus du corps pris en
un certain sens. Cependant il est facile de ne pas se tromper à son sujet,
puisque la seule discipline du corps qui soit nécessaire est celle qui
rend possible le dépassement des apparences. C’est d’elle qu’il est
question lorsque l’auteur écrit que le philosophe est celui qui
n’entretient aucun commerce volontaire avec le corps (80e). Il ne dit pas
qu’il ne doive avoir avec son corps absolument aucun commerce. Il écrit
même qu’il ne se tient à l’écart de ce qui lui est relatif que pour autant
qu’il en ait le pouvoir (83b). La discipline qui est un exercice de la
mort constitue une purification de l’âme (katharsis) dans l’exacte mesure où elle exclut
le commerce qui dépasse la nécessité, celui qui va au-delà des soins que
chacun doit accorder à son corps afin de le maîtriser. En d’autres termes
l’exercice de la mort n’est rien d’autre que ce que Platon appelle
ailleurs la gymnastique et la médecine. Un passage de Gorgias
(464b-465c) établit clairement ce que peut être le commerce légitime de
l’âme avec le corps et ce que peut être au contraire un rapport
condamnable. Il y a des soins préventifs qu’il faut accorder au corps, et
c’est l’objet de la gymnastique, et il y a aussi des soins curatifs, qui
sont l’objet de la médecine. Leur but est la santé. Au contraire le
maquillage et la cuisine ne visent qu’à donner l’apparence de la santé et
sont à ce titre condamnables. C’est cette seule distinction qui est
évoquée lorsque Socrate déclare que l’âme du philosophe se tient à l’écart
de tous les désirs relatifs au corps (ta kata to sôma epithumia) sans exception (82c). Cette
dernière expression pourrait faire illusion. Mais le philosophe précise ce
qu’il a en vue : il s’agit de la richesse, des honneurs et
d’absolument rien d’autre. Il faut remarquer que rien n’est dit ici des
rapports nécessaires au corps, qu’il n’y a pas un mot pour écarter la
nourriture dans les limites de la santé, la boisson dans les limites de la
santé, ni la copulation sous les mêmes conditions. Ces actes ne sont pas
des désirs relatifs au corps, ce sont des besoins du corps et leur
satisfaction est absolument légitime. Ce qui ne l’est pas c’est d’aller
au-delà de leur satisfaction en tant que besoins et de faire de ces
fonctions non plus un moyen mais un but. L’orgie fait assurément partie,
comme le goût des richesses et des honneurs, de ce que le philosophe doit
rejeter. Ces choses constituent les unes comme les autres des plaisirs
illusoires. Mais en deçà de ces excès il y a avec le corps un commerce qui
relève de la nécessité (anagkè, 83a). La mort à laquelle s’exerce le philosophe
ce n’est pas l’état qui consiste à ne plus manger, à ne plus boire, à ne plus faire
l’amour, ce n’est même pas l’état qui consiste à ne plus avoir d’yeux,
ni d’oreilles, ni aucun sens, c’est seulement celui qui consiste à ne plus
faire de ce qui est relatif au corps la loi de l’âme. La métaphore du clou désigne expressément l’objet de
l’exercice de la mort (meletè thanatou, 81a). Le plaisir et la peine clouent l’âme au
corps et font de ce que dit le corps le critère du vrai (tauta alètè einai aper an kai to sôma fè, 83d).
S’exercer à mourir n’est rien d’autre que soustraire les
jugements de l’âme à l’influence qu’exercent sur elle les plaisirs et les
peines, tels qu’ils ont été définis ci-dessus. Car ce n’est pas le fait de
manger, de boire et de baiser qui fausse le jugement. Quels jugements
droits auraient pu avoir chance d’être formés une seule fois si tel était
le cas ? A quel mort vivant, à quelle ombre dégagée des besoins
naturels à son corps d’homme, l’humanité est-elle redevable d’un seul
jugement droit ? C’est pour la seule raison que le plaisir et la
peine clouent l’âme au sensible qu’une purification est nécessaire à la
philosophie. C’est dans la mesure où l’âme doit se délivrer des illusions
des yeux, des oreilles et des sens qu’elle doit s’exercer à mourir.
Autrement dit l’adversaire contre lequel est tourné ce passage n’est autre
que l’empirisme, et le remède contre l’empirisme ne peut pas être la mort
au sens vulgaire du terme, ce ne peut pas être non plus la séparation de
l’âme d’avec le corps, prise au pied de la lettre. C’est un exercice
intellectuel consistant en la critique des informations provenant des
sens. Celles-ci ne sont que des apparences. Celui qui se livre aux
plaisirs des orgies, qui est soumis au goût des honneurs et des richesses,
qui dans sa pratique quotidienne est soumis aux apparences est évidemment
mal préparé à les critiquer. C’est la raison pour laquelle le philosophe
est celui qui dans sa vie quotidienne fait preuve de courage (andreia) et de tempérance
(kosmia). Le courage et la tempérance sont des vertus subordonnées, secondes. Le mal suprême en
effet c’est la croyance que l’objet du plaisir, le sensible, est vrai
(83c). Le mal suprême (o pantôn megiston
te kakôn kai eskaton) ce n’est nullement la lâcheté ni
l’intempérance, c’est une opinion. C’est pourquoi la vertu suprême, celle
à laquelle sont subordonnées les autres, ne peut être rien de moins que
l’intelligence. La théorie platonicienne de la renaissance a une portée
éthique en ce sens qu’elle désigne l’intelligence comme la première des
vertus, ou en ce sens que ce qui est premier dans la vie de l’homme, ce
qui fait de lui autre chose qu’un animal et qui est l’intelligence, a une
portée éthique du même coup qu’intellectuelle. Seul un esprit qui sait
pourquoi il faut refuser l’injustice est un esprit moral ; il n’est
pas juste et tempérant seulement par habitude. C’est pourquoi seul il
renaît en être divin. Cela fait apercevoir que l’éthique n’est pas d’un
ordre autre que celui de la vie de l’esprit, autrement dit autre que
l’ordre de la connaissance. Il n’y a d’éthique que dans le choix fait par
l’esprit de s’élever au-dessus des apparences et de saisir les choses dans
leur réalité. C’est de ce choix que découlent à la fois l’intelligibilité
du monde et les vertus de courage, de tempérance et de justice. Choisir
l’intelligibilité du monde et choisir la vertu, c’est effectivement la
même chose. Car le vice est obligé de construire tout un discours qui
l’autorise, qui lui donne l’apparence de la vertu. Ce faisant il renonce à
l’intelligibilité du monde. C’est ce que montrent les âpres discussions
engagées par Socrate avec Calliclès (Gorgias) ou avec Adimante et
Glaucon (République). Mais c’est effectivement un choix que de préférer
l’intelligence et les autres vertus. Et c’est d’ailleurs la seule raison
pour laquelle il y a un mérite à le faire. Pourquoi louer l’homme
vertueux, si ce n’est pour le choix qu’il a fait ? Le philosophe
n’est nullement philosophe de naissance. Il ne l’est pas non plus du fait
d’un déterminisme ni d’un hasard. Comme les autres l’âme philosophique a
commencé par être enfermée dans un corps. Le philosophe n’est nullement un
être hors de l’humanité ; sa condition est la même que celle des
autres hommes. Mais si son sort est différent c’est uniquement du fait de
l’exercice de l’intelligence. Il a d’abord aperçu une chose que ne voient
pas ceux qui ne pratiquent pas l’exercice de l’intelligence. L’âme
emprisonnée dans les apparences et les illusions ne peut pas voir ce que
sont en réalité les choses. Or cet emprisonnement n’est nullement le fait
d’un destin, ni d’un arrêt des dieux. L’âme philosophique a compris que
c’est elle qui se construisait le mur l’empêchant de voir ! C’est
parce qu’elle restait clouée au corps par les plaisirs et les douleurs
qu’elle était incapable de s’élever aux réalités. Mais plus que sa
culpabilité, c’est sa responsabilité qu’il faut ici mettre en
évidence : si son emprisonnement n’est que de son fait, sa libération
elle aussi ne sera que de son fait. Il n’est besoin d’aucune intervention
supérieure pour émanciper un esprit et le faire accéder à la connaissance.
Le philosophe n’est pas l’élu des dieux, il se fait dieu lui-même. Il n’y
a pas plus de dieux au-dessus des hommes qu’il n’y a d’au-delà de la
mort ; il y a seulement un acte de l’intelligence, qui dans cette
seule et unique vie fait de l’homme un dieu. Tout au plus y a-t-il une
rencontre qui sollicite l’esprit d’abord engourdi, engoncé dans un corps,
de s’affranchir du goût des choses relatives au corps : honneurs,
richesses. Ainsi voit-on dans l’allégorie de la Caverne
(République, Livre VII) le prisonnier délivré par une main amie.
Ainsi sans doute Platon lui-même, d’abord désireux des honneurs et des
richesses, très capable d’y accéder, en fut détourné par la rencontre de
Socrate. A son tour en rédigeant et en publiant ses dialogues et entre
autres celui-ci, joue-t-il le même rôle auprès de ses lecteurs. Il cherche
à le détourner de ce qui change, autrement dit du visible, pour l’orienter
vers ce qui est en soi, autrement dit l’intelligible. La connaissance ne
s’édifie qu’en abandonnant les données empiriques pour l’essence des
choses. Telle est la raison pour laquelle Socrate dans nombre de
dialogues, construits différemment de celui-ci, interroge son
interlocuteur sur la nature du beau (Hippias), de la piété
(Euthyphron), de la science (Théétète), de la rhétorique
(Gorgias), etc. et le détourne, ou tente de le détourner, des
exemples donnés par le sensible afin d’obtenir de lui une définition
rationnelle. Hippias déclare d’abord que le beau c’est une belle jeune
fille, Euthyphron que la piété c’est de traîner l’impie devant les
tribunaux, Théétète que la science c’est tout ce qu’il apprend de son
maître Théodore, Gorgias que la rhétorique c’est le plus beau de tous les
arts. Autant de définitions creuses, et pour la plupart tautologiques. La
connaissance exige de les dépasser pour se situer au niveau de
l’intelligible. En faut-il davantage pour déclarer que le philosophe va
vers ce qui lui ressemble (to omoion) ? A-t-on besoin d’imaginer que ce voyage
se fait au-delà de la mort, alors qu’il définit très clairement l’exercice
de l’intelligence ? L’intelligence se tourne vers l’intelligible et
rien ne lui est davantage identique que celui-ci. Aussi lorsque dans ce
dialogue Socrate affirme que se tournant vers ce qui lui est semblable l’âme du philosophe
entre dans la compagnie des dieux (meta theôn, 81a), ce n’est pour
aucune autre raison que parce que le divin a été identifié à l’invisible,
c’est à dire à l’intelligible. L’invisible n’est pas tel pour échapper à
l’intelligence, comme c’est le cas dans les théologies (cf. Maïmonide,
Descartes, Kant et autres), mais tout au contraire pour en être l’objet.
C’est en accédant à l’intelligible que l’homme de ce fait même accède au
bonheur (eudaimon). Certes le texte (81a) pourrait laisser penser à une définition stoïcienne
qui ferait du bonheur l’ataraxie : ni divagation, ni déraison, ni
peurs, ni sauvages amours (toutes ne sont pas sauvages). Mais le
bonheur ne saurait être convenablement défini par l’absence, fût-elle
celle des maux de l’humaine condition. Il est le produit d’une activité et
en l’occurrence il ne s’agit que de l’activité de l’intelligence. Celle-ci
étant la première des vertus et commandant les autres, on peut affirmer
que dans la philosophie platonicienne le bonheur n’est nulle part ailleurs
que dans la pratique de la vertu. C’est là l’unique raison pour laquelle
l’âme n’a pas à craindre de la mort de n’être plus rien nulle part. Il n’y
a rien à craindre de la mort, non parce qu’il y aurait un au-delà où les
bonnes âmes seraient récompensées, mais parce que ce n’est pas dans
l’au-delà mais dans cette seule et unique existence qu’est le bonheur et,
inversement aussi, le malheur. Sous le rapport du bonheur et du malheur
c’est la seule vie ici-bas qui importe. Il ne faut donc pas s’attendre à
ce que le philosophe défasse ce que fait la philosophie : Pénélope à
l’envers, infidèle à sa loi. La pratique de Freud permettra pour sa part
le retour du souvenir en détissant le jour ce que la nuit a tissé… La philosophie de Phédon énonce une tout autre
doctrine que celle des philosophies serves, qui placent le bonheur
ailleurs que dans la pratique de la vertu, machine dont la seule fin est
de donner besoin d’un dieu pour fournir le bonheur à l’homme vertueux.
Platon, comme plus tard Spinoza, sont des hommes libres. Autant le second
sera calomnié et persécuté, autant la pensée du premier est altérée,
corrompue et trahie pour la faire entrer dans le cadre théologique auquel
elle est étrangère et rebelle. Il faut relever premièrement que ce passage
concernant la métempsychose ne peut en aucun cas être tenu pour autre
chose qu’une fable. Comment pourrait-on l’attribuer à Platon autrement
qu’avec une valeur métaphorique ? Mais deuxièmement il faut constater
aussi qu’il n’est signalé dans son contexte par aucune marque
particulière ; que Socrate à aucun moment et d’aucune manière ne
distingue le rapport que sa pensée entretient avec lui de celui qu’elle
entretient avec les propos qui le précèdent ou qui le suivent. Ils sont
donc à prendre au même titre que lui, c’est à dire que tout Phédon,
comme je l’ai déjà indiqué, est à tenir pour un mythe. Leçon VII (Phédon 89c-91c) La discussion va reprendre après une pause et Socrate a
momentanément pour interlocuteur celui qui donne son nom au dialogue. Il
est apparemment question entre eux d’un travers ou d’un vice de l’esprit,
que par comparaison à la misanthropie le philosophe nomme la misologie.
Cependant ce qui est ici analysé comme quelque chose de pire qu’une erreur
est pourtant connu autrement : ce qui qu’est désigné n’est autre que
l’empirisme. Celui-ci au-delà de la doctrine philosophique, pour laquelle
il se donne, n’est en effet rien de moins qu’une faute contre
l’intelligence. Il consiste dans une faiblesse de l’argumentation, pour ne
pas dire dans son inexistence. Il conduit au scepticisme d’abord, puis de
celui-ci à la manipulation sophistique, dont le but est politicien. Il
n’est pas seulement vrai que ce passage entremêle des considérations
éthiques à celles qui sont relatives à la connaissance, mais aussi que
leur enjeu est particulièrement lourd. Le point de départ de cet entretien dans l’entretien est
l’interpellation du philosophe à celui qui rapporte le dialogue. Simmias
et Cébès opposent d’autres discours au discours de Socrate ; ils ne
cessent d’objecter contre la philosophie exposée dans les pages
précédentes. Il va à nouveau falloir leur opposer un discours. Est-ce
qu’on ne risque pas dans ces polémiques de perdre totalement confiance
dans la raison (logos) ? Si une réponse engendre aussitôt une objection, si une
objection engendre aussitôt une réponse, est-ce que le résultat de ces
joutes verbales ne risque pas d’être le scepticisme ? En l’occurrence
le danger serait d’aboutir à l’égard des discours (logos) à une attitude de lassitude
et de dégoût, semblable à celle qu’on peut quelquefois rencontrer à
l’égard des hommes, une misologie analogue à la misanthropie. Les discours
ne peuvent pas être entendus dans le contexte platonicien comme un simple
bavardage. Assurément à Athènes on apprécie l’usage de la parole.
Peut-être y met on quelque excès. C’est toutefois le même mot "logos", par lequel Platon
nomme à la fois les discours, les arguments et la raison. Il y a bien des discours
creux, sans doute, bien des discours trompeurs, mais le discours est le
moyen de la pensée. Platon manifeste à son égard une exigence qui va très
au-delà de la pratique politique de ses contemporains, puisqu’il veut le
situer au niveau de la philosophie. Il mène une chasse impitoyable aux
discours purement rhétoriques. Ce serait donc un tort considérable fait à
la recherche de la vérité que de discréditer les discours en général. De
la même manière c’est un tort considérable qui est fait à l’humanité
lorsqu’on englobe tous les hommes dans la même haine ou le même mépris. La
misanthropie sert d’image pour rendre compte de la chose nommée misologie,
parce que misologie et misanthropie ont la même cause. La même mécanique
mentale produit l’une et l’autre. On va donc examiner dans quelles
conditions apparaît celle qui est bien connue. Il arrive que l’on place en
une certaine personne une naïve confiance et qu’on en retire une cruelle
déception. Ainsi l’Alceste de Molière, parce qu’il n’a pas été suivi de
Célimène dans son désir d’exclusivité, veut-il fuir l’humanité
entière : " Trahi de toutes parts, accablé d’injustices, Je vais
sortir d’un gouffre où triomphent les vices, Et chercher sur la terre un
endroit écarté Où d’être homme d’honneur on ait la liberté " (le
Misanthrope, V, 4, 1803-1806). Comme on le sait ces propos sont
excessifs, parce qu’ils sont mal fondés. Alceste, amoureux de Célimène n’a
pas obtenu d’elle ce qu’il en attendait. Elle refuse de se couper du monde
et de ses plaisirs pour se reclure auprès de lui. Sans entrer dans la
question de savoir si l’attitude de la jeune femme est aussi excessive que
celle du misanthrope, il faut au moins observer que celui-ci se fonde sur
son seul refus pour juger qu’il n’a plus rien à espérer des femmes ni des
hommes et s’enfermer lui-même dans son destin encore mieux qu’entre les
quatre murs d’un couvent. On pourrait dire que ce comportement pèche
d’abord par sa prétention de tirer une conclusion générale à partir d’un
seul exemple ou d’un petit nombre seulement. Son principe consiste à
universaliser l’exception. Il est en cela analogue à celui du racisme.
Mais ce ne serait pas encore une analyse suffisante. Car quand bien même
la misanthropie comme le racisme pourraient multiplier les exemples et en
montrer de si nombreux qu’il faudrait conclure que c’est bien telle race
ou même l’humanité toute entière qui est menteuse ou voleuse ou etc., il
n’en demeurerait pas moins que le rejet ou la condamnation d’une race ou
de l’humanité toute entière ne saurait échapper au ridicule en même temps
qu’au crime. Ce qui s’exprime à travers ce comportement c’est en effet la
ridicule prétention ethnocentrique de constituer l’élite de l’humanité,
voire d’être à soi seul le critère, l’étalon auquel doit être rapportée
l’humanité entière. Il faut savoir user des hommes. Cela ne signifie pas
qu’il faille les tenir pour des moyens, les instrumentaliser en vue de ses
propres fins. Il faut savoir mener ses relations humaines et cela n’est
pas facile, cela exige une connaissance des hommes et quelque savoir
faire. S’il était vrai qu’est aussi pervers que déloyal celui qu’on a
d’abord jugé franc, sain et loyal, il faudrait peut-être admettre qu’on
aurait été abominablement trompé. Mais si de tous ses plus intimes et
meilleurs amis on s’estime trompé, cela pose un autre problème, dans
lequel ce ne sont plus eux qui sont en cause, mais soi-même. L’Alceste du
Misanthrope ne sait pas user des hommes. Il manque totalement de
mesure dans ses relations avec eux ; il ne se représente pas qu’ils
ont tous des intérêts et des motivations divers, voire contradictoires, et
il exige d’eux des attitudes tranchées, alors qu’ils ne peuvent
qu’hésiter, alterner, tenter de concilier des choix opposés. C’est
pourquoi lui et ses semblables, après avoir cru leurs proches tout bons,
les jugent tout mauvais. Beaucoup de gens passent leur vie à brûler
ensuite ce qu’ils ont d’abord adoré, sans se rendre compte que c’est
eux-mêmes qui sont en cause. Les hommes ne sont ni si bons qu’ils les ont
crus pour commencer, ni si mauvais qu’ils les croient dans un second
temps. Ce jugement qui varie du tout au tout est proprement pathologique.
Le plus grand nombre des hommes n’est ni tout à fait bon ni tout à fait
méchant, il est dans l’entredeux. La raison pour laquelle aucun n’excelle
dans la méchanceté est en première analyse qu’ils ne sont méchants
qu’occasionnellement et non par principe. Ils ne mettent
qu’exceptionnellement la main sur l’anneau de Gygès et il est par suite
rare qu’ils s’autorisent une méchanceté. Même les héros sadiens ne
s’accordent la jouissance du viol ou du meurtre que pour autant qu’ils
soient sûrs de l’impunité. Les pires tortionnaires des camps nazis
d’extermination massive, dès qu’ils ne sont plus assurés de la protection
du régime hitlérien, disparaissent et vont mener dans un quelconque pays
d’Amérique latine une vie de quelconque fonctionnaire, éventuellement
stipendié par la CIA pour la renseigner. On en a même retrouvé un dans le
midi de la France à l’abri de la clôture d’un monastère. C’est dire la
médiocrité de sa persévérance dans le mal. Si dans un monde à l’envers,
comme le suppose plaisamment Platon, ce n’était plus la vertu qui était
primée, mais le crime, il y aurait bien des sessions où le jury du
concours devrait s’abstenir de décerner le prix, faute de candidats
parvenus au niveau requis. Ce n’est pourtant pas la crainte d’être
découverts qui les contraindrait dans ce cas à la modération : la
bague au chaton magique serait alors en permanence entre les mains de
tous. Cependant ce qui leur manquerait ce serait d’avoir les qualités pour
s’élever au-dessus du lot, l’intelligence et le courage. Car tout bien
considéré, ce sont les médiocres qui sont méchants, ceux qui manquent de
l’intelligence nécessaire pour faire le choix de la vertu (cf. leçon III).
Le choix du crime ne peut pas être un choix éclairé. C’est pourquoi
Socrate dit dans Gorgias (en 509e et par ailleurs avec à peu près
les mêmes mots dans la République) que nul n’est méchant
volontairement. Telle est en effet la raison de fond pour laquelle
personne ne serait du premier mérite si le vice était matière à concours.
La même médiocrité est cause qu’il est également difficile de décerner le
prix de vertu : dans ce dernier cas nul n’a assez d’intelligence pour
ne pas succomber quelquefois à la tentation, et dans le premier on peut
dire que nul ne manque assez d’intelligence pour succomber toujours. D’abord parti pour juger des raisonnements ou des
discours, Socrate s’est laissé dévier de son propos pour parler des
hommes. Or reconnaît-il soudain, ce n’est pas sur le point de l’entredeux
que les hommes peuvent servir d’image aux discours. Mais pourquoi alors
s’est-il laissé distraire de son propos, pourquoi ne s’en est-il pas tenu
à ce qui est comparable ? Les discours ne peuvent pas se situer dans
l’entredeux : ou bien ils sont vrais et ils le sont alors tout à
fait, ou bien ils sont trompeurs et ils ne sont alors absolument pas
vrais. On ne peut concevoir de discours médiocrement vrai. De la même
façon que la proposition géométrique selon laquelle la somme des angles du
triangle est égale à deux droits est soit vraie soit fausse, alternative
qui exclut toute tierce solution, l’affirmation platonicienne que nul
n’est méchant volontairement constitue un discours soit absolument vrai
soit absolument faux. Toutefois les discours ne prennent vie que par les
hommes qui les portent. C’est pourquoi le débat entre les discours vrais
et les discours faux a une chance d’aboutir à la victoire des premiers sur
les seconds. Il n’existe pas d’homme suffisamment imperméable au
"logos", à la raison,
pour résister à une démonstration irrésistible. Simmias et Cébès, malgré
leurs objections incessantes, ne sont pas des méchants irréductibles. Même
Calliclès doit avouer que Socrate a raison. Un discours auquel il avait
d’abord cru est incapable de résister au choc de la dialectique
socratique. Parmi les discours comme parmi les hommes, il y en a que l’on
croit d’abord francs, sains et loyaux et qui sont en fait aussi pervers
que déloyaux. Il y en a qui abusent et qui sont faits pour abuser ceux qui
les entendent. Il y a des discours sophistiques, qui sont destinés à
emporter des adhésions qu’ils ne méritent pas. Ils persuadent au lieu de
convaincre. Mais ce n’est pas une raison pour rejeter en bloc tous les
discours. Gorgias expose clairement la lutte de la philosophie
contre la rhétorique, il établit donc la distinction entre deux sortes de
discours et, du même coup, le bien fondé de la confiance accordée à ceux
qui se fondent sur la raison. C’est une confiance qu’ont perdue ceux dont
le temps se passe à raisonner (discourir) pour et contre, ceux qui font du
discours l’objet de leur métier. Les sophistes, c’est à dire les savants,
parviennent au scepticisme. En effet c’est sans discernement qu’ils ont
d’abord mis confiance et défiance dans les discours. Ils se sont livrés à
l’enthousiasme que leur inspirait tel ou tel d’entre eux, puis ils se sont
rendu compte de l’excès et du mal fondé de ce premier mouvement, puis le
même accident leur est arrivé avec beaucoup d’autres jusqu’à les faire
douter de la valeur de tout argument. Comme on le voit bien dans tous les
dialogues, où Platon les met en scène sans s’accorder à lui-même la
facilité de triompher d’une caricature sur mesure, en fait d’argument ils
se contentent de peu. Ils se satisfont d’un artifice rhétorique : au
lieu de procéder à une démonstration il consiste premièrement à donner un
exemple, puis à en appeler sur cet exemple aux témoignages les plus
nombreux et les plus impressionnants. " Le voilà donc ce fameux
raisonnement " s’exclame ironiquement Socrate (Gorgias, 471d).
Ce n’est même pas un raisonnement, il ne vaut rien. Lorsque les
sophistes se sont eux-mêmes entre eux jetés à la tête suffisamment
d’arguments de cette farine, ils sont totalement désabusés et le
scepticisme leur apparaît comme comble de la sagesse. Cependant ce doute
universel se donne pour plus que ce qu’il est. L’image de l’Euripe (90c)
alerte le lecteur. Le mouvement des eaux de ce canal, qui sépare l’île
d’Eubée du continent grec, est connu pour changer de sens plusieurs fois
par jour. L’Euripe peut facilement être l’image d’une instabilité
universelle, ses eaux charriant toute chose alternativement d’un côté puis
de l’autre. Le voyageur qui veut franchir le détroit ne peut se fonder sur
aucune certitude, il ne peut savoir en quel sens il trouvera le courant,
ni même s’il ne changera pas de sens en cours de traversée. Il faut voir
dans cette image une charge contre la doctrine qui assure le plus de
vigueur à la sophistique, c’est à dire la doctrine de Protagoras. A
défaut, dit-elle, de pouvoir s’accrocher à la raison la recherche de la
vérité doit s’ancrer sur la sensation. Théétète montre (156a-157d)
le rapport qui existe entre le relativisme, le mobilisme et l’empirisme.
Si toute chose est mobile, il n’y a rien à chercher en elle au-delà de
l’apparence. Lorsqu’elle m’apparaît douce, elle est douce ;
lorsqu’elle m’apparaît amère, elle est amère. Si le scepticisme est vrai
ce n’est pas parce que l’esprit humain est trop faible pour atteindre
l’essence des choses, c’est parce qu’il n’y a pas d’essence
des choses ! Cette doctrine est bien autre chose que l’amère constatation
de la faiblesse de l’esprit humain. La critique qu’oppose Socrate au
relativisme est aussi celle de la philosophie d’Héraclite, ou du moins
celle d’un héraclitéisme de pacotille. Le philosophe d’Ephèse est en effet
généralement mal compris. Il l’a été tout particulièrement de Parménide,
dont j’ai évoqué le poème dans la deuxième leçon. Dans le même texte
l’Eléate s’en prend à celui qui soutiendrait que " l’être n’est pas
et nécessairement le non-être est ". Or on ne peut évidemment trouver
nulle part aucun idiot qui aurait dit cela. On peut jouer à intervertir le
sens des mots, mais ça n’intéresse pas la philosophie. Parménide devançant
de vingt siècles Don Quichotte part-il en bataille contre les moulins à
vent ? Nullement : on reconnaît dans le propos qu’il vise une
idiote caricature de la pensée d’Héraclite. C’est la même intention qui
tronque le propos bien connu et le ramène à la plate idée selon laquelle
nous ne nous baignerions pas deux fois dans le même fleuve. Mais ce que
dit le philosophe c’est très exactement : " Nous nous baignons
et nous ne nous baignons pas deux fois dans le même fleuve ; nous
sommes et nous ne sommes pas " (Fragment 49a). Autrement dit
ce qui est vrai de l’être, ce n’est ni qu’il est, ni qu’il n’est pas,
affirmation et négation également fausses parce qu’aussi partielles l’une
que l’autre ; mais qu’il est et n’est pas. Bien que Platon soit pour
sa part très capable de comprendre la dialectique héraclitéenne, comme le
montre une page de Théétète (156c-157c), il s’en prend vivement à
elle, sans doute parce qu’elle est au fond incomprise de ceux qui s’en
déclarent partisans, les sophistes qui versent dans le scepticisme. Ce qui
importe, en tout cas dans le présent dialogue, c’est de prononcer une
ferme condamnation de l’empirisme et du relativisme. C’est pourquoi
l’Euripe est réduit à être l’image de l’argument, qui sans changer d’un
iota serait tantôt vrai et tantôt faux. Il est hors de doute en effet que
si l’on devait accepter une telle doctrine, il faudrait renoncer à la
connaissance. Mais Socrate, qui n’y renonce pas, diagnostique que ce ne
sont pas les raisonnements qui errent, mais la tête des relativistes. Ils
projettent sur les raisonnements (sur les discours) de ce dont ils
souffrent eux seuls. L’incompétence, l’inaptitude à atteindre la vérité,
n’appartient pas aux discours, mais aux hommes seuls parce qu’ils ne
mènent pas l’existence digne de l’homme. Il faut opposer deux sortes de
vies ; l’une fait obstacle à la découverte de la vérité, tandis que
l’autre la permet. Ce sont bien deux manières d’être et non deux manières
de raisonner qui sont opposées. C’est à dire qu’entre elles le choix ne
relève pas de la raison, mais de l’éthique. User ou non de la raison, cela
n’est pas l’effet d’un choix de la raison. Il y a une vie saine et une vie
malsaine. La vie saine de la philosophie s’oppose à la vie malsaine de la
sophistique. Aimer la vérité et prendre le dessus sur son interlocuteur,
tels sont les deux objectifs inconciliables que poursuivent les deux
sortes de vies. Socrate, qui va dans un instant boire la ciguë, et ses
auditeurs sont gens qui se conduisent en ayant en vue toutes les
conséquences de leur choix sur leur existence. Les sophistes ne veulent
pas voir plus loin que l’avantage immédiat qu’ils peuvent retirer d’un
discours. Ce qu’ils cherchent ce n’est que d’obtenir le succès qui leur
assure le maximum d’argent. Ceux qui passent leur temps à raisonner pour
et contre sont prêts à plaider n’importe quelle thèse, et demain la thèse
adverse de celle qu’ils soutiennent aujourd’hui, pourvu qu’ils soient pour
cela payés et bien payés. Quelle conviction autre que l’argent pourrait
bien se rencontrer dans la tête de gens qui ne croient en rien, qui sont
désabusés du "logos" ? Il faut donc que par n’importe quel moyen ils vainquent la
thèse qui leur est opposée. Ce sera par le moyen de la persuasion qu’ils
tâcheront d’emporter le jugement de leurs auditeurs. Les artifices de la
rhétorique seront appelés à la rescousse. Ces procédés et ces règles ne
sont que l’expression d’une routine et nullement celle d’un art. Car ce
que les rhéteurs distinguent dans les discours, ce ne sont pas
véritablement des éléments organiques indispensables à ce qui pourrait
constituer une démonstration et emporter la conviction de l’auditeur. Il
s’agit de " préambule, exposition, témoignage, indice, probabilité,
preuve, supplément de preuve, réfutation, supplément de réfutation ",
autant de pratiques qui relèvent de la persuasion (Phèdre
266d-267a). Persuader se fait au moyen de pratiques
sophistiques ; convaincre au contraire est le fait de la philosophie.
Persuader est un objectif d’avocat ou de politicien, celui qu’on poursuit
dans les assemblées, où il s’agit de faire triompher ses intérêts au
mépris de la justice, en faisant flèche de tout bois. Mais Socrate n’a que
faire de ces triomphes à courte vue. Ce n’est pas parce qu’il va mourir
qu’il renonce à ce qui fait, aux yeux de beaucoup, le charme de la vie.
Mais c’est parce que toute sa vie il a eu le souci de ce qui élève la vie
de l’homme au-dessus de celle de l’animal, à savoir en dernière analyse le
souci du bonheur. C’est pour cela que les injustes le condamnent et le
tuent, mais ça ne le fera pas changer d’avis. Il ne cherche pas à
persuader mais à convaincre. Ce qui l’intéresse n’est pas d’être approuvé,
mais c’est le sens de ce dont il parle. Son critère n’est pas l’opinion
d’autrui, mais l’essence des choses. C’est pourquoi dans les disputes son
dernier recours et le seul est de se rapporter à ce qu’il pense lui-même.
Le contre sens à ce sujet serait vite fait : subjectivité pour
subjectivité, il préférerait la sienne, comme chacun de son côté préfère
la sienne ! Mais après la discussion sur le relativisme il est
possible de se dispenser d’une nouvelle réfutation. Ce qu’il veut dire est
évidemment d’un autre ordre. Le sens de ce passage est de n’épargner à
personne d’avoir à se consulter soi-même pour savoir ce qu’il doit penser.
Dois-je croire qu’il est meilleur d’être l’homme juste supplicié plutôt
que l’injuste qui le torture ? Il est clair qu’il y a deux voies
possibles pour répondre à cette question, comme d’ailleurs à toute autre.
La première est de procéder à un sondage d’opinion et de me rallier à la
majorité de ceux qui auront été consultés et qui auront émis un jugement.
En particulier par paresse et par peur d’être seul de mon avis et d’être
ridiculisé, il se peut que je n’ose pas former par moi-même ma propre
pensée et que je me range à celle du plus grand nombre. On reconnaît sans
peine la manière de gouverner dont usent les lâches et les salauds aussi
bien du temps de Platon qu’aujourd’hui. Elle porte un nom : la
démagogie. Ce qu’on vante sous le nom de démocratie n’est ordinairement
que démagogie. C’est la consultation sans la discussion. Je veux dire non
la discussion de gens de bonne compagnie médiatique, comme larrons en
foire tous d’accord, y compris lorsqu’ils se livrent entre eux à des
attaques personnelles, pour abuser le peuple ; mais le débat de fond
sans concession en vue d’examiner les fondements de chacune des solutions
envisageables. Le questionnement inlassable du dialogue platonicien vise à
dissiper les apparences et à faire surgir, autant qu’il est possible,
l’essence de la chose examinée. Il ne demande rien d’autre à
l’interlocuteur du philosophe que de dire s’il est contraint ou non par sa
raison à donner son accord à la proposition exprimée. Tel est le premier
sens de la dialectique platonicienne : le "dialegesthai". En quel autre sens
qu’on l’entende
par ailleurs, il faut toujours en même temps admettre celui-ci. Car c’est
cette consultation de l’universelle raison, présente en la personne de
l’interlocuteur, qui est seule capable de dépasser les apparences, celles
du fond de la caverne, et d’atteindre les vérités, les idées si complexes
qu’elles appellent une dialectique en un autre sens, celui du jeu de
l’intelligence irréductible à ses idées, pour leur donner un fondement.
C’est bien autre chose que de régler sa conduite sur les enquêtes
d’opinion. Précisément parce qu’il ne joue pas le jeu des démagogues
Socrate est envoyé par eux à la mort. La question de la rhétorique ne
touche pas seulement à l’usage privé que chacun fait de sa raison, elle
renvoie aussi nécessairement à un usage public, où est mis en jeu le
rapport du peuple avec les politiciens (Gorgias 464b-465c). Le
citoyen Socrate ne se laisse pas faire par les hommes d’Etat athéniens. Il
engage ses amis et tous ceux qui l’écoutent à l’occasion à examiner plus à
fond les questions qui leur sont soumises. Dans cette entreprise il se
peut que le jugement qu’ils auront dans un premier temps proféré soit
ensuite dénoncé comme mal fondé. Peu importe : ils n’ont aucun besoin
d’avoir toujours raison. Bien aise d’être réfuté (Gorgias 458a
entre autres) Socrate estime être gagnant lorsqu’on lui montre qu’il s’est
trompé. Persévérer dans l’erreur pour sauver la face, c’est se priver de
la vérité et de la science des êtres (90d). C’est renoncer à toute
connaissance. C’est par suite manquer des instruments nécessaires pour
guider sa vie, autrement dit c’est échouer à être heureux. On peut se
demander quel est le gain du philosophe dans cette discussion avec ses
proches sur le sujet de la mort, en cette occurrence nullement quelconque
où il est à l’article de la mort. Au contraire d’un pari où l’on n’a
qu’une chance sur deux de gagner (si je parie contre l’existence de Dieu,
dit Pascal, et que Dieu existe, la perte est immense ; de l’autre
côté elle est nulle), ici l’on a deux chances sur deux. Car il ne s’agit
pas de parier, ce qui est renoncer à la vérité, mais de savoir. La raison
me contraint-elle à reconnaître que j’ai la responsabilité de conduire ma
vie vers la vertu, qui est le bonheur, alors je suis conforté dans le
choix que j’ai fait toute ma vie et je meurs en paix avec moi-même. La
raison me contraindrait-elle au contraire à admettre qu’il est indifférent
que je sois juste ou injuste, ce qui prend la figure d’un néant après la
mort (mèden esti teleutèsanti), alors par hypothèse je n’aurais rien de plus à redouter que si
j’avais mené ma vie tout autrement. Et en effet ou bien la justice n’est
qu’une absurdité et il n’importe guère que j’y aie cru, ou bien elle
commande l’accès au bonheur et j’ai bien fait de diriger vers elle ma
conduite. Voilà l’alternative qu’il faut examiner et non pas ce qu’il
adviendra de Socrate après le coucher du soleil. Donc il faut que ses amis
hardiment et sans concession examinent s’il a tort, car eux ne mènent
peut-être pas encore la même vie que lui. Ils ont intérêt à se défier de
lui, c’est à dire à ne se fier qu’à leur seule raison, afin d’établir
quelle sorte de vie il faut mener. S’ils lui faisaient confiance et qu’il
les abusât, alors au-delà même de sa mort il les empoisonnerait, comme
l’abeille qu’on a tuée, mais dont on a gardé dans sa peau l’aiguillon.
Cette image inverse celle de la torpille (Ménon 80a-c). Socrate se
reconnaît deux genres différents d’interlocuteurs. S’il est bienveillant à
l’égard de ceux qui manifestent de la bonne volonté, il est impitoyable
avec les autres, imbus de leur position sociale, qui prétendent détenir un
savoir. A ceux-ci il fait le même effet que produit une torpille sur les
nageurs. Ils sont paralysés par son inlassable questionnement, ils perdent
leur assurance, incapables de répondre à ses questions, et ils se
discréditent. Ils sont de ceux dont le fils de la sage-femme va découvrir
qu’ils ne sont gros d’aucune idée qui vaille. Mais le philosophe ne se
définit pas lui-même comme bienfaiteur de ses amis. Il leur appartient de
juger par eux-mêmes s’il stimule leur pensée dans le bon sens. Nul ne
reçoit la philosophie, chacun doit la construire. Cela ne va d’ailleurs
pas sans conséquence sur la forme de l’œuvre
platonicienne.
Contre le naturalisme et la théologie Leçon VIII (Phédon 95e-99d) Une rupture dans le ton et dans la forme du dialogue
marque le passage qui s’ouvre en 95e. Il ne s’agit même plus d’un
dialogue : c’est une conférence, qui est faite par le seul Socrate,
aux propositions de qui son interlocuteur n’a plus à donner l’assentiment
de la raison, mais seulement une écoute passionnée. Elle est donnée pour
un récit autobiographique. Qu’elle le soit authentiquement ou non, elle
renferme en tout cas des considérations personnelles, tant sur la
formation intellectuelle du philosophe que sur sa situation présente. La
première partie de son exposé est consacré à la physique (peri fuseôs istoria), entendue dans
le sens le plus large d’enquête sur les choses de la nature, mais non pas
sur la nature des choses. Dans son appétit de savoir Socrate a lu tous les
livres portant sur cette question et n’en a retiré que des déceptions. Ces
pages établissent premièrement l’incapacité de la physique ("fusis" = la nature) de lui donner
une réponse satisfaisante. La recherche sur les causes n’explique pas
tout, elle n’explique pas l’essentiel. Elle l’explique si peu qu’il est
même ridicule de nommer cause ce qu’elle désigne sous ce nom. La vraie
cause est ailleurs, comme on le verra dans la leçon suivante. Cependant
elle n’est pas davantage dans une explication qui renvoie à un esprit
transcendant, originairement placé au-dessus des choses et qui serait
chargé de leur donner sens et essence, sinon existence. Ce qui est
critiqué dans les sciences de la nature, ce n’est pas leur inaptitude à
toucher la cause ultime (ou première, selon le sens dans lequel on
procède), mais l’extériorité des causes invoquées à l’intelligence. Sous
ce rapport la référence à un esprit démiurgique transcendant ne vaut pas
mieux. Un tel esprit invoqué au commencement de toutes choses laisse
ensuite la causalité aux causes physiques, et par conséquent n’explique
rien de plus. Ce passage constitue donc aussi une condamnation de la
métaphysique, alias la théologie. La question qui est posée à Socrate, après laquelle il a
fait un long silence, et à laquelle les présentes pages apportent réponse,
est celle de l’immortalité de l’âme. Peut-on en fournir une preuve ?
Or il reprend en déclarant que c’est une difficile question que celle de
la génération et de la corruption (peri geneseôs kai fthoras tèn aitian). Et de fait il parle
ensuite de tout ce qu’on voudra sauf de l’âme. Curieuse réponse. Mais
combien significative ! Démontrer l’immortalité c’est la même chose
que démontrer la génération et la corruption, c’est à dire la mortalité.
Bien sûr être mortel ou être immortel ce n’est pas la même chose, mais
démontrer c’est toujours démontrer, autrement dit c’est rapporter à des
causes. A supposer qu’on démontre à quelles causes se rapporte l’âme et
pourquoi elle n’est pas mortelle, aura-t-on pour autant atteint ce qui
fait l’objet de la question ? L’âme ainsi démontrée ne serait plus
qu’une âme objet. Ce ne serait plus l’âme, car l’âme recherchée,
l’intelligence, n’est pas l’objet d’une démonstration, elle en est le
sujet. Et parce qu’elle est irréductible à son savoir lui-même, il ne
saurait y avoir au-dessus d’elle un Esprit souverain. C’est elle qui est
souveraine. Tel est au fond l’objet des explications données présentement.
Elles discréditent à la fois la physique et la métaphysique. L’Antiquité grecque donnait le nom de physiciens à des
gens qui ne cherchaient pas seulement à expliquer la cause des choses de
la nature, mais qui en outre ne la cherchaient nulle part ailleurs que
dans la nature. Il est tout à fait remarquable que la civilisation grecque
ait produit des doctrines qui excluaient toute intervention transcendante.
Pour être insuffisantes les explications de la nature par la nature n’en
constituent pas moins une innovation intellectuellement hardie par rapport
aux mythologies qui font intervenir des dieux pour expliquer la nature.
Elles sont loin des croyances qu’on rencontre universellement, telles que
celles des Egyptiens ou des Juifs. Dans la mesure où elles s’abstiennent
de renvoyer le matériel au spirituel elles peuvent être tenues pour
matérialistes. Ainsi Thalès, ~VII°-~VI° siècles, chef d’une lignée de
philosophes de Milet en Ionie, voyait-il l’origine de toute chose dans
l’eau. Parmi les éléments matériels l’eau, elle-même élément matériel, est
conçue comme la source de tous les autres. Le feu, l’air et la terre en
sont des produits dérivés. Son argument était, semble-t-il, que ce qui est
chaud a besoin d’humidité pour vivre et que ce qui est mort est sec. L’eau
serait donc le principe qui entretient toute chose. C’est ce que retient
encore Anaximandre, qui la qualifie d’"apeiron", c’est à dire d’infinie. Parce que
l’infini échappe à la génération et à la corruption, il n’a lui-même pas
besoin de principe et il est le principe de toute chose. Le dernier de la
lignée des philosophes de Milet, Anaximène, substitue l’air à l’eau dans
le rôle de l’"apeiron". Quelles que soient les divergences existant entre ces auteurs, et quelles
que soient les limites de la connaissance qu’il est possible d’en avoir en
l’absence de tout écrit de première main, ce que je résume ici suffit à
montrer que leurs spéculations n’accordent aucune place à des dieux ni à
un esprit transcendants. C’est dans la nature elle-même qu’elles
recherchent ce qui dépasse la génération et la corruption, afin de les
expliquer. Telle est la philosophie des physiciens. Le sens des mots
génération et corruption doit cependant encore être éclairci. Il faut
partir de l’opposition de l’apparence et de l’être. Ce qui est ne saurait
ni naître ni mourir. Il ne commence ni ne finit d’être, tout simplement il
est. Par opposition toute chose qui naît et meurt, toute chose qui connaît
le devenir, est exclue de l’être véritable. Ce qui a génération et
corruption est rabaissé au rang des apparences, tandis que réciproquement
l’être est tenu pour immobile, pour ce qui ne se meut pas. C’est cependant
toute chose sensible qui naît et qui meurt. Mais alors ce qui est vraiment
ne peut pas appartenir au domaine du sensible, où toute chose s’altère,
cesse d’être ce qu’elle était et devient ce qu’elle n’était pas. Les
Milésiens réalisent donc une sorte de grand écart avec le rôle qu’ils
accordent à l’"apeiron",
qui à la fois appartient au sensible, puisqu’il est l’un des quatre
éléments, et en est exclu, puisqu’il est non engendré et non corruptible.
Pour résoudre cette difficulté faudrait-il dire que l’être infini n’est
pas du même rang que les êtres engendrés et corruptibles ? Pourtant
en le situant parmi les quatre éléments on s’interdit de la placer au-delà
d’eux ou derrière eux. On ne peut faire de l’école de Milet un précurseur
de Spinoza. Ce n’est pas la question que se pose Socrate. Je veux
dire que son questionnement ne porte pas, ou du moins ne semble pas porter
sur les rapports du fini et de l’infini. La recherche des causes lui
paraissait supérieure à tout autre savoir. C’est avec enthousiasme,
déclare-t-il, qu’il l’a abordée lorsqu’il était jeune (neos).
Comme tout un chacun en fait
il aurait aimé avoir une réponse à tous ses pourquoi. Il se pose
évidemment des questions sur la génération, celle des animaux par exemple,
et la corruption de toute chose. Cependant est tout à fait étrange la
place qu’il accorde à côté de la précédente à une autre question, celle de
l’intelligence (fronèsis) : le problème qui vraisemblablement le préoccupe bien
davantage que tous les autres, c’est celui de la génération de
l’intelligence. Le mot génération est-il propre relativement à
l’intelligence ? Est-elle un phénomène physique ? Au début de
son exposé il n’y insiste pas. Mais la présence incidente de
l’intelligence à côté des animaux constitue pour le lecteur un signal de
la vraie nature des questions que pose Platon, et de l’incapacité totale
de la physique d’y apporter réponse. Avant d’arriver au fond cependant,
son porte-parole déclare qu’à mesure qu’il apprenait il désapprenait. Que
veut-il dire ? Lorsqu’on s’en tient à des explications des choses par
les choses, on fait surgir des problèmes insolubles. Ainsi l’un des
aspects du devenir, ou de la génération en même temps que de la
corruption, est-il la croissance. Croître c’est gagner en taille, en
poids, ou en toute autre chose. Et décroître pareillement c’est perdre en
taille, en poids, etc. Quelle est la cause de la croissance d’un
homme ? " Mange ta soupe, dit-on aux enfants, sinon tu ne vas
pas grandir. Regarde papa ; lui il a mangé sa soupe ". La soupe
fait grandir parce qu’elle apporte des chairs aux chairs, des os aux os,
etc. Socrate s’amuse de son interlocuteur, il lui fait admettre qu’un
homme grand est plus grand qu’un petit de la différence qui sépare sa
taille de celle de l’autre. Ce qui semble aller de soi en effet. Mais il
va tout brouiller à partir de là. Il déclare ne plus savoir maintenant
rien de la cause des choses de ce genre. Il va au plus simple : la
cause du deux. Mais le plus simple est aussi le plus abstrait, ce qui à la
fois désubstantifie les choses dont on parle et rend plus évidente la
nécessaire intervention de l’intelligence. La cause du deux plus
clairement que la cause pour laquelle au lieu d’un homme on a maintenant
deux hommes, plus clairement encore que la cause pour laquelle un homme
qui a grandi a grandi de la tête, ne peut être trouvée dans aucune
opération de l’ordre de la nature physique. Ajouter ou retrancher,
rapprocher et séparer sont des opérations physiques. Qu’on prenne deux
unités : aucune d’entre elles n’est deux. On ne produit le deux qu’en
les rapprochant ; mais est-ce celle à laquelle l’autre a été ajoutée,
ou bien celle qui a été ajoutée à l’autre, qui est devenue deux ? On
est incapable d’en décider. La question est d’autant plus troublante que
le procédé du rapprochement des unités, qui semble bien produire le deux,
peut être remplacé par son contraire, la séparation, qui produit le deux
tout aussi bien. Renversant, n’est-ce pas ? Si l’on en reste à ce
niveau des opérations physiques, ou de leur abstraction mathématique, on
ne pourra rien comprendre à ces choses. Les enquêtes sur la nature ne
tiennent pas leurs promesses. On comprend l’enthousiasme qui a saisi Socrate à la
découverte d’Anaxagore. Il a connu son livre par une lecture qui lui en a
été faite. Certes les livres sont faits pour être lus. Mais la lecture
publique est aujourd’hui peu pratiquée. Qui d’autre que le professeur de
philosophie dans sa classe fait connaître un livre par la lecture qu’il en
fait ? Il est sans doute plus expédient de prendre chacun son livre
et d’y jeter soi-même les yeux. Mais c’est un fait de l’imprimerie :
dans l’Antiquité et jusqu’au seizième siècle un livre n’était divulgué
qu’autant que le permettaient les copies et ce n’étaient assurément pas
les étudiants qui en disposaient. Cependant, quoi qu’il en soit, ce qui
est écrit est écrit, et ce qui ne l’est pas ...ne l’est pas ! Je veux
dire que le livre ne répond pas aux questions qu’il suscite de la part de
ses lecteurs ou de ses auditeurs. C’est ce que remarque Platon dans
Phèdre (in fine). La pensée d’Anaxagore est déposée dans son livre,
quoiqu’elle ne le soit que jusqu’à un certain point. Mais avant d’arriver
à ce qui peut lui être reproché il faut expliquer la joie qu’il a donnée à
son jeune auditeur. Elle vient de ce qu’il ne renvoie pas à la nature
l’explication de la nature. Ce n’est ni l’eau, ni l’air, ni aucun élément
qui est chargé d’expliquer ce que sont les choses. La seule cause de tout
est l’esprit : le "nous". " De quelle façon tout doit être et de quelle façon tout a
été et n’est pas maintenant, de quelle façon tout est, c’est l’esprit qui
l’a mis en ordre, panta diekosmèse nous " (Fragment 12). Très exactement
l’esprit n’est pas cause de l’existence des choses, il n’est cause que de
l’ordre dans lequel elles sont. Avant son intervention les choses sont
déjà, mais elles ne sont qu’un chaos. Si l’on pense que cette doctrine est
l’antithèse de celle de physiciens, il est remarquable néanmoins que pas
davantage qu’elle elle n’imagine une création. L’idée de création est
étrangère à la pensée grecque et, on le voit ici, même les philosophes les
moins matérialistes font de la matière une substance indépendante de
l’esprit. A cet égard il est utile de procéder à une comparaison
avec la Genèse. Assurément la pensée juive antique a élaboré une
idée originale, celle de la création, de la production de la matière par
l’esprit, ex nihilo : à partir de rien. Toutefois s’il est devenu
classique de présenter ainsi la cosmogonie biblique, de représenter Dieu
tirant du néant le firmament qui sépare les eaux d’en haut et les eaux
d’en bas, la terre et la mer, l’herbe, les plantes et les arbres, le
soleil et la lune, les animaux et finalement l’homme (Genèse, I),
le respect du texte sacré oblige à dire que cette sorte de création ne s’y
rencontre pas. L’idée de la création ex nihilo a été rapportée au texte
biblique dans une période beaucoup plus récente, à savoir au ~II° siècle,
par le Livre II des Macchabées : " Je t’en conjure mon
enfant, regarde le ciel et la terre, et vois tout ce qui est en eux, et
sache que Dieu les a faits de rien " (VII, 28). Il faut donc admettre
que ce que la Genèse appelle création ne procède pas à partir de
rien mais à partir d’un préexistant. Il faut aussi y distinguer deux
récits. Le premier récit de la création (I,1 – II,4) semble faire de Dieu
(qu’il ne nomme pas autrement qu’Elohim) celui qui crée, mais dans ce
dessein il ne procède pas autrement que par l’action de son
verbe. Dieu dit : " que la lumière soit " et la
lumière fut. La lumière est son premier souci, parce qu’elle est
nécessaire pour distinguer ce qui préexiste. Elle est l’intervention
nécessaire du Verbe pour démêler ce qui est confondu. Une fois dissipées
les ténèbres, Dieu n’a plus qu’à distinguer et nommer ce qui est apparu.
Le second récit (II,4 – III,24) n’accorde à Yahweh que le rôle de modeler
ce qui existe antérieurement à son action : " il modela l’homme
avec la glaise du sol, il insuffla dans ses narines une haleine de vie et
l’homme devint un être vivant ". Ce second texte (~IX° siècle), le
seul qui distingue l’homme de la femme, est manifestement plus populaire
que le premier, que la critique littéraire tient aussi pour plus récent
(~VIII° siècle). Quoi qu’il en soit, dans sa première forme la doctrine
juive de la création n’est pas différente des autres mythologies, par
exemple du mythe des Murngin, peuple de la terre d’Arnhem, qui explique
toutes choses par le voyage des sœurs Wawilak et la colère du serpent
Yurlunggur. A mesure qu’elles parcourent leur chemin les sœurs nomment
l’arbre, le ruisseau, la montagne, etc. Le Verbe pour sa part ne fait pas
autre chose. Il faut comprendre que dans la mentalité archaïque nommer
c’est, sinon créer, du moins faire venir à l’existence et maîtriser. Dans
le récit du Yahwiste " Dieu modela encore du sol toutes les bêtes
sauvages et tous les oiseaux du ciel, et il les amena à l’homme pour voir
comment il les appellerait : chacun devait porter le nom que l’homme
lui aurait donné (…) Puis de la côte qu’il avait tirée de l’homme, Yahweh Dieu
façonna une femme et l’amena à l’homme (…) – Celle-ci sera appelée
femme " (Genèse II, 19-23). C’est l’homme à qui revient de
nommer la femme, parce que c’est lui qui la fait être sa femme, titre qu’il a
évidemment refusé aux animaux. Le rôle du "nous" d’Anaxagore n’est pas différent.
" Toutes choses étaient infinies en nombre (…) Et tant que les choses
étaient ensemble aucune ne pouvait être distinguée " (Fragment
1). " Lorsque le "nous" commença à mouvoir les choses, il y eut une séparation dans tout
ce qui se trouvait en mouvement ; et dans la mesure où le "nous" le mit en
mouvement, tout fut séparé " (Fragment 13). " Le pouvoir
du "nous" s’exerce sur
la révolution toute entière et c’est lui qui a donné l’impulsion à cette
révolution (…) Elle a opéré la séparation selon laquelle se distinguent du
léger le lourd, du froid le chaud, du sombre le clair et de l’humide le
sec " (Fragment 12). D’un mythe semblable à celui des sœurs
Wawilak au récit du Yahwiste, de celui-ci à celui de l’Elohiste, de ce
dernier à une doctrine philosophique telle que celle d’Anaxagore, il y a
une élaboration progressive allant vers une abstraction toujours plus
grande. Mais du premier à la dernière une chose demeure :
l’intervention transcendante. Car même si les sœurs des Murngin et l’homme
du Yahwiste semblent bien terrestres, ils sont cependant antérieurs à chacun d’entre
les hommes d’aujourd’hui, lesquels n’ont plus qu’à accepter
l’ordre mis par elles ou par lui dans le confus, dans le mélangé, qui
précède leur intervention définitive. C’est pourquoi Socrate perd très vite son enthousiasme
pour le livre d’Anaxagore. L’esprit ordonnateur qu’attend Socrate ne
saurait être transcendant. Ce n’est pas à l’esprit originaire et supérieur
qu’il appartient de comprendre ses choix, c’est à Socrate ! Le
philosophe n’est nullement rassuré sur l’ordre des choses quand on lui a
dit que le "nous" sait ce qu’il fait : il veut comprendre pourquoi les choses sont ce
qu’elles sont et, entre autres, pourquoi le deux est deux. Cette volonté
est profondément blasphématoire : elle demande des comptes à Dieu.
Que le choix de Dieu soit intelligible à lui, grand bien lui fasse !
mais ce qui compte c’est qu’il soit intelligible à moi. Or, pour que cela
soit possible, il n’y a pas deux solutions, il faut qu’il n’y ait pas
d’autre dieu que mon propre esprit. En somme il y a entre Anaxagore et
Socrate un profond malentendu sur le "nous". Tandis que le premier entend par là un
être transcendant à la manière du Verbe de l’Elohiste, le second n’en
désigne que sa propre intelligence. Il cherche la cause intelligible à son
esprit, "aitia kata noun emautô". Il ne faut pas se méprendre sur ce qu’il entend par le
meilleur : "to ariston kai to
beltiston". Il ne peut pas s’agir d’une référence à une
quelconque hiérarchie, laquelle serait forcément contestable, à moins de
faire l’objet d’une révélation (apofansis, 97e), que justement il refuse. Le
meilleur qui ne peut aucunement être distingué de ce qui justement est, la
perfection qui ne peut être distinguée de l’être (98a), ne peut être que
l’intelligible. S’il est meilleur que la terre soit ronde, qu’elle soit au
centre du monde, que le soleil et les planètes effectuent autour d’elle
des révolutions circulaires, ce n’est par aucune autre raison que le fait
que je puisse comprendre cet ordre et nul autre. Mais à son propos
Anaxagore ne satisfait évidemment pas la curiosité de son lecteur. Après
avoir invoqué l’esprit pour mettre de l’ordre dans le chaos primitif, il
l’oublie et retourne au genre d’explications qui caractérise les
physiciens. "Apo dè thaumastès elpidos" ! Adieu merveilleux espoir !
L’intelligibilité de la philosophie d’Anaxagore n’est pas supérieure à
l’intelligibilité de la philosophie des physiciens. Elle ne peut pas
davantage rendre compte de la formation du deux, ni à partir des unités ni
à partir de l’unité. Quelle est l’intelligibilité réclamée par
Socrate ? Elle est exprimée par l’inoubliable exemple qui suit. Pourquoi Socrate est-il en ce moment, où il converse avec
ses amis, assis en cette prison ? Deux sortes d’explications sont
possibles. La première, à la manière des physiciens, consiste à invoquer
une mécanique physiologique : les os, les muscles, la peau
entretiennent entre eux certains rapports, l’action des uns sur les autres
fait qu’il est assis ici. Et effectivement de tout phénomène qui survient
il est possible de dire les conditions dans lesquelles il se produit. Or
l’intelligibilité d’une telle doctrine s’arrête là. De même si l’on se
demande comment il est possible de parler, il faut invoquer l’ébranlement
des couches d’air, l’émission des sons par les organes vocaux tels que la
langue, le palais, les dents, le nez, le larynx selon leurs mouvements, et
la réception de ces mêmes sons par les oreilles grâce à la vibration du
tympan, etc. En invoquant pourtant exactement les mêmes conditions on
pourrait expliquer de la même manière que Socrate est assis bien ailleurs
que dans la prison d’Athènes et qu’il tient à ses amis de tout autres
discours. Les mêmes os et les mêmes muscles, les mêmes vibrations et les
mêmes mouvements permettraient qu’il soit libre et qu’il tienne un
discours qui se moquerait des lois d’Athènes. Mais la seconde sorte
d’explication, celle que demande la philosophie, est tout autre. La vraie
raison pour laquelle il est là est que les Athéniens ont jugé meilleur de
le condamner et que lui a jugé meilleur de subir sa condamnation ; et
la vraie raison pour laquelle il tient ces discours est une certaine idée
du juste et du beau. L’intelligibilité ne se réduit pas à faire comprendre
seulement les conditions sans lesquelles le phénomène ne serait pas
possible, elle doit aussi être celle du choix par lequel ce phénomène est
préféré à d’autres également possibles. C’est mon intelligence qui est en
jeu. Suis-je capable de rendre compte de ce qui est, de le
justifier ? D’une certaine manière il y une justification des
phénomènes physiques, ou matériels en général, en ce sens que mon
intelligence trouve une hypothèse qui permet d’en rendre compte avec
précision. C’est pourquoi je peux aussi parler dans cette perspective de
la forme de la terre, de sa place dans le monde, du mouvement des astres,
etc. : ils sont ceux dans lesquels mon intelligence peut se
reconnaître. Mais surtout il y a une justification de mes propres actes en
ce sens qu’ils entretiennent avec mon intelligence un rapport tel qu’elle
s’y reconnaît. Mon intelligence ne se reconnaît pas dans la fuite hors de
la prison athénienne, elle ne se reconnaît pas dans un discours autorisant
le reniement des lois de la cité. La question de l’intelligibilité n’est
donc pas seulement celle de la découverte de certaines relations dans les
choses, elle est plus profondément encore celle de l’identification de
leur ordre à ma propre intelligence. L’ordre qui ne serait pas assimilable
à mon intelligence ne serait pas un ordre. Il ne serait que le résultat
d’une volonté extérieure. Or, si supérieure soit-elle, elle ne fait pas
mon compte. Peut-être est-ce l’exemple du deux qui à ce propos montre le
mieux l’exigence et la souveraineté de l’intelligence. Le deux n’est deux
ni par rapprochement des unités, ni par séparation de celle-ci. Il ne
l’est que par le choix, par la décision souveraine de l’intelligence. Si
un dieu transcendant était l’auteur des mathématiques, alors je pourrais
recevoir la révélation que le deux est le produit soit du rapprochement
soit de la séparation. Mais une telle révélation ne m’est pas donnée. Et
tant mieux ! L’ordre ne relève pas des choses, il n’est pas dans les
choses, il n’est pas des choses ; il est de moi. Il faut par conséquent ne pas confondre deux sortes de
causes. Il y a celles qui font l’objet de la physique et plus largement de
toute étude rigoureuse du réel (aujourd’hui appelée scientifique), qui
constituent les conditions sans lesquelles il serait impossible que se
produise un phénomène déterminé. Et il y a celles qui relèvent du choix de
l’intelligence, qui constituent les véritables causes de ce qui survient.
Platon procède à ce sujet à un déplacement du sens du mot cause. " Il
est extravagant d’appeler causes ces choses de la physique " (99a).
Or ce sont celles que non seulement ses prédécesseurs, mais aussi les
hommes d’aujourd’hui nomment les causes. Il est vrai que sans elles
n’aurait lieu aucune action. Sans les rapports dans lesquels entrent les
os et les muscles jamais il ne serait possible de se tenir assis en prison
ni de s’enfuir à Mégare ou en Béotie. Sans la propagation des ondes, sans
les organes phonatoires et les organes acoustiques jamais il ne serait
possible de tenir un discours ni en faveur de l’obéissance ni en faveur de
la désobéissance aux lois. Mais il ne faut pas confondre la condition avec
la cause. Aussi bien la cause pour laquelle je reste en prison en me
soumettant à la loi, que celle pour laquelle de un plus un je fais deux,
que celle pour laquelle je décide que la terre est ronde et non pas plate,
est le choix de mon intelligence en leur faveur. Il y a dans ce choix une
force divine parce que c’est de lui que dépend la valeur de toute chose,
c’est lui qui décrète le bien, "to agayhon
kai deon". Il n’y a pas d’autre Atlas plus fort que
celui qui dans la mythologie a la charge de porter la terre sur ses
épaules. Il n’y a pas de bien transcendant à l’intelligence. Elle est
elle-même la force (dunamis) qui porte tout. En excluant toute transcendance Platon vingt-cinq
siècles avant l’existentialisme expose le noyau d’une philosophie, qui
fait du choix existentiel de chacun la source de tout bien. Le même
problème se pose déjà à lui de ne pas verser dans le relativisme. C’est
pourquoi il exprime partout la ferme assurance que mon "logos" peut être accepté de tous
comme il peut l’être de ma propre intelligence. Ce n’est d’ailleurs pas
une pétition de principe, puisque la dialectique en est la vérification
effective. Leibniz, dans le Discours de métaphysique, § XX,
donne une traduction de ce passage de Phédon. Il veut y voir une
condamnation " de nos philosophes trop matériels ", en quoi il a
sans doute raison. Mais il a tort de ne pas y voir aussi une condamnation
de la théologie. Il fausse d’ailleurs le texte platonicien en substituant
" la puissance divine " à la force (il est vrai qualifiée plus
loin de divine, mais on a compris ci-dessus en quel sens) par laquelle est
réalisée la meilleure disposition possible des choses. On voit bien en
quoi cette manipulation éhontée sert sa propre philosophie et que cette
dernière est au service de la théologie. Leçon IX (Phédon 99d-101e) Ayant rejeté les explications tant des théologiens que
des naturalistes, ayant disqualifié leurs étiologies (è aitia) respectives, Socrate ne
peut maintenant faire autrement que de proposer sa propre conception des
vraies causes par lesquelles les choses sont ce qu’elles sont. Précisément
il s’agit de rendre compte de ce qu’elles sont, et non plus de ce qu’elles
deviennent. Les causes qu’il définit ne sont pas destinées à expliquer la
génération et la corruption ; elles n’ont à dire ni pourquoi les
choses cessent d’être ce qu’elles étaient, ni pourquoi elles se
transforment en ce qu’elles n’étaient pas. Ces causes constituent
l’essence des choses. Il y a là un complet renversement de la notion de
cause : l’ordre dans lequel elle trouve son emploi n’est pas celui de
la nature, et la science qui fait de l’essence des choses son objet n’est
pas science au sens que le mot a aujourd’hui, puisqu’il ne peut s’agir que
de la philosophie. D’étape en étape, à travers le dialogue, le lecteur est
invité à s’élever d’un degré du savoir à un autre, à parcourir un
itinéraire du plus bas degré de la connaissance au plus élevé. Au terme de
ce voyage le voici parvenu au sommet : à la théorie platonicienne des
idées. Pour faire le point sur son propre parcours Socrate
invente une brève mais belle image : il était proche de devenir
aveugle de l’âme. Certes pour éviter de perdre la vue en contemplant
directement l’astre solaire il vaut mieux regarder son image, telle
qu’elle est reflétée par exemple dans l’eau. Mais ici entre les êtres
(ta onta) et leurs idées ce ne sont pas celles-ci qui sont les images de ceux-là, mais ce
sont inversement les êtres qui sont les images des idées. L’éblouissement,
dit-il dans la République (Livre VII, 518a), peut survenir pour
deux raisons différentes et opposées. On le risque en passant tout autant
de la lumière à l’ombre que de l’ombre à la lumière. S’il peut témoigner
qu’on ne voyait rien de vrai et que découvrant les choses on est incapable
de les reconnaître, il peut témoigner aussi que le regard quittant les
vraies choses est malhabile à identifier leurs ombres. En se rapportant à
cette remarque liée à l’allégorie de la Caverne on comprend facilement la
réserve que fait le philosophe sur la présente image. Si le jeune Socrate
était aveugle, il n’était pas aveugle aux êtres pour avoir trop regardé
les idées, aveugle aux choses pour avoir trop regardé le soleil, mais
inversement il était aveugle aux idées pour avoir trop regardé les choses.
Il se résolut donc à abandonner l’étude des êtres (ta onta skopôn), c’est à dire non
pas l’étude de ce qui est véritablement, mais celle des choses qui sont
soumises au devenir, qui subissent la génération et la corruption, afin de
rechercher la vérité des êtres dans les discours (en tois logois skopein tôn ontôn tèn alètheian).
La présentation qu’il fait de ce renversement est quelque peu
provocatrice : le moins clairvoyant des hommes épris de vérité sait
bien qu’il faut se détourner des discours pour aller aux choses
elles-mêmes. L’expérience doit primer sur les opinions quelles qu’elles
soient, y compris celles des plus hautes autorités. Mais justement ce que
l’on doit abandonner dans cette occasion n’est rien d’autre que
l’expérience, au sens le plus empirique du terme. Il ne s’agit cependant
pas de régresser vers les opinions admises, les idées reçues, les
doctrines autorisées. On est éclairé sur la nature des discours auxquels
on est renvoyé, par ce qui a été expliqué précédemment dans le passage sur
la misologie (89c-91c). Le discours c’est la raison, c’est l’usage de
l’intelligence. Rechercher dans les discours la vérité des choses, c’est
user de son intelligence et non plus de ses sens pour atteindre les vraies
causes. Dans le processus de la connaissance deux sortes de moyens sont en
concurrence. Il y a d’une part les sens et d’autre part l’intelligence.
L’un des buts des toutes premières pages de Phédon a été de les
distinguer et de les hiérarchiser. S’il est exclu de mettre l’intelligence
au service des sens, il ne l’est pas de mettre les seconds au service de
la première. Quoi qu’il en soit de la place et du rôle des sens dans la
connaissance, celle-ci doit prendre l’activité de l’intelligence pour
point de départ. Il faut poser comme fondement (upothèsis) de la connaissance le discours le
plus solide, il faut en faire la pierre d’achoppement de toute autre
proposition, et n’admettre que celle qui pourra s’accorder (sumfônein) avec lui.
" Tu ne comprends rien à ce que je dis ? " s’enquiert gentiment Socrate
auprès de son interlocuteur. Et tant mieux pour le lecteur, il se fait un
devoir de le lui expliquer plus clairement. Pourtant, ajoute-t-il d’abord,
il ne se trouve dans ce que je dis maintenant rien de nouveau. De la même
façon que Simmias et Cébès avaient entendu parler de la théorie de la
renaissance des idées avant ce jour où ils discutent dans la prison avec
le condamné, ils avaient aussi entendu parler de la théorie du partage des
idées, dite théorie de la participation. Et de la même façon que plus haut
la première n’a fait l’objet que d’un rapide résumé, à présent la seconde
ne va faire l’objet que d’une brève évocation. Il se confirme que
Phédon a pour vocation de synthétiser brièvement, au moment
symbolique de la mort du maître, l’essentiel de la philosophie de
Platon. En l’occurrence il revient à ce qu’il a dit cent
fois : il prend pour fondement (upothèsis) de sa philosophie qu’il y a un beau
en soi et par soi (auto kath auto), et pareillement un bien, un grand, etc.
Autrement dit toute chose belle est belle par l’idée du beau, etc. Ou bien
encore l’idée du beau est cause qu’est belle toute chose belle. Telle est
la sorte de causalité qu’il veut mettre en évidence contre les physiciens
et les métaphysiciens. Il faut expliquer la fonction étiologique des
idées. Socrate ne comprend pas les causes savantes (sofas aitias). Il en propose
d’autres, qu’il feint de rapporter à sa simplicité, à sa naïveté, à sa
sottise. Comment la contestation de ce qui est savant pourrait-elle
relever d’un semblable point de vue ? On touche là une question qui
renvoie premièrement à la hiérarchie de la connaissance et secondairement
à la signification même du mot philosophie. Ce n’est évidemment pas par
incapacité qu’il renonce aux causes savantes, celles qui ont cours dans
les sciences. S’il a conclu qu’il était dans ce genre de recherches d’une
inaptitude à nulle autre pareille (96c), ce n’est pas parce qu’elles
exigeraient des qualités intellectuelles qui lui feraient défaut. Si en
outre il admet un autre genre de causalité, ce n’est pas exactement pour
le substituer au précédent, lequel serait de ce fait totalement abandonné.
En réalité le philosophe veut faire comprendre que les recherches sur la
nature ne constituent pas la science (epistèmè), parce qu’elles ne répondent pas aux
questions ultimes que pose la constitution d’un savoir. La connaissance
dite scientifique ne peut pas être contestée dans ses explications, au
sens où celles-ci seraient fausses. Il n’y a pas lieu de reprocher aux
physiciens des erreurs supposées. Le faire n’ouvrirait d’ailleurs pas la
voie à une autre sorte de causalité. Les physiciens savent suffisamment se
reprocher à eux-mêmes leurs erreurs lorsqu’ils en commettent. On l’a vu
plus haut, la physique de Thalès est révisée par Anaximandre, celle de ce
dernier par Anaximène, etc. Vingt-cinq siècles plus tard il en va toujours
de même. Le problème que vise ce passage n’appartient pas à la physique et
l’objectif n’est pas de fonder une meilleure théorie physique. Il est beaucoup plus radical. C’est toute théorie, ou toute doctrine,
ou encore toute sagesse (sofia) qui se trouve interrogée sur sa propre intelligibilité. D’où la
tient-elle, pour autant qu’elle en ait une ? La recherche sur la
nature ignore ce qui la fonde. Elle ne renferme pas en elle-même le
principe de son intelligibilité. Il y a par conséquent dans la hiérarchie
du savoir une autre connaissance, située au-dessus des prétendues
sciences, qui est l’aboutissement de tout questionnement et qui donc
mérite seule le nom de science. Toutefois, paradoxalement, elle ne
consiste pourtant pas en un savoir positif, puisque celui-ci, s’il
existait, ferait aussitôt l’objet de la même interrogation. La vraie
science, le savoir supérieur, ne consiste pas en un nouveau savoir, mais
en un jugement ou une légitimation du savoir. Il s’agit évidemment de la
philosophie, laquelle comme il est dit ailleurs n’est pas sagesse mais
amour de la sagesse (Phèdre), n’est pas doctrine mais procréation
des idées, maïeutique (Théétète). On voit ici mieux qu’ailleurs
combien la notion de cause reçoit dans ce contexte un usage dont elle sera
détournée pour devenir ultérieurement la cause au sens déterministe, telle
qu’elle sera conçue dans la physique galiléenne. La cause au sens de
Platon n’est pas ce qui engendre un effet, génération ou corruption, ce
qu’Aristote appellera la cause efficiente, qui inévitablement est
elle-même l’effet d’une autre cause, amorçant ainsi un processus de
régression à l’infini. C’est un principe explicatif rationnel, qui ne se
situe aucunement dans un enchaînement, mais qui a une valeur absolue, et
qu’il conviendrait d’appeler la raison. Il n’a pas pour fonction de rendre
compte de l’existence, mais d’établir l’intelligibilité. Dans cette
perspective il est clair que le rapprochement des unités, ni la séparation
de l’unité, ne sont la raison du deux et qu’on ne trouvera celle-ci que
dans l’idée du deux. Que signifie que l’idée est la raison d’une chose,
que l’idée du beau est la raison (è aitia) de la chose belle ? C’est ce qu’il convient maintenant d’éclaircir.
"Allo kalon metekhei ekeinou tou kalou". Toute chose belle prend part à l’idée du beau.
C’est de cette participation qu’elle tire sa beauté. Tout discours qui
prétendrait l’expliquer par sa couleur, sa forme, ou toute autre
considération relevant d’une propriété dans la chose elle-même est
d’avance disqualifié. A supposer que la critique d’art soit comparable à
une science de la nature, il faut comprendre qu’elle ne peut répondre en
dernière analyse à la question de savoir pourquoi une œuvre est belle. Si
l’on a pu discuter des couleurs à propos de l’Impressionnisme, des Fauves
et de beaucoup d’autres, si l’on a pu discuter de la forme à propos des
Cubistes ou de l’Abstraction, on peut encore discuter du rapport de
l’œuvre à une idéologie religieuse ou politique pratiquement pour toutes.
On peut même bien plus judicieusement discuter de ce que signifie le beau
dans telle période relativement à telle autre : une peinture de la
Renaissance n’est pas belle de la même manière qu’une peinture gothique,
et une peinture du vingtième siècle n’est pas belle de la même manière
qu’une peinture de la Renaissance. Assurément ! Mais quand bien même
on préciserait à quelles définitions respectives du beau elles renvoient,
c’est à dire quand bien même on aurait réussi à édifier une connaissance
objective sur le terrain de la critique d’art, il n’en faudrait pas moins
reconnaître qu’il appartient au jugement d’appeler belles certaines choses
plutôt que d’autres. C’est lui qui attribue le beau, c’est à dire une
idée, à ce qui n’est pas une idée mais une chose sensible. Il attribue une
idée, laquelle ne naît ni ne meurt, à quelque chose qui subit génération
et corruption. Par cette intervention la chose est reconnue détenir en
elle une sorte de présence (parousia) de l’idée, ou être dans une sorte de
communion (koinônia), avec elle. Comment est-il possible que du sensible se trouve dans un tel
rapport d’intimité avec de l’intelligible ? C’est cette difficulté
que Platon exprime généralement par l’emploi du verbe "metekhein", partager,
que l’on traduit en ce cas, ô goût de l’abstraction, par participer : la chose
belle participe de l’idée du beau. L’emploi du mot participation n’est
cependant de nature à régler aucune difficulté. Au contraire je parie
qu’il n’est choisi que pour accréditer la thèse qu’il y a deux mondes
distincts, tandis que celui de partage n’en indique qu’un seul. Si Socrate
hésite ici entre présence de l’idée et communion avec l’idée, s’il ajoute
qu’en effet entre les deux expressions il ne prend pas fermement parti, ce
n’est nullement une vaine coquetterie. Sur ce point encore, lorsque
Phédon n’apporte pas de développement, il est possible d’en trouver
ailleurs. En l’occurrence c’est dans Parménide que la question se
trouve débattue. Ce dernier dialogue montre qu’il y a quatre façons de
concevoir le rapport de l’idée aux choses. Peut-être en effet dans deux
des cas conviendrait-il mieux de parler d’une présence de l’idée dans les
choses, tandis que dans les deux autres le mot communion serait plus
propre. Cependant que l’on préfère dire, première façon de s’exprimer, que
l’idée est un voile étendu sur les choses dont elle est l’idée ou,
deuxième façon, qu’elle et les choses auxquelles elle se rapporte ont un
caractère commun ou, troisième façon, qu’elle est une pensée qui se forme
dans l’âme ou, quatrième façon, qu’elle est un modèle dont les choses
seraient des copies, ces théories sont autant les unes que les autres
incapables de satisfaire le philosophe. Toutes font de l’idée une chose,
toutes la chosifient. Celles qui parlent de présence en font une chose
parmi les choses, celles qui parlent de communion en font une chose
au-dessus des choses, à moins que ce ne soit le contraire ! La seule
bonne manière de résoudre le problème est de refuser la séparation des
idées, autrement dit la séparation du monde intelligible d’avec le monde
sensible. Ce ne sont que des commentaires ridicules qui peuvent répéter
depuis des siècles qu’il y a dans la philosophie de Platon un monde
intelligible, comme s’il était autre chose que le monde sensible. On peut
entrevoir par là toute la complexité que dissimule la rassurante formule
(100d) : " le Beau est ce qui rend belles toutes les belles
choses, (…) en m’attachant à ce principe j’estime ne plus risquer de faux
pas ". Quel est à vrai dire le faux pas évité ? Certes ce ne
sera pas celui qu’on risque en se lançant dans l’aventure de tenter une
définition du beau. Elle ne risque pas d’être erronée, puisqu’elle est
tautologique ! Mais précisément l’objet de la philosophie n’est pas
davantage de tenter une définition du beau que de tenter d’expliquer ce
qu’il y avait au commencement de toutes choses. Ces recherches sont sans
doute méritoires et nobles ; mais elles laissent en suspens la
question de savoir ce qui fonde la réponse à l’une comme à l’autre de ces
questions, qui est aussi ce qui fonde toute théorie. Or en disant que le
Beau est ce par quoi sont belles toutes les choses belles, Socrate désigne
l’activité de l’âme, par laquelle sur une réalité en elle-même
indéterminée vient s’appliquer une détermination. L’âme est donc le moteur
actif de la connaissance, autrement dit elle est l’intelligence. Le faux pas, qui risque bien de faire chuter toute
l’entreprise de la connaissance si l’on ne porte pas son attention vers
l’activité de l’intelligence, c’est de croire qu’on peut voir dans la
chose elle-même ce qui la distingue d’une autre chose. Ce ne sont pas les
choses qui se distinguent par elles-mêmes les unes des autres. C’est
toujours l’intelligence qui les distingue et les identifie. Le regard
exclusivement jeté sur les choses ferait seulement apparaître que le plus
grand est plus grand de la tête et le plus petit est plus petit de la
tête ! Ainsi c’est la tête qui ferait et le plus grand et le plus
petit. Et en outre il faudrait dire que c’est la tête, qui elle-même est
petite, qui ferait que le plus grand est plus grand. Certains commentaires
prétendent que Socrate joue sur les mots, qu’il complique à loisir les
choses simples, que tout un chacun voit bien que la même grandeur selon
qu’elle est ajoutée ou qu’elle est retranchée peut produire dans un cas le
plus grand et dans l’autre le plus petit. Sans doute. Mais il reste à
comprendre ce que chacun voit bien. Il reste en effet à prendre conscience
que plus grand, plus petit, etc. sont des relations et que, justement en
tant que telles, elles ne peuvent être que posées par l’intelligence et
nullement constatées comme si elles appartenaient aux choses. Les
relations ne sont pas dans les choses, elles ne sont pas des choses :
elles sont intelligibles, elles appartiennent à l’intelligence. De la même
manière encore, revenant au problème qui l’occupait lorsqu’il dénonçait
l’incapacité de la physique de rendre intelligibles ses propositions, il
est assurément possible de prétendre que le deux est produit de deux
manières différentes. Le rapprochement et la séparation de l’unité pour
faire le deux sont deux voies d’accès également possibles. On peut ajouter
une unité à une autre pour faire deux ; on peut aussi diviser l’unité
pour obtenir ce même nombre. Mais on ne comprendra pas que deux voies
opposées conduisent au même résultat, tant qu’on ne reconnaîtra pas que
rapprochement et séparation, loin de constituer des réalités données à
l’intelligence, sont deux opérations de celle-ci, donc elles aussi deux
relations impliquant une action de l’âme. Cette action ne fait naître
(genesthai) le deux ou
tout ce qu’on voudra qu’en faisant participer les choses à l’essence
(metaskon tès idias ousias) du deux ou de ce qu’on voudra. La vraie cause de la génération et
de la corruption n’est donc pas dans une chose elle-même affectée de
génération et de corruption comme la veut la physique ; elle n’est
pas davantage dans une chose arbitrairement soustraite à la génération et
à la corruption, quoique toujours chose, comme cela arrive avec la
métaphysique ; elle est dans ce qui n’est nullement générable ni
corruptible, qui n’est nullement une chose, à savoir dans l’intelligence,
qui est le principe même de ce qui est seulement, sans être soumis au
devenir, à savoir l’intelligible. Toutefois la génération et la corruption
que peut expliquer l’intervention active de l’intelligence, ne sont
aucunement celles de la nature (fusis). Le devenir dont il est question ici
n’est que le passage de l’indéterminé au déterminé que subit toute chose
sous l’action de l’intelligence. Une chose ne peut par exemple être belle
de son propre et seul fait ; c’est uniquement en ce sens qu’on peut
dire qu’elle le devient, dès lors que l’intelligence l’a ainsi déterminée.
De la même façon qu’est assez particulière la causalité qui est ici en
jeu, le devenir, la génération et la corruption le sont aussi. Pour parler
plus exactement, il convient de dire que ce qui est le moteur de
l’intelligibilité est la raison de ce qui devient intelligible. Avant d’en finir avec la théorie des idées une dernière
remarque est indispensable. Il ne faut pas verser dans le fétichisme des
idées. La présentant rapidement à son interlocuteur Socrate avait indiqué
qu’il prenait pour fondement (upothèsis) de la connaissance le discours (logos) qui lui
semblait le plus solide (100a). Il ne faut pas se méprendre sur la valeur de ce "logos", qui en
l’occurrence plutôt qu’un vain discours est un argument, une coordination
entre des idées. A supposer par exemple qu’on déclare belle une certaine
chose, il ne faudrait pas la sacraliser à ce point qu’on en ferait une
représentation intouchable du Beau. Il ne saurait y avoir d’autre Beau que
le Beau. Par conséquent le discours qui tient pour belle une certaine
chose ne saurait être tenu lui-même pour sacré. La subsomption de la chose
à l’idée du Beau ne saurait être tenue que pour hypothétique et aucun
attachement à l’hypothèse ne peut être obligé. Il appartient à
l’intelligence, qui a un moment défini la chose comme belle, de remettre
en cause à un autre moment cette définition et éventuellement de refuser
de lui reconnaître cette qualité. Naturellement il ne s’agit pas d’un
caprice : l’intelligence n’est pas le désir. Mais parce que les idées
ne sont pas dans les choses, la détermination des choses ne consiste pas à
y déceler des qualités. Par voie de conséquence il n’y a pas de raison de
se sentir contraint par une prétendue découverte. Pour reprendre un
exemple différent, invoqué antérieurement dans le dialogue, je dis qu’il
n’y a pas de raison de se sentir contraint à toujours reconnaître que la
terre est au centre du monde, sous prétexte qu’on aurait une fois subsumé
la réalité du monde céleste à l’idée de la centralité de la terre. Ce qui
doit décider du maintien ou du rejet de cette hypothèse, c’est l’examen
que je fais de ses conséquences. "Ei soi allèlois xumfônei è diafônei", selon qu’il y a entre
elles consonance ou dissonance, autrement dit selon que je peux ou ne peux
pas vérifier sa compatibilité avec ce que chacun peut constater des
choses, je persévérerai dans son affirmation ou je la nierai. Aussi
longtemps que je ne découvre pas que Jupiter a des satellites, je fais de
la rotation de la lune autour de la terre une objection à
l’héliocentrisme. Mais lorsque est faite cette découverte, je n’ai plus de
raison de m’y opposer. L’intelligence produit des idées et choisit de les
projeter ou non sur les choses selon que l’expérience en devient plus
cohérente ou non. Il est remarquable que la théorie platonicienne de la
connaissance, loin de permettre la fixation de la théorie physique dans
une doctrine à laquelle elle reconnaîtrait une vérité éternelle, laisse la
porte ouverte à des bouleversements dans la théorie ; et il est
encore remarquable que ceux-ci puissent y recevoir une autre
interprétation que la rectification d’une erreur. Car ce n’est pas
" la prévention ou la précipitation " qui sont causes qu’on
voyait les choses autrement qu’elles ne sont ; c’est l’élargissement
de l’expérience qui interdit de persévérer à tenir pour cohérent un
"logos" qui ne l’est
plus. L’expérience n’est plus entendue dans son acception empirique, qui
suppose que l’âme serait passive dans la connaissance. Par suite il faut
distinguer le niveau de la doctrine physique expérimentale, qui ne peut
rendre compte de lui-même, du niveau supérieur du rapport de
l’intelligence avec ses idées, qui est la seule source de
l’intelligibilité. Telle est la sorte de causalité qui, sans entrer dans
la considération du devenir, explique premièrement pourquoi les choses
sont ce qu’elles sont. On voit maintenant comment se distinguent les
causes et les raisons, et comment si les unes ne sont pourtant pas
négligeables dans la constitution d’une connaissance, seules les autres
confèrent aux choses leur intelligibilité. La même causalité explique secondement que l’âme est
immortelle : il faut la retenir comme la justification de la sérénité
de Socrate devant la mort. Je rappelle que tout ce dialogue a son point de
départ dans l’étonnement de ses amis, lorsqu’ils constatent qu’il ne
s’émeut pas de devoir mourir, exécuté à la ciguë par le tribunal
d’Athènes. Par la fable de la métempsychose il a pu faire admettre à ses
interlocuteurs que l’âme venait de loin, qu’elle n’avait pas commencé
d’être à la naissance, mais il n’a pu leur faire encore accepter qu’elle
subsiste après la mort. L’argument qui va pouvoir réduire au silence leurs
objections, celui qui autorise à ne pas regretter la vie, et dont
l’expression en cet endroit n’est pas enveloppée dans une forme
métaphorique, c’est que les choses sont ce qu’elles sont en raison de la
présence en elles de l’idée. Le moins qu’on puisse dire c’est que la
preuve n’est pas éclatante ! Et pourtant si l’on y prête suffisamment
attention, si l’on se défait des préjugés touchant l’âme, tout est dit.
Ainsi la vraie raison pour laquelle il faut reconnaître que l’âme est immortelle
(athanaton è psukhè) c’est qu’elle est le principe par lequel sont premièrement
formées les idées du beau en soi et par soi, du grand en soi et par soi,
etc. et deuxièmement rapportées à celles-ci les choses qui de ce seul fait
vont être dites belles, grandes, etc. L’âme ne peut subir la mort,
puisqu’elle n’est rien de sensible, rien de susceptible d’être affecté de
génération et de corruption, et qu’elle est au contraire ce par quoi le
sensible est identifié, ce par quoi sont produites et ordonnées les idées
auxquelles est rapporté le sensible. Elle est le principe de
l’intelligible. Elle n’est pas une idée, mais elle est ce qui à la fois
les fonde et les lie entre elles et aux choses. Comparant le " monde
intelligible " au " monde sensible ", plaçant au dessus de
tous les sensibles le soleil qui à la fois les nourrit et les éclaire, à
la fois est de même nature qu’eux et néanmoins est autre chose qu’eux, la
République (Livre VI, 508c-509b) fait de ce qu’elle nomme le bien
le soleil des idées. L’âme n’est pas de l’ordre du sensible, elle est
de l’ordre de l’intelligible ; cependant elle ne se réduit pas à être
un intelligible parmi les autres, elle n’est pas une idée parmi les idées,
elle en est le principe. Le mot immortel dit encore très mal ce qu’elle
est. Bien sûr tandis que le corps est mortel, elle ne l’est pas. Mais ce
n’est justement qu’en comparaison avec la destinée mortelle du corps que
celle de l’âme peut être dite immortelle. Le lexique est bien faible pour
dire ce qu’elle est en réalité. Nonmortelle, ou amortelle traduiraient
éventuellement mieux "athanaton" ; toutefois le bénéfice qu’apporterait l’un de ces
néologismes, à franchement parler, serait nul. Car le problème est que
derrière l’un quelconque de ces mots on continuerait à se représenter
quelque chose qui dure au-delà de la limite de la mort du corps, quelque
chose qui lui survit. Or à proprement parler l’âme ne vit pas. Le
prolongement de sa vie après celle du corps n’a donc aucun sens. Elle
n’est pas de l’ordre de la vie : et c’est bien pourquoi la mort ne la
touche pas. Leçon X (Phédon 113d-116a) Au terme du dialogue, ou de l’exercice dialectique (dialegesthai),
comme il arrive aussi dans d’autres œuvres de Platon, Socrate se laisse aller à
un long monologue, qui constitue une histoire dont il déclare n’être pas
l’auteur, un mythe qu’il rapporte à ceux qui l’écoutent. Le matériel de ce
récit en effet ne lui est pas propre, il n’est pas inventé par lui. Il est
au contraire emprunté. Toutefois la source n’en est pas dans l’œuvre
identifiable et originale d’un auteur connu, comme peut être l’emprunt par
un philosophe d’un argument à un prédécesseur, ni même dans une œuvre
anonyme. La source du mythe platonicien n’est autre que la tradition
populaire. C’est ce qu’on dit (legetai, 107d), ce que dit tout le monde depuis
toujours et partout, des contes de bonne femme, des histoires à dormir
debout. Si peu crédibles que soient ces récits, ils ont cependant en
commun avec les arguments des philosophes d’être porteurs d’un sens.
Celui-ci n’est pas évident, il n’est pas manifeste dans la tradition
populaire elle-même. Elle ne sait pas ce qu’elle dit, mais elle dit fort
bien quelque chose qui mérite d’être entendu. Il faut donc interpréter ce
qu’elle dit afin d’en découvrir le sens. Ce travail est proprement
philosophique, comme est philosophique celui de donner tout son sens à une
croyance religieuse, à une œuvre d’art et finalement à toute pratique
humaine. Il est vrai que Platon ne livre pas à son lecteur la clé des
mythes qu’il rapporte : il lui en laisse l’interprétation. Tout au
plus le met-il sur la voie par quelques remarques disséminées dans le
récit. La raison en est dite assez clairement à la fin de Phèdre,
par l’histoire de Theuth. Ce qui importe à cet auteur n’est pas de livrer
au lecteur sa philosophie toute faite, mais de l’amener à réfléchir, de le
conduire à se faire lui-même philosophe. Comme il apparaît assez
clairement aussi, mais cette fois un peu plus loin dans ce présent
dialogue (115b), il se préoccupe du salut de son lecteur. Pour notre salut
donc, nous allons établir ensemble le sens de ces pages, comme nous
pourrions aussi bien établir le sens des dernières pages de la
République ou de celles de Gorgias. Cependant elles ont dans
le présent dialogue un statut particulier : elles ne sont pas plus un
mythe que les pages qui les précèdent. J’ai déjà dit que cette œuvre toute
entière était un mythe, que toute entière elle était à interpréter. Seul
le passage de 96a à 101e constitue une parenthèse où les propos de Socrate
sont à prendre au pied de la lettre. Par comparaison aux autres dialogues
le rapport est ici inversé entre le propos mythique et le propos
dialectique. Mythe dans le mythe, tel est donc le statut du présent texte.
Ce qui le distingue du contexte global dans lequel il intervient, ce n’est
pas son contenu, ni manifeste ni latent. Les mêmes croyances populaires
s’y trouvent exprimées : celle de l’immortalité de l’âme, celle du
jugement, celle de la récompense et du châtiment, et enfin celle de la
réincarnation, même si dans le cas du philosophe ce n’en est pas une à
proprement parler. La différence entre ces pages et les précédentes tient
seulement à ce que Socrate ne s’y donne plus la peine d’argumenter.
Comment le pourrait-il d’ailleurs lorsqu’il décrit les régions
souterraines de la terre, récit proprement géographique qui n’est là que
pour envelopper un sens éthique. " C’est le moment de raconter une
histoire " (muthos, 110b), dit-il en passant de la géographie la plus vague à la
description des détails. Il ne pourrait pas davantage pratiquer le
"dialegesthai" relativement aux régions supérieures de notre monde. Il n’y a sur les
creux de la terre, ni sur les fleuves du Tartare, ni sur le sommet de la
mer aucun assentiment à attendre de la raison des interlocuteurs. Il est
patent que Socrate renonce à justifier son propre propos, voire qu’il fait
ce qu’il faut afin de le discréditer lui-même : " un homme
intelligent ne prendra pas au pied de la lettre ce que j’ai raconté "
(114d), dit-il en achevant son monologue et en fixant en quelques lignes
l’orientation que ses auditeurs doivent donner à leur interprétation.
Cette observation ne vaut pas seulement pour la part géographique du
mythe : elle ne la distingue pas de sa part eschatologique. L’une ni
l’autre ne sont crédibles. Le philosophe a la tâche de montrer quelle
signification éthique portent les croyances populaires, il ne lui revient
assurément pas de les accréditer. En outre ce qu’il en dit ici ne vaut pas
seulement pour le présent mythe : cela doit s’appliquer aussi à ceux
qui achèvent les autres dialogues (République, Gorgias),
comme d’ailleurs à ceux qui occupent dans le texte une place moins
éminente (Phèdre, Banquet). Aucun ne permet d’en arguer une
adhésion de la philosophie à ce qui n’est que l’opinion. Je m’autorise de cette remarque pour ne pas
reprendre les termes du récit, sauf exception, et pour en tirer directement
l’enseignement éthique qui lui appartient. Car après le passage qui
récusait le naturalisme et avec lui la théologie, qui conduisait à la
recherche des vraies causes, c’est à dire à la philosophie en tant que
degré supérieur de la connaissance, on retrouve sans surprise le terrain
éthique. En effet, je l’ai déjà dit, c’est l’intelligence seule qui
justifie le choix de la conduite vertueuse. Phédon n’a pas pour
seul objet une philosophie éthique, il n’a pas non plus pour seul objet
une philosophie de la connaissance. Ce qu’il tient à déterminer, c’est
plus exactement l’articulation entre les deux. Il n’est pas indifférent
qu’au récit s’enchaînent directement les derniers propos du philosophe. Il
tance gentiment son ami Criton : il s’était porté garant devant les
juges que le prisonnier ne s’évaderait pas. Il peut maintenant avoir
l’assurance de son évasion : " Je n’y serai plus " (115d),
dit Socrate en parlant de son corps mort. Son âme assume la conduite de
son corps, elle assume le respect de la loi et l’obéissance au jugement,
mais elle n’a plus aucune conduite à assumer dès que le corps est mort. Ce
qui peut lui advenir, enterrement ou incinération, ne la touche en rien.
L’imagination est incorrigible : on a beau savoir que ni la terre ni
le feu ne font plus rien à celui qui est mort, on a toujours du mal à se
défaire de l’idée qu’il lui arrive quelque chose de fâcheux lorsqu’on
l’ensevelit ou qu’on le porte au bûcher. Pourtant la vérité est que dans
ce corps, qui sera d’ici quelques instants refroidi et raidi par l’effet
de la ciguë, il y aura tout ce qu’on voudra sauf Socrate. Ce qu’on peut en
faire se fera sans lui et lui est complètement indifférent. Les éventuels
mauvais traitements contre le corps (le supplice du corps mort des
suicidés au Moyen âge, le refus de l’ensevelissement en " terre
chrétienne " du corps des comédiens et autres gens de " mauvaise
vie " jusqu’à une époque plus récente) sont impuissants à faire du
tort à l’âme. Par contre ce qui lui fait du mal est d’en parler de manière
incorrecte. Cela veut dire à la fois deux choses. La première n’appartient
pas en propre à Platon : ce n’est que l’idée commune et recevable que
c’est faire subir une injustice à un mort que de médire de lui, de le
diffamer et de le calomnier. Mais la seconde est originale et concerne,
non pas tel mort en particulier, ni d’ailleurs à proprement parler les
morts en général ; elle concerne l’âme elle-même. Les funérailles que
Criton s’apprête à conduire, en tant que proche du défunt, ne sont pas
celles de Socrate, pas celles de son âme, mais celles d’un corps sans âme.
Contre l’usage, pour une fois, il faut veiller à parler bien :
" Parler mal est un mal contre le langage, mais aussi contre
l’âme " (115e). S’exprimer comme le fait Criton n’est pas seulement
s’exprimer improprement, c’est aussi proférer une erreur de lourde
conséquence. Il n’est pas vrai que l’âme subisse quoi que ce soit
lorsqu’on enterre ou qu’on brûle son corps ; l’âme n’est
pas de l’ordre du mortel ; et il importe de le dire et de le faire savoir.
Car évidemment, si tel était le cas, tout serait permis. Si l’âme (psukhè) n’était pas le
principe duquel dérivent à la fois nos connaissances et nos actes, il
serait indifférent de vivre dans le crime ou dans la vertu. Mais c’est
être indigne de l’irréductibilité de l’intelligence dont on est porteur
que de se conduire de manière vicieuse. Cette vérité est illustrée dans
l’opinion par l’idée des châtiments et des récompenses. Cependant l’âme du
philosophe n’a réellement aucun besoin de cela pour savoir se conduire.
C’est ce que pour une part fait comprendre l’élément géographique du
mythe. A l’en croire en effet nous ne vivons pas à la surface de
la terre, mais en son fond ; nous ne sommes pas dans un milieu
aérien, mais aquatique. Nous sommes des poissons et nos idées sont des
idées de poissons. Il ne s’agit pas de rabaisser l’homme à un niveau
inférieur. L’intérêt de cette blague est de faire comprendre à chacun le
chemin qui lui reste à parcourir pour être vraiment un homme. " Ce que sont pour nos besoins
l’eau et la mer, l’air l’est là-haut, et ce qu’est pour nous l’air,
l’éther l’est pour les hommes d’en haut "
(111ab). Sur le modèle géométrique de la quatrième proportionnelle le
raisonnement établit un rapport entre des termes connus afin de faire
accéder au terme inconnu. Le milieu propre à l’âme est au milieu aérien ce
que celui-ci est au milieu aquatique. Dans les termes qui sont employés
par un texte beaucoup plus célèbre, le monde intelligible est au monde
visible ce que celui-ci est au monde de la caverne. La présente image
fonctionne exactement sur le même modèle que l’illustre allégorie de la
Caverne (République, Livre VII). D’ailleurs la clé mathématique de
son interprétation a été donnée quelques pages plus haut par l’image de la
ligne (Livre VI, 509d). Afin de faire saisir au lecteur qu’il lui
appartient de s’élever au dessus des apparences pour faire vivre son
intelligence, Platon décrit le monde, le seul qui existe, comme s’il était
au dessous de celui qu’il connaît. Afin de faciliter l’ascension de
l’intelligence, le modèle mathématique a/b=c/x est adapté dans un cas
particulier, où l’un des termes est présent dans les deux rapports
égaux : a/b=b/x. L’image ne comporte plus que trois termes ;
deux sont connus, c’est le troisième qu’il faut deviner. Sachant que le
rapport du milieu aquatique au milieu aérien est l’image du rapport du
milieu aérien à un autre milieu, quel est celui-ci ? Pris au pied de
la lettre le mythe déclare que c’est l’éther. Mais l’éther à son tour
n’est évidemment qu’une image, celle de l’intelligible. Dans ce texte
comme dans l’autre plus connu il y a une ascension. Comme l’homme sort de
l’eau pour vivre dans l’air, le philosophe sort de l’air pour vivre dans
l’intelligible. Toutefois ce n’est pas un ailleurs. Mais on ne peut
examiner ce qui revient au philosophe, le meilleur de tous les hommes,
sans parler en même temps de ce qui revient aux méchants, c’est à dire aux
mauvais. C’est avant même de rapporter la tradition, avant de
commencer le récit mythique, que Socrate fixe l’interprétation qui doit en
être donnée, puisque celui-là n’intervient que pour illustrer celle-ci. Si
l’âme n’est pas mortelle, rien ne peut la sauver de ses maux : chacun
subit le sort auquel ses actes le condamnent. " Si l’âme n’est pas
mortelle, il n’a aucun autre salut à ses maux (kakôn oude sôtèria, 107c), que de devenir
meilleure et plus intelligente (fronimôtatèn, 107d). Lorsqu’elle va chez Hadès,
l’âme n’emporte avec elle rien de plus que son éducation (paideia) et sa conduite
(trofè) ". L’idée
est aisément reconnaissable : chez Hadès le roi est nu ! Le
jugement auquel on est soumis ne tient aucunement compte des apparences
que donnent les honneurs, la richesse et autres choses semblables. Il ne
se rapporte qu’au mérite. A la fois celui que vaut la progressive et plus
ou moins parfaite élévation intellectuelle, et celui que valent les mœurs
et les actes. Dans le parcours par lequel chacun s’élève vers l’éther, il
franchit éventuellement et successivement plusieurs étapes : de
l’opinion à la science de la nature, et de celle-ci à la philosophie. Ce
ne sont ni la première ni même la seconde qui peuvent fonder une vie
vertueuse. Il arrive justement que ceux qui ne s’élèvent qu’à moitié
mettent leur intelligence au service du crime. Seuls les philosophes
savent et comprennent que la vertu et le bonheur sont une seule et même
chose. Toutefois, et c’est heureux, sans parvenir à la philosophie les
hommes peuvent mener une vie vertueuse. Ils ne peuvent il est vrai la
justifier, parce qu’elle n’est alors fondée que sur les contes à dormir
debout. Pourtant si leur conduite est bonne non par impuissance à en avoir
une mauvaise, mais par la croyance qu’il plaît à Hadès qu’elle le soit, et
s’ils ne maudissent pas le dieu, rien ne permet de dire qu’ils sont tout à
fait malheureux. Quoi qu’il en soit le malheur vient de ce qu’on n’est
pas assez vertueux, chose qui elle même vient de ce qu’on n’est pas assez
intelligent. Echapper à ce malheur n’est pas possible. Il y a là l’effet
d’une nécessité. Ce n’est pas un préjugé humain ni un caprice divin, qui
associe le malheur à l’inconduite, c’est encore moins le hasard. Il y a là
comme la sanction d’une justice immanente. Je dis immanente, parce qu’elle
n’a pas besoin d’une autorité supérieure pour entrer dans les faits. Mais
cette expression ne marque sans doute pas assez le rapport nécessaire par
lequel Platon lie le malheur à la méchanceté. " L’âme qui n’est pas
purifiée n’a pas d’amis " (108b), explique Socrate dès lors qu’il
commence à rapporter ce qu’on dit. Sans doute est-il vrai que le méchant
n’a pas d’amis et que tous ceux qui lui sourient ne le font que par
crainte d’être à leur tour ses victimes ou, ce qui est encore pire, par le
calcul de tirer quelque avantage de leur association dans le mal. Etre
aimé pour sa puissance ou pour sa richesse, ce n’est pas être aimé et ce
n’est pas le bonheur. Il faut cependant voir plus loin. Or la formule ici
employée est très semblable à celle qu’on rencontre dans Gorgias
(508a), lorsque le philosophe achève Calliclès. Il précise même que
l’injuste n’est aimé de personne, ni des hommes ni des dieux. La raison en
est dans " l’égalité, celle de la géométrie, qui peut tout
(è isotès, è geômetrikè, mega dunatai) chez les uns comme chez les autres ". Le
rapport de la méchanceté au malheur relève de l’égalité géométrique, c’est
à dire de cette sorte d’égalité qui ne donne pas à tous la même chose,
mais au contraire à chacun selon son mérite. Mais elle est dite
géométrique, ou mathématique, parce qu’elle s’impose sans l’intervention
d’aucune volonté, ni humaine ni divine. Elle renvoie à une nature des
choses, dont on ne peut pas faire qu’elle ne soit pas ce qu’elle est. Il
n’est besoin ni des hommes ni des dieux pour lier le malheur à la
méchanceté, ni d’une justice terrestre ni d’une justice transcendante,
parce que c’est la loi de l’intelligence. Seuls les hommes sont des êtres
intelligents, à eux seuls se pose la question du bonheur. Les autres êtres
peuvent éventuellement être satisfaits, ce qui se réduit même pour la
plupart à être repus, mais non heureux, car le bonheur n’appartient qu’à
l’intelligence. " Le bonheur (eudaimonia) est le compagnon (akolouthon) " de la
connaissance (111c). Il est vain de rechercher le bonheur dans
l’abrutissement. On se demande quelquefois s’il ne vaudrait pas mieux pour
son bonheur ignorer beaucoup de choses plutôt que de les savoir. N’eût-il
pas mieux valu pour Socrate qu’il ignorât tout ce qu’il est en train d’expliquer
à ses amis, et qu’il n’eût par conséquent pas à s’attaquer aux
démagogues athéniens, qui se sont vengés de lui en le condamnant ?
N’eût-il pas mieux valu pour lui qu’il vécût la vie d’un obscur
particulier étranger aux affaires, comme le donne à croire le choix que
fait Ulysse, pas n’importe qui, mais à la fois le plus intelligent des
Grecs et celui qui a le plus souffert (République, Livre X,
620c) ? La réponse à cette question est que le bonheur ne peut être
confondu avec les plaisirs, ni le malheur avec les souffrances. C’est
d’ailleurs bien la seule raison pour laquelle le juste condamné et
supplicié est plus heureux que son bourreau. Et c’est aussi la raison pour
laquelle, si semblables que soient extérieurement la conduite de celui qui
se soumet aux histoires de bonnes femmes et celle du philosophe, le
premier n’est pas heureux comme le second. Le premier ne croit pas être
heureux et il ne l’est pas. S’il l’était, il n’attendrait pas que lui soit
faite une autre justice que celle de l’égalité géométrique. Le second n’a
pas besoin d’une autre justice, parce qu’il sait et qu’il ressent que
chaque acte porte en lui-même sa charge de bonheur ou de malheur. C’est
parce qu’il est porteur de l’intelligence que Socrate est heureux, et
c’est parce qu’il est heureux, c’est à dire juste, qu’il est entouré
d’amis. Il est heureux parce qu’il a su distinguer entre les plaisirs du
corps et les plaisirs de l’âme, parce qu’il a écarté de lui les premiers
au bénéfice des seconds. Qu’on s’entende bien : sa conduite n’est pas
de l’ordre de la macération et de la mortification. Il ne s’autorise ni le
mépris des informations que lui donnent ses sens ni, encore moins, la
négation de la vie du corps. Ce n’est pas un ascète. Mais il ne saurait
accorder aux sens et au corps davantage qu’il n’est nécessaire et utile à
la santé. Ses vrais plaisirs ne sont pas dans l’excès des orgies (bouffe
et baise) ; ils sont ceux vers lesquels le dirige l’intelligence,
autrement dit c’est la vie vertueuse. Dès lors qu’on sait que la vertu
n’est pas l’ascétisme, il n’y a rien de dissuasif dans cette définition.
" La tempérance, la justice, le courage, la liberté, et la
vérité " (114e), sont les plaisirs qu’il recherche. Les trois
premiers sont des vertus, autrement dit des produits de l’intelligence
dans le choix de la conduite. Les deux autres sont aussi des produits de
l’intelligence, mais plus directement, en tant qu’elle construit un
savoir. C’est la pratique de ces choses qui fait le philosophe heureux et
qui lui donne des amis. Quant au méchant il convient de dire que c’est plutôt parce
qu’il est malheureux, c’est à dire injuste, qu’il n’a pas
d’amis, et non parce qu’il n’a pas d’amis qu’il est
malheureux. Il y a donc une vérité dans l’idée que l’homme impur n’a
pas d’amis, mais ce n’est pas celle qu’on croit. Les amis, l’amour
reçu et partagé sont le lot de la justice. Certes il y faut la rencontre, toujours contingente, de
personnes dignes de l’échange. Et il n’est pas sûr que ceux qui pleuraient
Socrate au moment où il buvait la ciguë jusqu’au fond fussent tous dignes
de son amitié. Mais il est sûr par contre que l’intelligence, parce
qu’elle est le principe de la justice, est du même coup celui de l’amitié
et de l’amour, car l’homme injuste ne reçoit rien de ces dons. C’est donc
exactement dans la mesure où elle exprime le principe de l’intelligence
qu’une âme échappe au malheur, c’est dans l’exacte mesure aussi où elle
s’élève vers lui qu’une âme d’abord dans les maux avance vers le salut. Si
l’on se demande encore comment l’existence d’une justice immanente peut
apporter la preuve de l’immortalité de l’âme, il suffit de répondre que le
seul sens dans lequel on peut affirmer que l’âme n’est pas
mortelle, c’est qu’elle s’identifie au principe qui fait
l’intelligibilité de toute chose. Si elle s’élève à l’intelligence, elle
est ce qu’elle doit être et par suite elle est heureuse ; si elle y
manque, elle n’est pas ce qu’elle doit être et par suite elle est
malheureuse. " Philosopher c’est s’assimiler à Dieu dans la mesure du
possible ", lit-on dans Théétète (176b) ; cette leçon
convient ici aussi. Elle est dite en d’autres termes. Le méchant, qui est
aussi le malheureux, est encore celui qui subit son sort. Il est
malheureux sans comprendre pourquoi. Il ignore qu’il y a une égalité
géométrique qui lie indissolublement son malheur à sa méchanceté. S’il le
comprenait évidemment il changerait de conduite. Mais il ne sait pas qu’il
est la cause de son propre malheur. Il se flatte de faire ou de pouvoir
faire le malheur des autres : les spolier, les torturer, les
tuer ; mais il fait d’abord et bien plus sûrement le sien. Alors il
se tourne vers les dieux et crie à l’injustice. Les dieux ne risquent pas
de lui répondre ! A l’inverse " l’âme tempérante (kosmia) et intelligente
(fronimos) sait ce qui lui advient " (108a). Elle ne subit pas son sort comme s’il était
inintelligible, injustifiable, produit d’un obscur despotisme des dieux.
Elle est libre. Ne pleurez pas, semble dire Socrate à ses amis, je suis
libre ! Aussi cette âme-là n’a-t-elle rien à envier à des êtres
supérieurs. Il n’y a pas d’êtres supérieurs, c’est elle qui atteint la
divinité. Le mythe le dit de manière imagée : " Ceux dont la vie
aura été reconnue juste seront libérés des geôles intérieures de la terre
et s’établiront dans les demeures du dessus de la terre " (114b). Une
autre tradition dit qu’ils vont au ciel… Est-elle très différente ? Assurément on entend de
la bouche de Socrate de magnifiques blasphèmes, qu’on n’entendrait pas de
la bouche de Jésus. " Est-il permis de faire libation de ce
breuvage ? " (117b), demande-t-il à l’un de ses gardes. Malgré
son regard de taureau l’autre n’y entend pas l’énorme plaisanterie. La
libation consiste à réserver aux dieux les premières gouttes de son verre.
C’est un sacrifice qu’on leur fait. Buvez les premiers, Messieurs les
dieux, et à votre bonne santé ! S’agissant de la ciguë, il est
douteux qu’ils le prennent bien. Mais plus au fond cela signifie que les
dieux au nom desquels il est condamné sont plus mortels que lui. Quelques
instants après, et c’est sa dernière parole, il demande à Criton de
sacrifier pour lui un coq : " Paye ma dette à Asklépios "
(118a), lui dit-il, me voilà définitivement guéri par sa bonne médecine,
je ne serai plus jamais malade. Il est à craindre que le dieu se sente mal
honoré. Pourtant son remède porte à son achèvement l’immortalité de
Socrate. Ceux qui ont accusé Socrate d’impiété n’avaient pas mal visé.
Mais il ne s’agit ici d’impiété qu’à l’égard des faux dieux, des ces
pauvres foutriquets du culte officiel olympien. Jésus pour sa part a plus
que de l’ironie, il a du courroux contre ceux qui feignent d’honorer
Dieu ; il ne se soumet pas à leur loi, il les défie. C’est ainsi
qu’il traite les pharisiens de " sépulcres blanchis ". Parce
qu’ils s’en tiennent aux marques extérieures du culte, ils insultent le
vrai Dieu autant que le font les païens. C’est encore ce qu’exprime l’un
de ses tout derniers mots sur la croix : " Père, pardonne leur,
car ils ne savent pas ce qu’ils font " (Luc, XXIII, 34).
D’ailleurs si ses propos ne semblent pas blasphématoires à ceux qui se
réclament de lui, ses contemporains n’hésitent pourtant pas à l’accuser de
blasphème. Dans quelle mesure une comparaison du philosophe avec Jésus
est-elle légitime ? Jusqu’à ce point rien ne l’interdit, mais rien ne
la justifie non plus suffisamment. Toutefois d’autres rapprochements
peuvent encore être tentés. A peine Socrate a-t-il conclu son mythe par la
leçon à laquelle je vais venir dans un instant, qu’il doit préciser pour
Criton, qui n’en a tiré pour lui-même aucune conséquence :
" Ayez le souci de vous-mêmes, par amour pour moi et pour
vous-mêmes " (115b). Le maître avant de mourir donne ses dernières
instructions à ses apôtres. Bien sûr il ne leur demande pas de partager le
pain et le vin en souvenir de lui. Mais après avoir passé avec eux sa
dernière soirée il va droit à ce que Jésus met derrière le pain et le
vin : malgré et contre les méchants il faut faire vivre
l’intelligence. Ici le mandatement des disciples prend la place du dernier
repas, qui d’ailleurs est refusé (116e). La Cène et la Pentecôte sont donc
rassemblées dans les derniers mots de Socrate. Toutefois ces comparaisons
ne peuvent convaincre de la similitude des rôles respectivement assumés
par l’un et par l’autre. Il y a à cela une bonne et suffisante raison. Le
"logos" de l’un, si
allégorique qu’il soit parfois, et les paraboles de l’autre ne se placent
pas au même niveau. Malgré les mythes et les images Socrate et, derrière
son porte-parole, Platon se situent au niveau de la philosophie et s’adressent
à l’intelligence. C’est justement de ce lieu-là qu’ils peuvent
juger de la valeur des métaphores : " Il y a dans cette croyance
comme une incantation à soi-même " (epadein eautô, 114d), c’est à dire
qu’elle est
comme une exhortation que l’on s’adresse à soi-même, ou peut-être plus
encore : un serment qu’on se fait à soi-même de pratiquer la justice,
alors même qu’on est incapable de fonder la justice en raison. Il y a
parmi les hommes ceux qui peuvent comprendre qu’il n’y a pas d’autre
bonheur que dans l’accès à l’intelligence, qui commande la pratique de la
vertu, et c’est à eux que parlent les philosophes. Il y a aussi ceux qui
ne peuvent pas le comprendre, qui ne peuvent être conduits vers la vertu
que par des récits de paradis et d’enfer, de Père dans les cieux et
d’horrible Tartare, auxquels on s’adresse à la manière de Jésus. Or ce
second discours, qui n’est pas celui de la philosophie, est cependant
approuvé par la philosophie. La croyance en un jugement, qui après leur
mort envoie les âmes à la place que leur font mériter leurs actes, est une
croyance bonne. Elle est utile en tant que religion naturelle, c’est à
dire comme substitut de la philosophie dans la direction de la
conduite. retour à
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